Grand Prix annulé

LXXXV Australian Grand Prix
15 mars 2020 - Melbourne
58 tours x 5.503 km - 307.574 km
Affiche



 

Alerte au Covid-19 - Une F1 sourde et aveugle

Début 2020, le monde est secoué par la pandémie du coronavirus Covid-19. Apparue en Chine en décembre 2019, cette maladie s'est rapidement propagée à la quasi-totalité de la planète, avant de frapper durement l'Europe occidentale à compter de la fin février. Pour faire face à ce fléau très contagieux et particulièrement virulent envers les personnes âgées et/ou fragiles, la plupart des gouvernements ont pris des mesures draconiennes, notamment la Chine qui, dès la mi-janvier, a mis sous cloche la province de Wuhan d'où est sorti le virus. Début mars, face à la multiplication des cas et à la saturation de son système de santé publique, toute l'Italie est placée en quarantaine. La plupart des autres pays européens, ainsi que le Canada et les États-Unis, ferment peu à peu leurs frontières et promulguent des mesures de confinement sur leurs territoires, ce qui asphyxie l'économie mondiale, et débouche sur un krach boursier le jeudi 12 mars 2020, veille des premiers essais du Grand Prix d'Australie.

 

L'imprévoyance est depuis longtemps un des grands défauts de la Fédération internationale de l'automobile. La Formule 1 brasse tellement d'argent que les autorités sont paralysées à l'idée de chambouler le calendrier. Ainsi, fin janvier, le Grand Prix de Chine, prévu pour la mi-avril, n'est pas « annulé » mais seulement « reporté » à une date ultérieure. Ross Brawn, directeur sportif de la F1, affirme que l'épreuve pourra peut-être se tenir en fin d'année. Pis: fin février, au soir des essais de présaison à Barcelone, alors que le coronavirus atteint l'Europe et cause ses premières victimes en Italie, la FIA maintient contre vents et marées le Grand Prix inaugural en Australie, programmé le 15 mars. Les autres disciplines sportives sont plus réactives. Ainsi, début mars, tandis que la mortalité bondit en Europe de l'Ouest, la Fédération internationale de motocyclisme (FIM) reporte à l'automne les premières épreuves de la saison de Moto GP. Aux États-Unis, où l'épidémie explose à compter du 5 mars, l'IndyCar annule ses quatre premières manches. Pendant ce temps-là, les jours s'égrènent sans que ni la FIA, ni la FOM ne réagisse, au grand dam des écuries inquiètes. La seule initiative provient du royaume de Bahreïn qui annonce que son Grand Prix, prévu pour le 22 mars, se tiendra sans public.

 

On en est là lorsque le paddock investit l'Albert Park de Melbourne, les lundi 9 et mardi 10 mars. Les écuries italiennes Ferrari et AlphaTauri sont présentes en dépit de la quarantaine qui frappe l'Italie: celles-ci avaient déjà expédié auparavant leur matériel sur place, et Rome a permis au personnel transalpin d'effectuer le voyage en Australie. Inutile de préciser que les Italiens sont quelque peu dévisagés... Cependant, à cet instant, la situation ne paraît pas encore anxiogène en Australie, puisque le pays ne compte que quelques dizaines de cas avérés de Covid-19, et « seulement » trois morts. Puis tout s'emballe le mercredi 12, lorsque des cas sont détectés dans deux écoles de la banlieue de Melbourne, aussitôt fermées. A partir de cet instant, la tenue du Grand Prix suscite un tollé en Australie. Beaucoup craignent une vaste contamination à partir de ce rassemblement de plusieurs dizaines de milliers de personnes. A ce stade de la pandémie, plus aucun autre État ne tolère la concentration d'un si grand nombre d'individus sur un espace aussi restreint. L'opinion publique fait pression sur l’État de Victoria pour qu'il annule la course. Des drones lançant des messages « Stop F1 » survolent le circuit... « La raison pour laquelle le Grand Prix n’est pas annulé, tout comme les matchs de football, c’est parce que nous n’avons pas reçu le conseil de le faire actuellement, mais ça pourrait changer », déclare le 10 mars Daniel Andrews, premier ministre de l’État de Victoria. De son côté, Ross Brawn prévient que le Grand Prix sera suspendu s'il s'avérait qu'une écurie est touchée par le coronavirus. A croire que les commissaires, journalistes, photographes, employés du circuit etc. ne comptent pas. Quant à Jean Todt, il n'a tout simplement pas fait le déplacement !

 

Controverse autour du DAS: Red Bull attaque Mercedes

Toute cette agitation n'empêche pas les team managers de s'entre-déchirer pour des raisons techniques et sportives. On sait que sept écuries se sont liguées contre l'accord confidentiel conclu entre Ferrari et la fédération au terme de l'enquête menée autour de la légalité du moteur au cheval cabré. Mais en Australie, c'est surtout le « DAS » (Dual Axis Steering system) installé par Mercedes sur ses bolides qui fait postillonner, et ce sans virus. Ce dispositif permettant au pilote de modifier l'inclinaison des roues avant est dénoncé comme illégal par Red Bull, ainsi que l'explique Helmut Marko: « Selon moi, si on touche à la direction, au pincement, on touche à la surface de contact du pneu avec le sol, même si ce n’est que de façon infime, et cela affecte la hauteur de la voiture. C'est interdit, parce que cela s’apparente à une suspension active. » De son côté, Ferrari révèle avoir songé à élaborer son propre « DAS » avant de renoncer: « Ce système est quelque chose que nous avons envisagé par le passé, mais nous ne l'avons pas dessiné et développé », raconte Mattia Binotto. « La raison, c'est la question de la légalité, que nous n'avions pas clarifiée avec la FIA à l'époque. En second lieu, nous croyons que cela n'en vaut pas le coup, au moins pour notre voiture et nos concepts. Nous regardons ce que font les autres. Pour l'instant, c'est vraiment un point d'interrogation. Je ne suis pas sûr que nous allons le développer. »

 

Mercedes se défend en affirmant que la fédération a validé sa création. La firme allemande défie même ouvertement Red Bull en déclarant que le « DAS » dès le GP d'Australie, s'il a lieu. Red Bull relève le gant et annonce le 11 mars qu'elle va déposer plainte contre Mercedes auprès de la FIA. Ferrari se joint à cette démarche, sans aucun doute afin de rendre la monnaie de sa pièce à Toto Wolff qui a menacé de saisir la justice civile pour contraindre la Scuderia à révéler le contenu de son litigieux « agreement » avec Jean Todt.

 

Le paddock toussote

Mais toutes ces chamailleries passent rapidement au second plan derrière la crainte du Covid-19. Des voix s'interrogent sur l'opportunité d'agglutiner ainsi des centaines de techniciens sur des espaces relativement clos. Alors que tous les grands événements sportifs internationaux sont annulés ou reportés, la Formule 1 se distingue par son entêtement à maintenir ce GP d'Australie, ce qui écorne un peu plus son image. En conférence de presse, Lewis Hamilton s'affirme en « leader de la F1 » et s'élève contre ce mini-scandale: «Je suis très, très surpris que nous soyons ici. C’est bien qu’il y ait des courses automobiles, mais pour moi il est choquant que nous soyons tous ici assis dans cette pièce. Je vois les gens vaquer à leurs occupations comme si tout était normal mais cela ne l’est pas. » Et lorsqu'on lui demande ce qu'il pense du fait de courir dans un pays de plus en plus touché par l'épidémie, le sextuple champion du monde rétorque, fataliste: « L'argent est roi... » Une petite phrase qui ne manque pas de déplaire à Jean Todt et Chase Carey. Plus mesuré dans ses propos, Sebastian Vettel laisse également transparaître son inquiétude, mais déclare faire confiance aux autorités pour prendre la décision adéquate le moment venu: « Il est probablement juste de faire attention et de prendre des précautions. Nous serons, je pense, assez mûrs pour prendre soin de nous et tirer le frein à main quand ce sera nécessaire. » Quant à Kimi Räikkönen, le doyen du plateau, il sort de son apathie coutumière pour demander l'annulation pure et simple de l'épreuve !

 

Le temps presse cependant car, dès le mercredi 11 mars, des toux suspectes se font entendre dans les garages. Deux employés de Haas et un employé de McLaren présentant des symptômes grippaux sont confinés. Le lendemain, jeudi après-midi, le salarié de McLaren est testé positif au coronavirus. En toute logique, Zak Brown et Andreas Seidl, les dirigeants de l'équipe britannique, annonce que celle-ci se retire du Grand Prix et place tous ses membres en quarantaine. Dans son communiqué, McLaren déclare agir ainsi « par devoir de protection non seulement envers les employés de McLaren et de ses partenaires, mais aussi vis à vis des concurrents, des spectateurs et de toutes les personnes impliquées en F1. » Voilà un appel du pied adressé à la fédération. Et pourtant, alors que l'on imaginait que ce forfait allait précipiter l'annulation du Grand Prix, rien ne se passe !

 

Annuler le Grand Prix ? - Red Bull vous donne des germes

Car en effet, de lourds enjeux financiers sont jeu, et l'AGPC, la société qui organise l'événement, s'inquiète des conséquences d'une annulation: comment rembourser les spectateurs ? Selon quelles modalités ? Ses représentants font pression auprès de Chase Carey pour que le Grand Prix ne soit pas « annulé » mais simplement « reporté ». Dans la foulée, les patrons d'équipes se réunissent en compagnie du directeur de course Michael Masi et de Ross Brawn pour débattre des diverses options qui s'offrent à eux: maintenir le Grand Prix à huis clos, disputer les premiers essais puis « attendre et voir », ou annulation immédiate. Les palabres durent toute la nuit du jeudi 12 au vendredi 13 mars. Très vite des fractures apparaissent. Mattia Binotto annonce d'emblée que Ferrari veut arrêter les frais: moralement, la situation de la Scuderia n'est pas tenable, eu égard au contexte italien. Alfa Romeo, Renault et bien sûr McLaren sont sur cette ligne. Williams et Haas s’abstiennent.

 

En revanche, le directeur de Red Bull Racing, Christian Horner, s'allie à Franz Tost (AlphaTauri) et Otmar Szafnauer (Racing Point) pour demander que la course ait tout de même lieu à huis clos. Horner prétend que les autorités sanitaires australiennes seraient prêtes à donner leur accord, sans que l'on sache d'où il tient pareille information. À la surprise générale, au regard du contentieux qui oppose Mercedes à Red Bull, Toto Wolff prend lui aussi le parti de maintenir l'épreuve. Il y a donc égalité: quatre écuries sont pour l'annulation, quatre sont contre. Comme Claire Williams et Guenther Steiner refusent décidément de s'engager, il revient à Ross Brawn de trancher. Et le directeur sportif de la Formule 1 opte pour le maintien des essais du vendredi, au risque de provoquer la fureur des médias contre son sport.

 

Volte-face de Mercedes: la mascarade évitée de justesse

Lorsque paraît l'aube, les spectateurs prennent le chemin de l'Albert Park et les écuries préparent leur matériel: les essais libres du vendredi matin vont semble-t-il avoir lieu. Les Formules 1 biplaces qui doivent servir de hors-d’œuvre s'ébranlent sur le circuit. C'est alors que Toto Wolff reçoit un appel d'Ola Källenius, le patron de Daimler-Benz. Celui-ci, averti des récentes délibérations et alarmé par l'image désastreuse que va donner la Formule 1, lui rappelle que le monde a subi la veille un krach boursier et que l'épidémie ne cesse de progresser en Europe. Il lui « suggère » de revenir sur son vote. Wolff obtempère aussitôt et annonce que Mercedes-AMG se retire de l'épreuve. Malgré l'âpre résistance de Christian Horner, secondé par Helmut Marko, le Grand Prix d'Australie sera donc « reporté ». Du reste, on apprend dans la foulée que Sebastian Vettel et Kimi Räikkönen ont pris l'avion pour l'Europe durant la nuit, sans attendre le résultat des délibérations. D'autre part, Daniel Andrews, premier ministre de l’État de Victoria, interdit (enfin !) aux spectateurs de pénétrer dans l'enceinte du circuit. À dix heures du matin, soit moins de deux heures avant le coup d'envoi des essais, Chase Carey vient à la rencontre des malheureux fans, accompagné de quelques officiels, pour leur apprendre la mauvaise nouvelle. « Nous avons pris les bonnes décisions », déclare le moustachu. « Nous avons bien travaillé avec nos partenaires. Nous sommes tous déçus que la course n'ait pas lieu, mais les temps sont difficiles et je pense que nous avons pris les résolutions nécessaires. Nous avons passé la soirée à demander l'avis de chacun. C'est une décision commune entre la FIA, nos partenaires australiens et nous-mêmes, en prenant en compte l'avis des écuries. »

 

Les écuries remballent leur matériel et regagnent l'Europe pour se confiner. La plupart des usines ferment leurs portes et les ingénieurs plancheront au moyen du télétravail. Sans surprise, les Grands Prix de Bahreïn et du Vietnam, respectivement prévus pour le 22 mars et le 5 avril, sont aussi reportés. La saison de Formule 1 est désormais censée commencer le 3 mai à Zandvoort pour le GP des Pays-Bas, mais il est vraisemblable que cet événement passera aussi à la trappe, de même que les épreuves suivantes à Barcelone et Monte-Carlo. Cette saison 2020 est dorénavant tributaire de l'évolution de l'épidémie et, de fait, est déjà « historique », à sa façon...

 

Sources:

- L'Équipe du 14 mars 2020

- Motorsport.com Le coup de fil qui a scellé le sort du Grand Prix d'Australie

Tony