Le drapeau noir flotte sur la marmite

Mardi 26 juillet 1994, Paris, place de la Concorde: le siège de l'Automobile Club de France devient une antichambre de prétoire. Pas moins de quatre pilotes sont convoqués par le Conseil mondial de la FIA pour répondre de leurs agissements lors du dernier Grand Prix de Grande-Bretagne. Le vainqueur de cette course, Damon Hill, se voit reprocher de s'être saisi d'un immense drapeau britannique durant son tour d'honneur, car ç'aurait pu être un moyen de masquer un éventuel sous-poids de la Williams... à condition de laisser l'étendard dans la voiture pour le contrôle de pesée. Le chef d'accusation est si grotesque que Hill est rapidement blanchi. Puis, Mika Häkkinen et Rubens Barrichello sont sermonnés pour leur collision dans l'ultime virage du dernier tour. Ils écopent tous deux d'une course de suspension avec sursis.

 

Mais le gros morceau de cette journée concerne bien évidemment Michael Schumacher, coupable d'avoir doublé Hill à deux reprises lors des tours de formation, et surtout d'avoir ignoré un drapeau noir sur le conseil de son écurie. L'Allemand arrive à Paris accompagné de son agent Willi Weber, de Flavio Briatore et de leur avocat Me Philippe Ouakrat. Les quatre hommes ne s'attendent à aucune clémence. Quelques jours plus tôt, le président de Ferrari Luca di Montezemolo a appelé la fédération a prendre une sanction exemplaire pour préserver la crédibilité de la F1. Et ce que Ferrari veut... En début d'après-midi, Max Mosley prononce lui-même l'énoncé du verdict: Michael Schumacher est exclu des résultats du GP de Grande-Bretagne, perd sa deuxième place et les six points qui vont avec, et écope de deux Grands Prix de suspension pour non observation du drapeau noir. L'écurie Benetton Formula encaisse pour sa part une amende de 500 000 dollars. Enfin, pour faire bon poids, le directeur de course Pierre Aumonier est suspendu pour un an car il n'a pas su faire respecter la loi.

 

La sentence à l'encontre de Schumacher est extrêmement lourde. La FIA n'a pas respecté sa propre jurisprudence: en 1989, pour des faits similaires, Nigel Mansell n'avait été écarté que pour une seule manche. Beaucoup estiment qu'en privant le leader du championnat de deux Grands Prix, la FIA cherche une fois de plus à relancer artificiellement l'intérêt de la compétition. Bernie Ecclestone n'était certainement pas loin... Mais Max Mosley a aussi un compte à régler avec Flavio Briatore depuis la fronde du GP d'Espagne. L'Italien, rusé, charmeur, ambitieux, est devenu une personnalité incontournable du monde de la F1. Il s'est ménagé l'amitié d'Ecclestone, ce qui lui offre une influence considérable dans le paddock. Mosley ne laisse donc pas passer cette occasion de lui « river son clou ».

 

Toutefois, l'affaire n'en reste pas là. Le 29 juillet, Schumacher et Briatore décident de faire appel de cette sanction. Comme l'appel est suspensif, le pilote allemand pourra ainsi disputer son Grand Prix national. Vacances obligent, le tribunal d'appel de la FIA ne se réunira que le 29 août. Schumacher pourra ainsi participer aux GP d'Allemagne, de Hongrie et de Belgique, dans l'espoir de tuer tout suspens avant sa probable mise sur la touche. Ainsi, fin août, le tribunal d'appel pourrait bien juger le champion du monde 94...

 

Enfin, lors de ce même Conseil mondial, la FIA inflige 100 000 dollars d'amende à McLaren et à... Benetton, coupables de ne pas avoir immédiatement délivré les codes d'accès aux logiciels de gestion électronique de leurs voitures au soir du GP de Saint-Marin. Des infractions rien moins qu'anodines, comme on pourra le constater quelques jours plus tard.

 

La 13ème case

Lors du GP de Saint-Marin de sinistre mémoire, le délégué technique de la FIA Charlie Whiting a confisqué les boîtes noires des Ferrari, Benetton et McLaren afin de vérifier que les logiciels de ces équipes ne contenaient pas d'aides au pilotage dissimulées. La fédération confie l'enquête à une société spécialisée, Liverpool Data Research Associates Ltd (LDRA). Ferrari accepte de donner son code-source à cette firme, contrairement à McLaren et à Benetton qui estiment que ce serait une violation du secret industriel et technique. D'où les sanctions financières qui frappent ces deux écuries lors du Conseil mondial du 26 juillet. Toutefois Benetton propose à LDRA une solution de remplacement: un test grandeur nature chez Cosworth, qui a lieu le 6 juillet. Mais la démonstration ne s'avère pas satisfaisante. Le 19 juillet, sous la pression de Max Mosley, Flavio Briatore accepte de donner plein accès aux logiciels, mais dans les locaux de son écurie à Enstone. LDRA délivre quelques jours plus tard son rapport à Charlie Whiting, qui le rend public le 29 juillet.

 

Les experts ont ainsi découvert la présence d'un programme nommé « contrôle de lancement » qui permettrait au piloter d'exécuter un départ automatique. Ce système maîtrise l'embrayage, la boîte et la vitesse du moteur selon un schéma prémédité. Benetton réplique qu'il n'a été utilisé qu'en essais privés et se trouve aujourd'hui tout à fait désactivé. Son relancement ne pourrait s'effectuer qu'après une reconfiguration du code-source. LDRA réplique qu'au contraire il peut être réactivé au moyen d'un ordinateur portable connecté au logiciel de la boîte de vitesses. Et prouve son assertion au moyen d'une démonstration. Ross Brawn, le directeur technique de Benetton, prétend tomber des nues: il ignorait totalement cette possibilité ! Personne ne le croit. Ce n'est pas tout: lorsqu'on ouvre ce logiciel via un ordinateur, apparaît sur l'écran un menu comprenant dix entrées, numérotées de 1 à 10. Mais si on fait défiler cette liste, apparaissent des cases 11 et 12 vides, puis une case 13 comprenant l'option... « contrôle de lancement » ! Une tentative de dissimulation caractérisée que Brawn a bien du mal à nier...

 

Cependant, aucune preuve formelle de l'activation de cette commande n'a été décelée pour le GP de Saint-Marin. Charlie Whiting est donc contraint de conclure à l’acquittement au bénéfice du doute. Mais, du coup, il est facile d'imaginer que le scandale de Silverstone est devenu pour la FIA le moyen de punir indirectement Benetton et Schumacher de cette tricherie improuvable. Flavio Briatore n'en a cure et clame bien haut son innocence: « Certaines équipes feraient mieux de s’occuper de faire gagner leur voiture plutôt que de s'acharner sur nous. Preuve est faite que nous ne trichons pas ! C'est clair, non ? Je n'arrive pas à comprendre comment on peut interpréter autrement le rapport de Whiting ! » L'Italien ne manque pas de souffle...

 

Les déboires de Benetton et de Michael Schumacher satisfont bien sûr Frank Williams et Damon Hill qui peuvent ainsi conserver un espoir de remporter les deux championnats mondiaux. Mais Williams se réjouit aussi pour une raison plus politique: il espère que Renault déchirera son pré-contrat signé avec Benetton, une écurie qui sent désormais le souffre...

Tony