La crise couve à la fédération internationale en ce début 2024. Le mode gouvernance autoritaire de Mohammed Ben Sulayem semble lasser ses collaborateurs, et l'on a ainsi assisté cet hiver aux départs du directeur sportif Steve Nielsen et du directeur technique Tim Goss, trop simultanés pour ne pas mettre la puce à l'oreille. Le président de la FIA a de plus encaissé un sévère camouflet en février lorsque la FOM a barré la porte de la Formule 1 à Andretti-Cadillac, un projet qu'il soutenait pleinement. Les tensions entre FIA et FOM ne devraient pas s'apaiser dans les mois à venir puisque pointent à l'horizon les négociations des futurs Accord Concorde. Mohammed Ben Sulayem estime que la fédération devrait recueillir plus de bénéfices des droits commerciaux de la F1 : les 40 millions annuels que lui verse Liberty Media ne suffisent pas. Surtout, le Dubaïote, très sourcilleux quant à ses prérogatives, pense qu'il devrait bénéficier d'un droit de regard sur la gestion du « business » par Liberty Media. « Son modèle est celui de la FIFA », indique à Auto Hebdo une figure anonyme du paddock. « Cette fédération s'occupe des règles, des droits commerciaux, elle gère tout. Or en F1, c'est la FOM qui a le pouvoir économique, et ça ne convient pas au président. »
Début mars 2024, la BBC révèle que Mohammed Ben Sulayem doit en outre faire face à deux enquêtes pour abus de pouvoir. La première affaire remonte à tout juste un an, au Grand Prix d'Arabie saoudite 2023. Le président de la FIA aurait alors fait pression sur les commissaires sportifs pour annuler une pénalité de 10 secondes infligée à Fernando Alonso, après qu'un de ses mécaniciens est intervenu sur sa voiture alors qu'il purgeait déjà une punition. Aston Martin avait alors déposé une réclamation, avec succès. Ben Sulayem aurait-il pesé sur cette contre-décision ? Pour quels motifs ? Toujours l'an passé, le chef du pouvoir sportif aurait demandé au collège des commissaires de ne pas homologuer le circuit de Las Vegas, pour n'importe quel motif, valable ou non. L'épreuve du Nevada étant intégralement organisée par Liberty Media, un tel camouflet aurait signifié un désastre financier sans précédent pour les dirigeants de la FOM.
Cette dernière accusation paraît extravagante à bien des égards. Mohammed Ben Sulayem serait-il si peu soucieux de la légalité, dont il est pourtant le garant ? A-t-il vraiment songé à dresser un pareil croc-en-jambe à ses rivaux, qui n'auraient pas manqué d'attaquer la FIA en justice ? En tout cas, si ces allégations s'avéraient fondées, on ne voit pas comment le président pourrait rester en fonctions. D'autant qu'il ne manque pas d'ennemis au sein de sa propre fédération. Toujours est-il que l'ouverture de ces deux enquêtes fragilisent grandement la position de Ben Sulayem. Si sa campagne de réélection en 2025 ne sera pas une partie de plaisir, il va devoir dans un premier temps aborder les négociations des futurs Accords Concorde en position de rare faiblesse. Ce qui au final fait les affaires de Liberty Media et des constructeurs qui semblent prêts à s'entendre sans trop en référer à cet importun. Le rejet de l'écurie Andretti a déjà démontré le peu de poids de la FIA en ce début 2024...
Toujours est-il que ce mini-scandale est rapidement dégonflé par le comité d'éthique de la fédération, chargé de l'enquête. Celle-ci est rondement menée en à peine trois semaines. Après les auditions de onze témoins, n'est décelée aucune preuve d'une quelconque interférence de Mohammed Ben Sulayem au Grand Prix d'Arabie saoudite 2023, comme à celui de Las Vegas. « La coopération complète, la transparence et la conformité du président tout au long du processus ont été grandement appréciées », ajoute le communiqué officiel. Bien sûr, quelques esprits chagrins s'interrogent sur l'indépendance d'une investigation conduite par la FIA sur elle-même... Ben Sulayem, provocateur, en profite pour révéler qu'il aurait fort bien pu annuler le GP de Las Vegas en toute légalité: « C'est le président de la FIA qui signe et officialise l'homologation des nouvelles pistes. J'ai approuvé celle de Las Vegas alors que j'aurais pu la bloquer car les délais d'inspection n'étaient pas respectés. Mais dès l'instant que mes équipes ont garanti la sécurité, j'ai donné le feu vert malgré tout. Si j'avais dit non, cela aurait été désastreux pour le sport. En fin de compte, nous sommes sur le même bateau et il n'était pas question de le laisser couler pour des raisons administratives. » Sans doute Liberty Media est-elle sensible à pareille générosité...
Sources :
Auto Hebdo n°2453 (13 mars 2023) et 2455 (27 mars 2023)
Tony