Newey - Dennis: de l'eau dans le gaz

La fin du printemps 2001 est marquée par un imbroglio assez ubuesque autour du faux départ d'Adrian Newey chez Jaguar. Cette affaire est très significative de la place prééminente des techniciens dans la Formule 1 du siècle nouveau. Pour la première fois, le transfert putatif d'un ingénieur fait les gros titres de la presse spécialisée et s'achève devant une haute instance judiciaire. Il est vrai que Newey n'est pas le premier venu. À seulement 42 ans, il est déjà considéré comme l'un des plus habiles concepteurs de l'histoire de la Formule 1. Après des débuts très remarqués avec March, il fut l'artisan n°1 de l'hégémonie des Williams-Renault au cœur des années 1990, avant de rejoindre McLaren qu'il a remise au sommet de la discipline à compter de 1998.


Toutefois, cette saison 2001 est difficile pour l'écurie de Woking. La MP4/16 conçue par Newey est visiblement mal-née et souffre de graves problèmes de fiabilité. En outre, ses relations avec Ron Dennis ne sont pas au beau fixe. Le directeur technique s'agace de ne pas être davantage impliqué dans la gouvernance de l'entreprise. Déjà, chez Williams, il estimait que son rôle-clé dans les succès de l'équipe aurait justifié sa participation aux grands choix stratégiques, notamment le choix des pilotes. Frank Williams et Patrick Head n'avaient rien voulu entendre: Newey était un bon employé, et rien d'autre. Ce fut une des raisons de son départ vers McLaren. Mais si sur le plan sportif cette collaboration est couronnée de succès, du moins jusqu'à cette saison 2001, il n'en va pas de même d'un point de vue politique. En effet, à l'issue d'une saison 1999 éprouvante, marquée par d'âpres querelles juridiques avec Ferrari, Ron Dennis a fait part en interne de son intention de prendre progressivement du recul. En 2000, il annonce envisager de déléguer certaines responsabilités à un tandem constitué de son bras droit Martin Whitmarsh et d'Adrian Newey. Un plan qui ne sied guère à ce dernier. D'abord parce que lui et Whitmarsh ne sont pas les meilleurs amis du monde. Ensuite parce que Dennis, un peu amnésique, ne délègue au final pas une once d'autorité à ses subordonnés. Voilà pourquoi Newey écoute avec attention les propositions de son vieil ami Bobby Rahal.


Des amis de vingt ans

Le patron de l'écurie Jaguar est lui aussi sur la corde raide en cette année 2001. Débarqué d'Amérique pour prendre les rênes de cette équipe semi-officielle de l'empire Ford, il découvre une structure fonctionnant tel un canard sans tête, où la plus petite décision doit être validée par le board américain. Rahal pourrait cependant s'imposer en chef unique, mais Ford a cru bon de le cornaquer par Niki Lauda, un « conseiller spécial » aussi ambitieux que malcommode. Bref, après quelques semaines de galère, et face à des résultats désastreux, l'ancien pilote américain comprend qu'il ne pourra reprendre la main qu'en réalisant un « grand coup ». Et pourquoi pas recruter Adrian Newey, afin d'en faire le leader technique dont Jaguar Racing a tant besoin ? Les deux hommes se connaissent très bien. Au début des années 1980, Newey fut le directeur du projet March en IndyCar, et c'est aux mains de ses bolides que Bobby Rahal a remporté alors de nombreux succès. L'Américain et l'Anglais sont depuis des amis proches. Vers le mois de mars 2001, Rahal approche Newey. Il tombe très bien, car ce dernier est au bord de la rupture avec McLaren. Alors qu'il arrive en fin de contrat, Ron Dennis vient de lui proposer un renouvellement... avec baisse de salaire. Le patron de Woking, piqué par les récentes bouderies de son directeur technique, et quelque peu aveuglé par sa mégalomanie proverbiale, veut par-là faire acte d'autorité. Sauf que Newey, bien conscient de sa valeur et justement outragé, lui répond par une fin de non-recevoir. Ses négociations avec Jaguar commencent.


Celles-ci vont bon train. D'abord séduit par la perspective de travailler avec son ami Rahal et par les ambitions de Ford, il est du reste sensible à un salaire proposé « deux fois et demi supérieur » à celui qu'il touche McLaren. Le chiffre avancé dans la presse serait de six millions d'euros annuels, soit bien plus que ce que gagnent la plupart des pilotes du plateau... En revanche, Newey est beaucoup moins enthousiaste à l'idée de travailler avec le trublion Niki Lauda, qui ne cache guère son envie de devenir le patron de Jaguar. Qu'à cela ne tienne: les dirigeants de Ford acceptent d'ajouter une clause autorisant l'ingénieur à quitter l'écurie en cas de départ de Rahal. Fort de ses garanties, Newey adresse au mois de mai une lettre d'acceptation. Affaire conclue ? Que nenni !


La volte-face de Newey

Car Ron Dennis a entretemps compris son erreur. Fin après, au soir du GP de Monaco, alors qu'il est averti du préaccord existant entre Jaguar et Newey, il propose à celui-ci un nouveau contrat de trois ans. Dans ce dernier, il s'aligne sur l'offre salariale de Jaguar. Dennis lui révèle aussi les dessous des querelles intestines chez Jaguar-Ford. Bien informé (peut-être par son vieil ami Niki Lauda...), il lui apprend que les jours de Bobby Rahal sont déjà comptés et que, selon toute vraisemblance, ce même Lauda lui succédera. Faisant feu de tout bois, Dennis promet aussi un investissement de McLaren dans... la Coupe de l'America ! Fasciné par cette grande course nautique où l'aérodynamisme est un élément-clé, Newey a toujours rêvé de s'y investir et de concevoir un de ces incroyables voiliers. Et puis, comme il ne faut rien négliger, Lisa Dennis, l'épouse de Ron, s'entretient avec Marigold Newey, l'épouse d'Adrian, pour qu'elle persuade son mari de ne pas s'embarquer dans une aventure aussi hasardeuse. Ce dernier est bientôt convaincu. Fin mai 2001, il paraphe le nouveau contrat proposé par McLaren.


La nouvelle ne tarde pas à parvenir aux oreilles de Bobby Rahal. Ce dernier est estomaqué par le comportement de son ami, qu'il assimile à une véritable trahison. Il décide donc de lui forcer la main. Le 1er juin, Jaguar Racing publie un communiqué annonçant l'arrivée d'Adrian Newey à Milton Keynes à compter du seconde semestre 2002. McLaren ne met que quelques minutes à répliquer par un autre communiqué affirmant que son directeur technique a prolongé son contrat pour trois années supplémentaires. Quelques jours plus tard, lors du GP du Canada, les écuries se livrent à une véritable bataille médiatique. Rahal assure que la lettre d'acceptation de Newey a valeur de contrat, et dénonce la duplicité de son ex-ami: « Lorsque vous fondez votre travail sur la bonne foi et que cette bonne foi est bafouée, vous êtes évidemment déçus. J'imagine que McLaren a offert à Adrian quelque chose que nous ne pouvions lui proposer, mais cela n'est pas le sujet: un accord est un accord ! » Très embarrassé, Adrian Newey se veut diplomate: « Je regrette ces spéculations provoquées par mes discussions avec Bobby Rahal. J'ai été très proche de travailler avec lui, et ce fut un choix difficile. Je suis désolé pour les embarras causés chez mes amis chez Jaguar et McLaren. »


Épilogue

Mais Jaguar n'en reste pas là et saisit la Haute Cour de Londres afin de faire respecter l'accord signé par Newey. La juridiction tranche en faveur de l'écurie verte. Selon son injonction, elle estime que McLaren n'a pas le droit d'employer M. Adrian Newey à l'expiration de son contrat, le 31 juillet 2002. Il s'agit toutefois d'une fausse victoire. Sermonné par l'homme-clef du projet Jaguar F1 Wolfgang Reitzle, Rahal a déjà abandonné tout espoir de recruter Newey qui, de toute façon, ne saurait travailler contre son gré. Il ne s'agit plus donc que d'obtenir un dédommagement moral, voire financier. Les avocats missionnés par Reitzle d'une part, Dennis de l'autre, ont déjà pris contact. Le mercredi 13 juin 2001, les deux équipes publient un communiqué dans lequel elles annoncent que l'affaire s'est résolue à l'amiable. McLaren reconnaît la « bonne foi » de Jaguar Racing dans cette affaire et Adrian Newey présente ses excuses pour la confusion suscitée. La Haute Cour de Londres valide cet accord le jour même.


Arrive donc l'heure des politesses. Ron Dennis: « Je tiens à m'excuser pour tout malentendu causé par cette affaire devenue confuse et complexe. Je suis certain qu'à l'avenir, notre relation avec Jaguar sera excellente et que nos rivalités se limiteront aux compétitions sur circuit. » Adrian Newey: «  Je présente mes excuses pour les difficultés occasionnées. Je suis certain que nous allons tous mettre cette affaire de côté et nous concentrer sur notre passion commune pour le sport automobile. » De façon très significative, Jaguar s'exprime par la voix de Niki Lauda, président de la « division performance » de Ford: « Je suis heureux que ce problème soit résolu et je remercie chaleureusement Ron et Adrian de présenter chacun leurs excuses, lesquelles sont pleinement acceptées. » Bobby Rahal restera muet. Après cet échec, son avenir à la tête de Jaguar Racing est des plus compromis... Lauda triomphe.


Sources :

- Adrian Newey, Autobiographie, Talent Sport, 2018

- Luc Domenjoz, L'année Formule 1 2001-02, Chronosports Editions, 2001

France Racing

Tony