C'est à l'été 1990 qu'est née l'idée d'une reprise de l'écurie Ligier-Gitanes par Alain Prost. Ce projet est alors surtout porté par Alain Guillon, le président d'Elf-France. Mais à cette époque, le triple champion du monde est entièrement accaparé par son travail de redressement de la Scuderia Ferrari. Un an plus tard, ses relations avec la firme italienne se sont considérablement détériorées, et il souhaite donner une nouvelle orientation à sa carrière. Guy Ligier soulève justement l'éventualité d'une « Écurie France », ou « Écurie bleue », autour d'un carré Prost – Ligier - Renault – Elf. Cependant les obstacles ne manquent pas. Ainsi, si Renault souhaite mettre la main sur le triple champion du monde, c'est pour le placer chez Williams, son partenaire privilégié, et non chez Ligier, son client par la grâce de « Tonton ». Ligier compte toutefois sur son ami Jean-Luc Lagardère, membre du conseil d'administration de la firme au Losange, pour faire du lobbying en sa faveur. Mais en outre, Prost souhaite intégrer à cette équation son ami l'ingénieur John Barnard, libre de tout engagement depuis sa rupture avec Benetton. Or Ligier ne parvient pas à convaincre l'ingénieur britannique et, faute de pouvoir offrir à Prost un projet concret et solide, les choses en restent là. Mais le 29 octobre 1991, le Forézien est brutalement débarqué par Ferrari. Aussitôt, Ligier, Renault, Elf, mais aussi Williams et McLaren lui font une cour assidue, alimentant un interminable feuilleton qui va animer toute l'intersaison 1991-1992.

 

- 31 octobre 1991: À l'occasion du GP d'Australie, Frank Williams et Patrick Faure s'entretiennent en secret au sujet d'Alain Prost. Tous deux conviennent qu'il serait une excellente recrue pour le team de Didcot, mais à l'horizon 1993. Ils décident en effet de respecter les contrats signés pour 1992 par Nigel Mansell et Riccardo Patrese. Dominique Savary, responsable de la compétition chez Elf, est averti de la teneur de ces discussions. Alain Guillon le charge de suivre le dossier.

 

- Début novembre: Ron Dennis annonce qu'il est prêt à reconstituer le duo Prost – Senna chez McLaren. Par le biais de Marlboro World Championship Team, il propose à Ferrari un échange entre Alain Prost et Gerhard Berger. L'Autrichien apprécie... Pour sa part, Prost s'entretient avec son avocat, Me Jean-Charles Roguet, pour méditer une action en justice contre la Scuderia. Celle-ci n'a pas encore confirmé Ivan Capelli et caresse le vain espoir de faire revenir Nigel Mansell à Maranello. Ce qui libérerait le volant de la Williams n°5...

 

- 7 novembre: On s'agite à Magny-Cours. Le licenciement de Prost accélère les données du projet Ligier-Renault-Elf. Guy Ligier sent qu'il peut mettre la main sur le champion français et ne néglige aucun soutien. Il rencontre ainsi à Paris Jacques Pilhan, le conseiller en communication du président de la république François Mitterrand. Pour l'Élysée, il est souhaitable que non seulement Prost rejoigne Ligier, mais qu'il participe aussi à un vaste plan de restructuration de l'écurie. Pour cela, il ne faut lésiner sur aucun moyen, quitte à dépenser des millions pour attirer John Barnard. Ligier, un peu estomaqué mais réaliste, acquiesce.

 

- 13 novembre: Entrevue entre les deux Alain, Guillon et Prost. Ce dernier déclare: « Si je reste en piste, c'est d'abord pour vaincre. Avec Williams-Renault, par exemple. Certes, je n'exclus pas Ligier. Mais il me faudrait une participation de poids dans l'écurie. » Dès lors, des représentants des deux parties se mettent en rapport. Me Roguet, Julian Jakobi et Andrew Hampel (IMG) pour Prost, un collectif d'avocats parisiens pour Ligier.

 

- 21 novembre: Alain Guillon rencontre Frank Williams. Tous deux apprennent l'échec des négociations entre Ferrari et Mansell. Williams s'agace: il veut garder Mansell et Patrese, tout en conservant une option sur Prost. Il propose à celui-ci un contrat d'essayeur pour 92, de titulaire pour 93. Le Français refuse car il veut justement l'inverse....

 

- 23 novembre: Prost accueille Guillon dans sa demeure de Yens, en Suisse. Il a pris connaissance des premières propositions émanant de Ligier et les juge insatisfaisantes. Selon lui, l'équipe bleue a besoin d'attirer de nouveaux investisseurs pour rassembler un budget d'au moins 500 millions de francs. Par ailleurs, il tient pour acquis le recrutement de Barnard et veut se réserver le droit de désigner un directeur général. Ces exigences sont énormes, mais Ligier affirme, grandiloquent: « Si la France le veut, je m'incline. Je vends. »

 

- Dernière semaine de novembre: Luca di Montezemolo, nouveau président de Ferrari, téléphone à Prost pour lui dire qu'il n'assume pas les décisions de son calamiteux prédécesseur Piero Fusaro et que, s'il le souhaite, le Français est de nouveau le bienvenu chez Ferrari. Évidemment, celui-ci ne donne pas suite. Au contraire, il entend bien attaquer la Scuderia devant le tribunal administratif de Genève, pour « licenciement abusif ». Du coup, Montezemolo officialise le recrutement de Capelli pour 1992.

 

- Début décembre: Prost rencontre Williams pour la première fois à l'aéroport du Bourget. L'Anglais agit avec la complicité de Patrick Faure et de Christian Contzen, de Renault Sport. Le champion reçoit également un appel de Ron Dennis: « Je te reprends quand tu veux ! » lui assure le patron de McLaren. Grâce à ses contacts personnels au sein d'IMG, Dennis sait tous des tractations en cours...

 

- Seconde semaine de décembre: Le bras de fer juridique entre Prost et Ferrari se poursuit. Me Henry Peter, l'avocat de la firme italienne, passe à l'attaque: « C'est M. Prost lui-même qui, par son comportement, a obligé Ferrari à le licencier. Et cette mesure indispensable a considérablement nui aux intérêts de Ferrari car, à l'époque où elle a été prise, il n'y avait plus de pilote de sa dimension disponible sur le marché. » En fait, l'homme de loi souhaite un compromis. Les avocats français, eux, se raidissent, et menacent de remettre en cause devant une cour internationale cette fameuse clause contractuelle interdisant à un pilote de s'exprimer trop franchement sur la qualité de son matériel.

 

- 9 décembre: Prisonnier de ses propres déclarations, Guy Ligier sombre dans l'apathie. À 61 ans, le vieux lutteur comprend qu'il ne peut pas abandonner son entreprise sans déchirement. Il ne donne plus aucune nouvelle au clan Prost. Ce soir-là, au cours d'un dîner réunissant notamment Jean-Marie Balestre, Jacques Toubon, Jacques Laffite et Stéphane Collaro, il explose: « Ils veulent tout. C'est leur droit ! Mais moi, j'existe quand même ! »

 

- 15 décembre: Alain Prost s'envole avec son épouse Anne-Marie et leurs deux fils vers la Floride pour les fêtes de fin d'année. Là-bas, il entretient les pourparlers avec Ligier, mais aussi avec McLaren et Williams. Il discute également avec Bernard Dudot, de Renault, et lui fait part de son désir de tester la future Ligier JS37.

 

- Fin décembre: Philippe Martin, directeur de cabinet de Michel Charasse, ministre du Budget, rencontre Alain Guillon. Il lui confirme que Prost accepte de faire un pas vers Ligier, mais s'accroche aussi à trois conditions majeures: augmenter le financement de l'écurie, recruter John Barnard, ainsi qu'un « grand team manager français » (Hugues de Chaunac ?). Toutes ces péripéties s'étalent dans la presse, et minent le moral des pilotes contractuellement liés aux Bleus pour 1992, Thierry Boutsen et Érik Comas. Le Bruxellois surtout broie du noir: engagé il y a un an comme chef de file, il pourrait se retrouver sur la touche au profit d'un Prost qu'il n'aime guère. « Personne ne sait ce qui se passe dans la tête de Ligier », soupire Boutsen.

 

- 25 décembre: Depuis la Floride, Prost téléphone au domicile de Ligier, à Thiel-sur-Acolin. Il lui demande des précisions sur l'état d'avancement de la JS37. Pas de doute: il souhaite la conduire à l'occasion d'essais privés, avant de prendre une décision définitive. Ligier pense – un peu tôt – avoir gagné la partie: engager Prost comme pilote pour 1992 et ensuite... On verra.

 

- 9 janvier 1992: De retour en France, Prost déjeune à la Tour Elf en compagnie d'Alain Guillon, Christian Contzen et Bernard Dudot. Ensemble, ils font le point sur le programme Renault-Elf. En cette période de vœux, le triple champion est assailli de propositions. Frank Williams offre de lui payer une année sabbatique, en échange d'une promesse d'engagement pour 1993. Ron Dennis fait de même ! Les deux Anglais sont bien gentils, mais aucun ne lui propose de reprendre un volant dans l'immédiat. Or le démon de la compétition titille Prost plus que jamais. Voilà pourquoi, en ce premier mois de l'année, il penche de plus en plus vers Ligier.

 

- 18 janvier: Prost se rend incognito au Castellet pour tester la Ligier-Renault JS37, fraîchement sortie des ateliers de Magny-Cours. Il prend de grandes précautions pour garder cet épisode secret: il porte une combinaison immaculée et emprunte un casque à Comas. Huit jours plus tard, il récidive sur ce même circuit, avant de participer, cette fois ouvertement, à des essais à Estoril. Ces prestations créent un malentendu. Ligier croit toucher au but, tandis que pour Prost, ce ne sont que des péripéties. Le pilote français n'envisage pas sérieusement de piloter la Ligier-Renault à Kyalami, pour le coup d'envoi de la saison.

 

- Fin janvier: Les négociations s'embourbent. Les avocats de l'IMG reprochent à ceux de Ligier de ne rien proposer de concret. Les points d'achoppement sont nombreux: la répartition du capital Ligier, l'élaboration du montage financier, le calendrier de mise en application, la restructuration de l'encadrement, le cahier des charges technique etc. Les trois conseillers de Prost, Jean-Charles Roguet, Julian Jakobi et Andrew Hampel, font part à ce dernier de leur découragement. Pendant ce temps-là, Ligier tergiverse. Tout en assurant qu'il est toujours prêt à vendre, il repousse tous les échéanciers qui lui sont soumis.

 

- Début février: Ligier propose aux conseils de Prost le plan suivant: le pilote entrerait dans le capital de l'équipe à compter de 1992, avec Elf et d'autres partenaires, mais se contenterait de piloter jusqu'en 1995, date à laquelle le « boss » envisage la cession complète de ses parts. Ses interlocuteurs refusent: Prost ne veut certainement pas attendre trois ans . Du reste, il réclame toujours de nouveaux investisseurs. En effet, jusqu'ici Ligier ne garantit que les soutiens d'Elf, de la Seita et du Loto. Insuffisant pour Prost qui réclame un accroissement du capital à hauteur de 30 millions de francs. Pour dénicher cette somme, Ligier compte sur ses relations au sommet de l'État, mais il ne peut ignorer que des élections législatives, et donc probablement un changement de majorité, se produiront au printemps 1993. Le futur gouvernement de droite pourrait remettre en cause les éventuelles concessions du pouvoir socialiste. Certes, Ligier a des amis au RPR (Jacques Toubon, Charles Pasqua, Jean Michel Schoeler etc.)... mais aussi des ennemis.

 

- 10 février: Ligier cherche toujours des bailleurs de fonds. Il contacte Jean-Claude Darmon, le grand argentier du football français, qui refuse, faute de contreparties. Le Vichyssois reçoit aussi l'appel de... Bernard Tapie. Le sulfureux businessman, accessoirement ministre de la Ville, lui propose un renflouement. En échange, Ligier figurerait sur sa liste aux élections régionales en Provence-Alpes-Côte-d'Azur... Refus de l'intéressé. Pendant ce temps-là, Prost propose un nouvel arrangement: il accepte l'horizon 95, mais réclame 60 % des parts immédiatement, 70 % au printemps 92 et 100 % en juillet, à l'occasion du GP de France. Effrayé, Ligier décline.

 

- 18 février: Au Centre interallié, à Paris, à l'occasion d'une cérémonie donnée par le Journal de l'automobile, Patrick Faure sort du silence et décoche une flèche: « Prost prendrait de gros risques en allant chez Ligier en 1992. Il se fermerait les portes de Williams ou de McLaren pour 1993. Je vous conseille d'observer avec quelle finesse manœuvre Frank Williams. » Le discours est clair, limpide: Renault donne désormais sa préférence à l'arrivée de Prost chez Williams en 1993. Pour la Régie, un plan Ligier – Prost risquerait de compromettre sa stratégie, fondée sur la dualité suivante: Williams est un partenaire privilégié, Ligier un simple client. « Ce sont les résultats qui font les contrats, et pas l'inverse », déclare Alain Dubois-Dumée, directeur de la communication du Losange. Guy Ligier comprend, un peu tard, qu'il est en train, par sa faute, de perdre la partie.

 

- 20 février: Le trio Roguet – Jakobi – Hampel, ne constatant aucune avancée, conseille à Prost de couper les ponts avec Ligier afin de se consacrer enfin « aux choses sérieuses », c'est-à-dire à la négociation d'un éventuel contrat avec Williams-Renault pour 1993.

 

- 25 février: A deux jours des premiers essais à Kyalami, un déjeuner « top secret » se tient à Bercy, au ministère des Finances. Michel Charasse et Philippe Martin accueillent Guy Ligier et Alain Prost. Ce dernier a décidé de ne pas courir en Afrique du Sud. « Si je roule, je deviens captif », clame-t-il. De fait, les deux camps cherchent à sauver la face sous l'égide du ministre. Dans l'après-midi, ils publient un communiqué de rupture. Alain Prost ne conduira pas pour les Bleus, ni en 1992, ni plus tard.

 

Ainsi se clôt ce piteux feuilleton. Plus tard, Guy Ligier prétendra que le licenciement de Prost par Ferrari, en octobre 1991, a précipité un processus qui aurait dû s'étaler dans un temps plus long. Certes, mais l'ancien rugbyman devrait aussi reconnaître qu'il a manqué de jugeote. Nul ne conteste qu'il voulait sincèrement passer la main. Mais Ligier n'est pas homme à s'humilier. Il voulait transmettre son écurie à Prost, non lui abandonner en quelques semaines. Il a vu dans le champion français un partenaire, un dauphin, non un véritable « repreneur ». Or Prost, accoutumé au management à l'anglaise, élève de Ron Dennis, percevait cet éventuel rachat en véritable entrepreneur, rationaliste, terre à terre, dur en affaires, et méfiant à l'égard des petites combines politiciennes dont Ligier a le secret. Ces deux-là n'étaient pas fait pour s'entendre. Du reste, les performances impressionnantes des Williams-Renault au début de la saison 1992 ont très vite conforté Prost dans son choix.

 

 

Source : Renaud de Laborderie, Le Livre d'or de la Formule 1 1992, Paris, Éditions Solar, 1992.

Tony