En ce mois de mars 2025, à tout juste un an de l'entrée en vigueur de la nouvelle motorisation hybride, alors que les futurs groupes propulseurs tournent depuis de nombreux mois sur les bancs d'essai, le président de la FIA Mohammed Ben Sulayem lance un lourd pavé dans la mare en prônant le retour aux moteurs V10 à l'horizon 2028 ! Attention, il ne s'agirait pas d'un « grand bond arrière », direction les années 2000. Le patron de la fédération plaide pour une motorisation plus simple, moins onéreuse, avec dix cylindres en V tournant aux carburants « durables » désormais bien maîtrisés. Bien entendu, cette idée ne sort pas de nulle part. Dans le paddock, on sait que certains motoristes (notamment Red Bull Powertrains) s'inquiètent du retard pris dans le développement de leurs propulseurs 2026 et verraient d'un bon œil la survie de l'actuelle génération, pour deux ou trois ans supplémentaires. La dépendance accrue à l'énergie électrique paraîtrait en outre trop ambitieuse à certains techniciens. D'autres soulèvent un problème de sécurité: en 2026, les bolides pourront rouler à des vitesses très réduites pour récupérer de l'énergie, ce qui pourrait évidemment créer des situations dangereuses. Et puis, reste la question du bruit, de nombreux fans regrettant le rugissement des V10 des années 90-2000...
Il n'en faut pas plus à la FIA pour créer un « groupe de travail » spécifique. L'idée première, développée par Ben Sulayem, serait bien de jeter à la poubelle les V6 hybrides 2026 au profit des V10 qui réapparaîtraient en 2028 ou 2029. Une autre hypothèse serait de tout de même lancer la nouvelle génération de V6 hybrides, mais de l'abandonner au bout de deux ou trois ans, toujours pour revenir aux V10... Lors du GP de Chine, Nikolas Tombazis, directeur de la section monoplaces, délivre un premier point de situation: « Les progrès réalisés dans le domaine des carburants durables ont incité à penser que les moteurs pourraient être plus simples. L'économie mondiale incite à penser qu'il faudrait peut-être essayer de réduire davantage les coûts. Il est aussi établi que les moteurs actuels sont beaucoup trop chers, et c'est pourquoi le président a fait ces commentaires sur le moteur V10 pour la saison 2028. C'est une option que nous évaluons pour 2028, 2029 ou au-delà, avec les fabricants de moteurs. Nous discutons avec eux de la meilleure orientation pour la discipline. »
Néanmoins, l'hypothèse de l'abandon des groupes propulseurs hybrides 2026 paraît pour le moins farfelue. Les constructeurs auraient donc dépensé en pure perte des milliards d'euros pour leur fabrication ? En vertu des accords passés avec les motoristes, l'adoption d'une telle contre-révolution nécessiterait l'aval de la FIA, de la FOM et de quatre des cinq motoristes concernés, à savoir Mercedes, Ferrari, RBPT-Ford, Honda et Audi (Renault étant hors-jeu à la fin de l'année). Ce qui est loin d'être acquis. L'opposition la plus vigoureuse vient d'Audi qui arrive en F1 l'année prochaine après avoir fait de la motorisation 2026 la condition sine qua non de son engagement dans la discipline. Si cette réglementation devait disparaître, la marque aux anneaux devrait tout bonnement tirer un trait sur son projet F1 ! Un communiqué émanant d'Ingolstadt remet les choses au point: « Les changements de réglementations à venir, y compris la nouvelle réglementation sur les unités de puissance hybrides prévue pour 2026 et au-delà, ont été un facteur-clé dans la décision d'Audi d'entrer en F1. Cette réglementation sur les groupes moto-propulseurs reflète en effet les mêmes avancées technologiques qui stimulent l'innovation dans les voitures de série d'Audi. » Le PDG du constructeur allemand Gernot Döllner fait part à la FIA de sa totale opposition à ce projet, d'autant que la décision d'entrer en F1 a déjà suscité bien des remous au sein de son entreprise. Même hostilité du côté de Honda qui s'apprête à effectuer son retour officiel avec Aston Martin, et pour ce faire a consacré des centaines de millions d'euros à la conception de son nouveau moteur hybride. Le motoriste japonais a d'ores et déjà prévenu la FIA que tout retour en arrière signifierait son retrait de la Formule 1.
Mercedes s'oppose aussi à ce retour en arrière et déclare qu'elle ne pourra pas fournir ses clientes McLaren et Alpine si les V10 étaient réinstaurés en 2028. « C'est impossible, cingle Toto Wolff. Nous n'avons plus le matériel nécessaire pour un tel chantier, ni les bancs d'essai, ni les batteries. Rien de tout cela n'existe. Nous pourrions probablement fabriquer un moteur pour nous-même en tant qu'équipe d'usine, mais le reste est tout simplement impossible. Un motoriste a de longs délais pour se préparer, il faut donc en tenir compte. » Le directeur de Mercedes estime en outre que la F1 se décrédibiliserait par cette volte-face: « Nous aurions l'air un peu idiots si, alors que nous attirons des entreprises comme Audi et que nous proposons un excellent moteur hybride avec du carburant durable, nous disions soudain que nous ne voulons conserver celui-ci que trois ans au lieu de cinq. Nous devons être un partenaire stable et fiable. Songer à passer à autre chose avant même que la nouvelle réglementation n'entre en vigueur donne une impression erratique. » Enfin, Wolff tacle implicitement ceux qui auraient susurré ce projet à Mohammed Ben Sulayem, ses grands « amis » de Red Bull: « Ceux qui poussent pour les V10 sont des gens qui ont le sentiment qu'ils ne seront peut-être pas aussi compétitifs qu'ils le souhaiteraient l'année prochaine. En 2014, les mêmes ont critiqué la réglementation parce que leur motoriste n'était pas compétitif au début. Aujourd'hui, ils fabriquent leurs propres moteurs et je pense qu'il y a beaucoup de craintes que cela ne se passe pas aussi bien que prévu. C'est pourquoi, soudain, la manipulation commence et l'idée du V10 sort du chapeau. »
La plupart des journalistes spécialisés s'accordent à dire que Red Bull et son partenaire Ford soutiennent l'idée d'un abandon pur et simple de la réglementation 2026. Cela leur permettrait en effet de conserver deux ou trois ans de plus leur excellent V6 hybride (ex-Honda) et leur donnerait plusieurs années supplémentaires pour concevoir un groupe propulseur simplifié. Christian Horner admet à demi-mot que Red Bull accuse un retard technique pour 2026 et plaide pour une contre-réforme: « Par inadvertance, nous nous sommes retrouvés avec un moteur très, très cher et très complexe. Le puriste en moi aimerait revenir à un moteur V10 ''responsable'', avec un carburant durable, qui peut faire revenir les sons emblématiques des F1 en Grand Prix. » Et éviter à Red Bull un désastre en 2026-2027 ? Par ailleurs, contrairement à ses rivales, la marque autrichienne se fiche des transferts technologiques entre voitures de compétition et véhicules de série. Du reste, Ford aurait signifié ne pas être hostile à l'abandon de l'hybride. Et puis, il y a les autres constructeurs. Quid de Ferrari ? Maranello reste pour l'heure muette sur la question et l'état d'avancement de son moteur 2026 est un secret très jalousement gardé. Toutefois, certains soulignent qu'un harmonieux et surpuissant V10 correspondrait davantage à son image de marque qu'un discret V6 semi-électrique... Enfin, il y a GM-Cadillac, qui s'est engagée à devenir motoriste à part entière à l'horizon 2028, et verrait évidemment d'un bon œil le passage à des moteurs plus simples et moins chers à concevoir.
Même si ce projet est encore dans les limbes, la plupart des pilotes sont excités à l'idée de troquer les basses médiocres des V6 hybrides pour les ténors flamboyants des V10. Ainsi Max Verstappen: « Pour l'émotion pure du sport, un V10 est définitivement bien meilleur que ce que nous avons maintenant. Je me souviens quand j'étais enfant, quand je me promenais dans les stands, nous avions le bruit des moteurs, cela apporte tellement plus. Même si la vitesse est un peu moins grande, la sensation que vous procure un moteur comme celui-là est indescriptible. » « Ce n'est pas un secret, le V6 n'a jamais eu un son extraordinaire, renchérit Lewis Hamilton. Je me souviens de la première fois que j'ai assisté à une course de F1, en 1996, à Spa. Quand Michael Schumacher est arrivé au virage 1, ma cage thoracique a vibré. Si nous sommes capables de revenir à ces moteurs au son incroyable en atteignant les objectifs de durabilité, pourquoi pas ? » Toutefois Fernando Alonso, seul pilote de la grille à avoir connu ces fameux dix cylindres, jusqu'en 2005, émet un avis différent: « Évidemment, le son des V8 et des V10 était incroyable, Mais en même temps, nous vivons dans un monde différent et la technologie a évolué. Nous disposons aujourd'hui d'un moteur incroyable et efficace qui nous permet de consommer environ un tiers de carburant en moins qu'auparavant. Il faut vivre avec son temps. Et puis, c'est une décision qui relève davantage des dirigeants. »
De toute façon, ce projet semble n'avoir pas la moindre chance d'aboutir au vu de l'opposition qu'il soulève. Reste à comprendre pourquoi Mohammed Ben Sulayem soulève pareil lièvre et embarrasse ainsi grandement les constructeurs établis, les nouveaux entrants Audi et Honda, ainsi bien sûr que Liberty Media. Peut-être afin de favoriser la révision de certaines règles de gouvernance du sport, alors que les négociations autour du volet politique des Accords Concorde battent leur plein...
Sources :
- Jean-Michel Desnoues, Retour aux V10 dès 2028 ?, Auto hebdo n°2505, 26 mars 2025
- Motorsport.com
Tony