Sebastian Vettel quitte Ferrari...

Le 11 mai, soit deux mois avant le premier rendez-vous de cette curieuse saison 2020, le mercato des pilotes est soudain lancé par l'annonce du divorce entre Sebastian Vettel et la Scuderia Ferrari. Le quadruple champion du monde ne renouvellera pas son bail à Maranello. Cette nouvelle ne surprend guère tant les relations entre les deux parties se sont détériorées en 2019 du fait de l'émergence du jeune Charles Leclerc. Elle marque néanmoins un double échec: celui de Ferrari qui, après Fernando Alonso, aura « usé » en vain un autre multiple champion du monde. Celui de Vettel qui n'a pas su inscrire ses pas dans ceux de son idole Michael Schumacher. Arrivé chez Ferrari en 2015, le pilote allemand a d'abord eu du mal à s'acclimater à l'atmosphère italienne de sa nouvelle équipe, lui qui n'avait connu jusqu'ici chez Red Bull que la rigueur germanique et le professionnalisme britannique. Il a dû apprendre à composer avec les intrigues et révolutions de palais qui émaillent la vie de la Scuderia. Mais surtout, Vettel ne s'est pas montré à la hauteur de sa réputation de « meilleur pilote du monde » qu'il partageait il y a encore quelques années avec Lewis Hamilton. En 2017 puis surtout en 2018, alors qu'il bénéficiait d'une Ferrari égale voire supérieure à la Mercedes de son grand rival, il a toujours craqué sous la pression pour finalement échouer dans sa quête du titre mondial. L'épisode le plus pitoyable fut sans doute ce GP d'Allemagne 2018 à Hockenheim où, leader du championnat et de la course, Vettel se planta piteusement dans les graviers pour laisser le champ libre à Hamilton.

 

En 2019, son ami et fidèle équipier Kimi Räikkönen s'est éclipsé au profit de Charles Leclerc. À l'origine, Mattia Binotto avait soigneusement réparti les rôles: Vettel restait pilote n°1 et le jeune Monégasque se contentait d'apprendre à ses côtés. Dès le second Grand Prix, à Bahreïn, ce dernier s'émancipa en s'emparant des commandes de l'épreuve aux dépens de son leader. Dès lors, un sourd conflit couva entre les deux hommes, entretenu par les maladresses stratégiques de Binotto. Le point d'orgue de leur rivalité survint en fin de saison, avec une collision stupide lors du GP du Brésil. Depuis, même si Binotto est parvenu à étouffer tout éclat public, les deux équipiers ne sont plus adressés la parole. Au terme d'une saison plus que médiocre pour Ferrari, Charles Leclerc devance de vingt-quatre points Sebastian Vettel au classement mondial.

 

L'ascension de Leclerc a complétement bouleversé le plan de carrière de Vettel qui, en dépit de ses revers de 2017 et 2018 face à Hamilton, pensait tout de même pouvoir coiffer en rouge une cinquième couronne mondiale. Très fin et intelligent, le pilote allemand comprend que son image est désormais sévèrement écornée. Aux yeux du plus grand nombre, il fait figure de « has been », quand certains ne le rendent pas – injustement – responsable des échecs répétés de Ferrari depuis trois saisons. Surtout, il est certain que Ferrari place dorénavant tous ses espoirs en Charles Leclerc. Le 23 décembre 2019, juste avant Noël, la Scuderia offre un merveilleux cadeau à son jeune poulain: une prolongation de contrat jusqu'en 2024 assortie d'une hausse de salaire très substantielle (de 3 à 9 millions de dollars annuels). Quelques semaines plus tard, selon la Gazzetta dello Sport, Mattia Binotto soumet à Sebastian Vettel un nouveau contrat aux allures de disgrâce, puisqu'il s'agit seulement d'une prolongation d'un an assortie d'un salaire divisé par quatre (de 40 à 12 millions de dollars) ! L'Allemand saisit le message: Ferrari n'a plus besoin de lui et le pousse dehors.

 

Ainsi, le 11 mai, il officialise son départ de Ferrari à la fin de la future saison, qui doit démarrer en juillet. « Ma relation avec la Scuderia s'achèvera fin 2020 », déclare-t-il dans un communiqué officiel. « Afin d'obtenir les meilleurs résultats possibles dans ce sport, il est essentiel que toutes les parties travaillent en parfaite harmonie. L'équipe et moi avons réalisé qu'il n'y avait plus de désir commun de rester ensemble au-delà de la fin de cette saison. Les questions financières n'ont joué aucun rôle dans cette décision commune », croit-il bon de préciser. Les observateurs notent qu'à aucun moment l'ancien champion ne fait référence à une poursuite de sa carrière au-delà de 2020. Et de fait, il ne semble avoir guère de contacts avec d'autres écuries. Un retour chez Red Bull étant exclu, il discute, pour la forme, avec Toto Wolff, mais, pour des raisons évidentes de cohésion interne, Mercedes ne souhaite pas l'associer à Lewis Hamilton. Renault ne semblant pas intéressée, sa seule option pour 2021 pourrait être Racing Point (qui deviendra Aston Martin en 2021), une équipe de milieu de grille. Voilà qui souligne cruellement le discrédit qui frappe ce quadruple champion du monde passé de mode. Il semble en vérité s'acheminer vers une année sabbatique, voire une retraite anticipée.

 

... Carlos Sainz le remplace

Le départ de Vettel de Ferrari met en branle le marché des transferts puisque, trois jours plus tard, le 14 mai 2020, la Scuderia annonce son remplacement par Carlos Sainz Junior, lequel cédera sa place chez McLaren à Daniel Ricciardo, en provenance de Renault.

 

Cette combinaison était évidemment méditée de longue date. Pour succéder à Sebastian Vettel, Ferrari a d'abord songé à Lewis Hamilton. Le sextuple champion du monde, comme bon nombre de ses pairs, a subi la tentation de Maranello. En 2019, il s'est entretenu à plusieurs reprises avec Louis Camilleri et Mattia Binotto. Mais les piètres performances affichées cette année-là par Ferrari, la perspective d'une cohabitation périlleuse avec Charles Leclerc, et surtout l'argument financier, ont eu raison de ce beau projet. Début 2020, la firme au cheval cabré dresse une « short list » réduite à deux noms: Daniel Ricciardo et Carlos Sainz Jr. L'Australien, déjà approché par le passé, est plus âgé et plus expérimenté que l'Espagnol, mais il est aussi considéré plus versatile... et plus vénal. Camilleri et Binotto décident donc de faire le pari de la jeunesse en approchant le pilote McLaren par l'intermédiaire de son père, l'influent Carlos Sainz Sr.

 

Sainz II a jusqu'ici connu une carrière à la fois riche et erratique: évincé de la filière Red Bull après trois saisons pourtant convenables avec Toro Rosso, il a fait bonne figure chez Renault face au très solide Nico Hülkenberg avant de prendre en 2019 une nouvelle dimension chez McLaren. Rapide et régulier, il a su aussi parer les coups de crocs de son jeune équipier Lando Norris pour décrocher une très belle sixième place au championnat des pilotes. Point d'orgue de cette belle campagne: un premier podium décroché au GP du Brésil, en fin d'année. À bientôt 26 ans, le jeune Sainz s'affirme une valeur sûre de la discipline. Sympathique, intelligent et peu onéreux, il apparaît comme un futur équipier idéal pour Charles Leclerc. Il paraphe ainsi un contrat de deux ans avec la Scuderia moyennant un salaire annuel de six millions de dollars. Très élégant, il publie aussitôt sur son compte Twitter une belle vidéo de remerciement destinée à la « famille McLaren » qui lui a permis de relancer sa carrière. « Sainz est une super recrue: il est intelligent et jeune, avec toutefois cinq saisons d'expérience », proclame Mattia Binotto. « C'est un pilote fiable et solide qui a déjà inscrit de nombreux points. Je suis convaincu qu'il formera un beau duo avec le talent brut de Leclerc pour grandir et gagner. » Reste à savoir si le Madrilène sera considéré par la Scuderia comme l'égal de la jeune étoile monégasque... ou comme un numéro deux.

 

Daniel Ricciardo, du jaune à l'orange

Le 14 mai toujours, McLaren officialise l'engagement de Daniel Ricciardo à compter de 2021. Cette nouvelle fait l'effet d'une mini-bombe: l'Australien, arrivé chez Renault en 2019 tel un sauveur, abandonne le Losange après une seule saison de collaboration ! À vrai dire, entre Ricciardo et le constructeur français, la passion fut des plus fugaces. Ricciardo avait quitté Red Bull pour Renault dans l'espoir de donner un second souffle à sa carrière: leader désigné d'une équipe d'usine, il rêvait de répéter ce que Lewis Hamilton a réalisé avec Mercedes. Il ne lui a fallu qu'un an pour déchanter: Renault est encore très loin de pouvoir intégrer le cercle des « top teams ». Mais on peut juger sévèrement ce prompt découragement. Certes, la R.S.19 n'était pas une bonne voiture et le groupe propulseur français affichait de réelles faiblesses face aux moteurs Ferrari et Mercedes. Mais Renault a beaucoup investi pour préparer la révolution réglementaire de 2021 (reportée à 2022). Les installations d'Enstone et de Viry-Châtillon sont flambant neuves et le staff technique, complétement remanié, passe sous la houlette du très compétent Pat Fry, transfuge de... McLaren. Enfin, les rumeurs de retrait de la Formule 1 ont récemment été balayées par la direction de l'Alliance Renault - Nissan. Bref, Ricciardo n'avait aucune raison sérieuse de désespérer de l'avenir.

 

Toutefois, des essais hivernaux médiocres ont ravivé son scepticisme. La R.S.20 lui a semblé moins performante que la McLaren, propulsée par le même moteur, mais aussi que la Racing Point-Mercedes. L'Australien s'irrite à l'idée de végéter une année supplémentaire en milieu de grille. À ces craintes s'ajoute la perspective d'une rude concurrence avec le jeune espoir français Esteban Ocon, la nouvelle coqueluche de Renault. Il se murmure du reste que Cyril Abiteboul ne serait pas mécontent de voir celui-ci mordre les mollets d'un Ricciardo non exempt de tout reproche. En effet, en 2019, « Danny Ric » n'a pas dominé comme attendu son équipier Nico Hülkenberg et s'est même signalé par des bourdes assez grossières (Melbourne, Bakou, São Paulo...). D'autre part, dans le cadre de la crise du coronavirus, la plupart des constructeurs demandent à leurs pilotes de consentir à des diminutions de salaires substantielles. Ricciardo doit ainsi, de mauvaise grâce, tirer un trait sur son mirifique salaire de 25 millions dollars.

 

Tout ceci explique pourquoi a-t-il accueilli avec intérêt les avances de McLaren. Déjà en 2018, il avait discuté avec l'écurie de Woking, mais celle-ci sortait alors d'une saison difficile et Renault paraissait un bien meilleur parti. Mais en un an, beaucoup de choses ont changé. Sous la direction d'Andreas Seidl, McLaren a relevé la tête en 2019, conquérant la quatrième place du championnat des constructeurs, loin devant Renault. Avec James Key, elle dispose d'un nouvel ingénieur de premier ordre et retrouvera en 2021 l'excellent moteur Mercedes. Ricciardo est rapidement convaincu. À 31 ans, il estime qu'il n'a plus de temps à perdre et que McLaren a plus de chances de le conduire à la victoire à moyen terme que Renault. L'affaire est promptement conclue: Ricciardo signe un contrat de trois ans moyennant 10 millions de dollars annuels, sans compter les primes. « Nous sommes une équipe qui a le vent en poupe et Daniel va nous aider à passer à la vitesse supérieure », triomphe Zak Brown. Du côté de Renault, on accueille la nouvelle avec moins de sérénité. À mots couverts, Cyril Abiteboul dénonce la désinvolture et le cynisme de Daniel Ricciardo: « Dans notre sport et dans la situation très singulière que nous traversons, la confiance réciproque, la solidarité et l'engagement sont plus que jamais des valeurs essentielles pour un constructeur », commente-t-il, tout en ajoutant qu'en 2020 Ricciardo sera bien traité sur un pied d'égalité avec Esteban Ocon.

 

Cette fuite de Ricciardo contraint Renault à revoir ses plans à court terme. Qui succédera à la diva australienne ? Un nom est sur toutes les lèvres: celui de Fernando Alonso. Après avoir roulé sa bosse en Endurance, à Indianapolis et sur le Dakar, l'Espagnol, quoique bientôt quadragénaire, souhaite ardemment revenir en Formule 1 à l'horizon 2021. Quel meilleur point de chute que le constructeur qui lui a permis, voici quinze ans, de remporter ses deux titres mondiaux ? Les pourparlers s'engagent...

 

Sources:

- Auto Hebdo n°2264 du 27 mai 2020

Tony