L'IPO du dictateur

En 1998, Bernie Ecclestone, 68 ans, est à l'apogée de sa fortune et de sa puissance. En moins de trois décennies, le petit businessman a bâti à partir de la Formule 1 un véritable empire dont le mécanisme est aussi solide qu'opaque. « Mister E » n'est en effet pas à la tête d'une seule société, mais d'une multitude par lesquelles il contrôle tous les aspects économiques et financiers de la discipline reine des sports mécaniques. Transport du matériel et des hommes, hébergement, accueil des VIP, publicité sur le circuit, primes de course, produits dérivés et bien sûr droits TV, rien ne lui échappe. Pas même la bière vendue aux spectateurs ! Ecclestone est le roi de ce que l'hebdomadaire français L'Express nomme un « Disneyland mécanique et ambulant ». Il gouverne au moyen de la Formula One Administration (FOA), une société-mère qui chapeaute elle-même une nébuleuse d'entreprises aux contours plus ou moins définis, employant plus de 400 salariés. «Bernie est notre parrain. Sans lui la F1 se résumerait à un bras de fer permanent entre une multitude de fédérations et une foule de managers », reconnaît Jean Todt.

 

La mainmise d'Ecclestone sur la Formule 1 repose donc sur un système fort complexe, incompréhensible à tout profane, d'autant plus que, formellement, l'homme d'affaires n'est le propriétaire de rien et apparaît comme un simple un gérant. Le championnat du monde de Formule 1 appartient ainsi juridiquement à la Fédération internationale de l'automobile. Mais depuis 1981 et les premiers Accords Concorde signés par Jean-Marie Balestre et Bernie Ecclestone, ce dernier gère les droits commerciaux de la discipline et donc le nerf de la guerre. « L'argent et le sexe mènent seuls le monde », aime à clamer Ecclestone. Depuis 1991, celui-ci est en outre vice-président de la FIA chargé de la commercialisation. Ne s'arrêtant pas aux notions de mélange des genres et de conflit d'intérêts, il a transformé la F1 en gigantesque « machine à cash », notamment grâce à l'explosion des droits TV dont il gère la répartition. En vingt ans, Ecclestone a ainsi amassé une fortune de 2,6 milliards de francs, mais a aussi enrichi tous les autres patrons d'écuries. On estime ainsi que Frank Williams et Ron Dennis sont riches chacun d'environ 500 millions de francs...

 

Or, voici plusieurs années que le Grand Argentier caresse l'espoir d'introduire en bourse la FOA afin d'accroître ses revenus, mais aussi préparer sa succession. Les derniers Accords Concorde, signés en 1997 par huit écuries sur onze, lui ont de fait octroyé les pleins pouvoirs économiques sur la Formule 1 avec la bénédiction de son compère Max Mosley, président de la FIA. Désormais, Ecclestone est prêt à partager - un peu - de son gâteau avec les constructeurs. Une fois en bourse, la FOA deviendrait ainsi une véritable entreprise dotée d'un conseil d'administration. Le capital se partagerait comme suit: 1,3 milliard de dollars, 30 % pour Ecclestone, 10 % pour les écuries, 10 % pour la FIA, les 50 % restants allant aux actionnaires. A l'été 1997, Ecclestone choisit les Bourses de Londres et de New York pour lancer son IPO et pense que celle-ci réussira facilement. Soutenu par la banque d'affaires Salomon Brothers, il s'est aussi assuré du concours de Helmut Werner, l'ancien patron de Mercedes, destiné à devenir président du conseil d'administration. Max Mosley a pour sa part confié l'exclusivité des droits TV à la FOA jusqu'en 2010 en échange des investissements réalisés par Ecclestone dans la télévision numérique. Mais tout s'enraie lorsque le « dictateur » de la Formule 1 prend langue avec les instances de l'Union européenne en septembre 1997. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Ecclestone peut se montrer candide. Il pensait sincèrement que les autorités bruxelloises, si attachées à l'ultra-libéralisme et aux règles de la « concurrence libre et non faussée », allaient donner lui donner un blanc-seing sans examiner les dessous de son business. Or, il se heurte à Karel Van Miert, le redoutable commissaire européen à la Concurrence, qui lui réclame ses « livres de comptes » depuis trois décennies. Le pointilleux Flamand découvre ainsi l'inextricable enchevêtrement de sociétés (FOA, FOCA etc.) par lesquelles Ecclestone contrôle la F1. L'abus de position de dominante, telle que définie par le traité de Rome, est flagrant. Van Miert diligente aussitôt une enquête.

 

Bruxelles s'interpose

Durant l'hiver 1997-1998, des dizaines de plaintes, le plus souvent anonymes, sont déposées contre l'empire Ecclestone, accusé d'à-peu-près tous les forfaits en matière économique. Improuvables pour la plupart d'entre eux. Mais Van Miert reçoit le renfort de l'avocat français Christian Lamonin qui prend en charge les intérêts du championnat BRP, une ancienne compétition française de Grand Tourisme, détruite par une oukase de la FIA en 1997. L'homme de loi s'emploie à démontrer ce que tout le monde subodore depuis quelques années: le tandem Mosley – Ecclestone a sciemment anéanti les autres catégories phares du sport automobile (endurance, rallye, tourisme) afin que toute manne financière converge vers la Formule 1. Une pratique que l'on peut qualifier de racket. C'est en tout cas l'avis de Jean-Louis Dupont, l'avocat à l'origine du fameux arrêt Bosman: « J'admire Ecclestone: il contrôle tout, si bien que personne n'ose se plaindre. En position de faiblesse, les organisateurs de Grands Prix paient sans rechigner. Les circuits de Spa-Francorchamps ou de Magny-Cours se trouvent dans la situation d'une femme battue qui rentre quand même chez elle sans se plaindre à la police. Cela ne veut pas dire qu'elle aime ça ou que c'est légal ! »

 

Car le Grand Argentier n'est pas un négociateur: il saisit chaque opportunité de faire de l'argent, et passe outre si ses interlocuteurs (ou ses victimes) rechignent. Par exemple, le déplacement et l'hébergement des écuries sont entièrement assurés par une filiale de la FOA. Une équipe voudrait choisir elle-même son hôtel ? Impossible: Ecclestone a déjà réservé toutes les chambres du coin ! De même, quiconque veut utiliser les images du championnat du monde doit payer son écot à FOCA TV. Les télévisions ne sont pas mieux traitées. Le diffuseur qui obtient l'exclusivité doit s'engager à diffuser toutes les courses du championnat du monde... et à bannir les autres disciplines mécaniques ! Dernier avatar en date de cette « dictature »: les représailles contre les pays appliquant les lois anti-tabac. Mosley et Ecclestone ont prévenu les organisateurs que toute épreuve qui bannirait les publicités pour les cigarettiers serait exclure du calendrier. Les Grands Prix de France et de Belgique sont ainsi menacés, et le président de la FIA évoque même une migration de la Formule 1 vers l'Asie, si d'aventure toute la communauté européenne devait interdire ce genre de réclame, ce qui pourtant prévu à l'horizon 2006.

 

Le dossier réuni par Karel Van Miert est si épais qu'il lui faudra des mois voire des années pour en venir à bout. Pour l'heure, il bloque logiquement l'entrée en bourse de la Formule 1. Mais tous les détails que nous venons d'évoquer ont fuité dans la presse, et Max Mosley profite de ces indiscrétions pour contre-attaquer: le 31 mai 1998, il dépose une plainte contre la Commission européenne pour divulgation des rumeurs « portant atteinte à la réputation des dirigeants de la F1 et à ses transaction commerciales » ! Le président de la FIA ne manque pas d'audace et Van Miert dénonce cette riposte comme « une tentative d'intimidation qui ne changera rien aux procédures en cours. » De son côté, Mosley laisse entendre qu'il va bientôt transférer le siège social de la fédération en Suisse, soit hors-Union européenne. Le bras de fer ne fait que commencer...

 

Accords Concorde 1998 - 2008

Pendant ce temps-là, Bernie Ecclestone bat le rappel de ses troupes et, à l'occasion du Grand Prix de Monaco, paraphe en grande pompe la nouvelle version des Accords Concorde qui doivent cette fois durer dix ans ! On se souvient que les précédents Accords, négociés en 1995-1996 et entrés en vigueur début 1997, n'avaient pas été agréés par trois écuries, McLaren, Williams et Tyrrell. Celles-ci entendaient contester la mainmise excessive d'Ecclestone sur la Formule 1 et surtout la part trop petite de droits TV qui leur était accordée. Entretemps, Ken Tyrrell a pris sa retraite et Frank Williams est revenu à de meilleurs sentiments à l'égard de son ami Bernie. Seul Ron Dennis fait encore de la résistance au cours de l'hiver 1997-1998. L patron de McLaren, fort de l'appui de Mercedes, pousse très loin son opposition au tandem Mosley – Ecclestone. On susurre même qu'il aurait alimenté le dossier du commissaire Van Miert...

 

Toutefois, la situation se décante au printemps 1998. Ecclestone comprend que, face à l'opposition des instances européennes, il ne pourra mener à bien son entrée en bourse. Mais d'autre part il sait que Bruxelles ne pourra rien tenter contre lui tant qu'il tiendra fermement son empire. Il impose ainsi de nouveaux Accords Concorde afin de ligoter ses « partenaires » constructeurs le plus longtemps possible. Pour vaincre les réticences de certains, Ron Dennis en tête, il se montre un peu plus généreux qu'à l'accoutumée. Ecclestone offre aux écuries 50 % des droits télévisés qui seront répartis selon un barème complexe prenant toujours en compte le classement de la précédente saison, mais aussi le nombre de championnats, de victoires et de points empochés. Ce système favorise évidemment les « top teams » : Ferrari recevra ainsi en 1998 40 millions de dollars, McLaren 35 millions et Williams 25 millions. Voilà de quoi amadouer les grincheux... Les petites structures ont certes toutes les raisons de se sentir lésées, mais Ecclestone sait se montrer persuasif. Selon certaines rumeurs, Alain Prost, Eddie Jordan et Tom Walkinshaw auraient reçu des pots de vin en échange de leurs signatures... Enfin, Ecclestone n'hésite pas à agiter le miroir aux alouettes et offre aux équipes 10 % (1 % chacune) de la FOA qui finira bien par entrer en bourse, un jour ou l'autre...

 

Les nouveaux Accords Concorde sont ratifiés le jeudi 21 mai 1998 en marge du Grand Prix de Monaco. Max Mosley et Bernie Ecclestone ont souhaité entourer cet événement d'une certaine solennité. La signature a lieu au siège de l'Automobile Club de Monaco, sous la double présidence du prince Albert et de Michel Boeri. Ron Dennis, Frank Williams, Jean Todt, David Richards, Eddie Jordan, Alain Prost, Gabriele Rumi, Tom Walkinshaw, Paul Stewart et Craig Pollock paraphent pour dix ans ce « Nouveau Testament », selon le bon mot du président Boeri. Seul manque à l'appel Peter Sauber. L'Helvète refuse obstinément la nouvelle et inéquitable répartition des droits TV. Cette opiniâtreté lui fait honneur mais l'isole complétement de ses collègues et met son entreprise en péril. En tout état de cause, Sauber ne pourra se passer des revenus commerciaux de la F1 et cette abstention n'est qu'un baroud d'honneur avant capitulation. « Mister E » est impitoyable avec les faibles...

 

Sources:

- Tom Bower, No Angel : the secret life of Bernie Ecclestone, Faber and Faber, 2010.

- C. Durieux, F. Lenglet et alii, Le Parrain de la Formule 1, L'Express du 19 février 1998.

Tony