Heinz-Harald FRENTZEN
 H.FRENTZEN
Williams Renault
Michael SCHUMACHER
 M.SCHUMACHER
Ferrari
Eddie IRVINE
 E.IRVINE
Ferrari

613o Gran Premio

XXIV Japanese Grand Prix
Nuvoloso
Suzuka
domenica 12 ottobre 1997
53 giri x 5.864 km - 310.792 km
Affiche
F1
Coupe

Lo sapevate?

Pilota
Costruttore
Williams è Campione del Mondo
Motore
Michael Schumacher remporte la victoire pour son 100e Grand Prix et se replace en tête du championnat.

Bernard Dudot quitte Renault pour Prost GP

Le lundi 29 septembre, Bernard Dudot annonce à ses collaborateurs son départ vers Prost Grand Prix à l'issue de cette saison 1997. L'ingénieur motoriste de 58 ans tire ainsi un trait sur trois décennies victorieuses au service d'Alpine, puis de Renault Sport dont il fut l'un des fondateurs. Le père du V6 Turbo et de l'incroyable V10 qui domine aujourd'hui la F1 se lance dans une nouvelle aventure aux côtés d'Alain Prost. Les deux hommes se connaissent depuis vingt ans et ont travaillé ensemble en F1 de 1981 à 1983, puis en 1993. Voilà longtemps que le quadruple champion du monde voulait faire de Dudot le pilier de son projet d'« Écurie France ». Leurs premiers pourparlers en ce sens remontaient à... 1989 ! Le retrait de Renault de la F1, annoncé en juin 1996, permet à cette perspective de devenir enfin réalité.

 

Cependant Bernard Dudot hésite longuement, surtout après la conclusion de l'alliance Prost-Peugeot, en février 1997. Il craint en effet de se mettre en porte à faux vis à vis de Renault. Mais Alain Prost sait se montrer persuasif, s'appuyant sur les perspectives offertes par la collaboration avec Peugeot. Il propose aussi à son interlocuteur un poste de directeur technique qui lui permettra d'exprimer ses talents d'ingénieur généraliste. Dudot se laisse séduire. L'entente est scellée dès le printemps 1997, mais l'ingénieur a l'élégance d'attendre la fin de saison pour officialiser son départ, afin de ne pas ébranler ses troupes, déjà attristées de quitter la F1. « On se fait très mal à l'idée de voir Bernard nous quitter », confie un ingénieur de Viry-Châtillon à Renaud de Laborderie. C'est en effet tout un chapitre de l'histoire de Renault qui se referme.

 

Suzuka, épilogue des deux championnats ?

Le championnat du monde 1997 pourrait comme souvent vivre son dénouement lors du Grand Prix du Japon. Jacques Villeneuve possède en effet neuf points d'avance (77 contre 68) sur Michael Schumacher alors qu'il ne reste que deux épreuves à disputer. L'Allemand doit donc absolument devancer son rival à Suzuka afin de l'empêcher d'être titré. Sa tâche paraît ardue car sa Ferrari devrait être moins compétitive que la Williams-Renault sur ce tracé rapide. Mais Schumacher n'est jamais aussi fort que lorsqu'il est dos au mur... Du reste, il a à cœur de devenir le premier pilote à décrocher le titre mondial avec Ferrari depuis Jody Scheckter en 1979, et ce d'autant plus que la firme de Maranello célèbre cette année ses cinquante ans. Lorsqu'il pose ses bagages à Suzuka, Schumacher se hasarde à entamer une « guerre des nerfs » avec son rival, stratégie qu'il a jadis employée avec succès contre Damon Hill. « Je suis assez détendu, peut-être même plus que Jacques ! » lance-t-il à la dérobée. « Je ne vois pas de quoi il parle, je sais ce que j'ai à faire ! » répond Villeneuve en bougonnant. Curiosité: les observateurs signalent qu'en quinze Grands Prix disputés en 1997, Villeneuve et Schumacher ne se sont encore jamais croisés une seule fois sur un podium !

 

Pour vaincre Jacques Villeneuve, Michael Schumacher aura en tout cas besoin du plein soutien de son écuyer Eddie Irvine, lequel est depuis quelques semaines sous le feu des critiques. L'Irlandais du Nord n'a plus marqué de points depuis le GP de France, soit sept courses, et la presse italienne lui attribue (sans doute à raison) la défaite de Ferrari au championnat des constructeurs. Son alter-ego chez Williams-Renault, Heinz-Harald Frentzen, a pour sa part amassé seize points durant la même période... Mais Irvine est un personnage déroutant, lunatique, capable du pire (et ses nombreuses collisions de cette année le démontrent amplement), comme du meilleur, et Suzuka est justement son circuit favori, où il a fait ses classes en F3000 japonaise. Il aura cœur d'y briller... au service de Schumacher. Jean Todt lui confie la mission de tout employer - dans les limites de l'honnêteté - pour empêcher Jacques Villeneuve de décrocher la couronne mondiale. Irvine accepte la besogne, et n'en fait même pas mystère, puisqu'il prévient lui-même Villeneuve de prendre garde car il ne lui fera aucun cadeau sur la piste !

 

Le championnat des constructeurs passe en général au second plan lorsque celui des pilotes est encore en jeu, mais on le sait très prisé par les patrons d'écuries, et notamment par Frank Williams. Or, pour cette compétition aussi le GP du Japon pourrait s'avérer décisif. Williams-Renault (112 pts) devance nettement Ferrari (86 pts) et peut donc s'adjuger la couronne à condition de ne pas concéder ce week-end plus de huit points à la Scuderia.

 

Présentation de l'épreuve

La popularité du Grand Prix du Japon remonte en flèche après quelques années décevantes. Les promoteurs de l'épreuve constatent en effet un net regain d'affluence. « Cela nous garantit 130 000 spectateurs pour la course du dimanche, soit un total de 320 000 personnes sur trois jours », confirme Masaru Unno, l'un des organisateurs. Le duel Michael Schumacher – Jacques Villeneuve excite particulièrement les fanatiques nippons, mais ceux-ci n'ont pas renoncé pour autant à leurs anciennes amours: Alain Prost est ainsi assailli à chacune de ses apparitions et ne peut quitter le circuit que casqué, monté sur un petit scooter...

 

L'ancien champion ne cherche pas seulement à échapper à ses fans. Il passe le week-end à négocier avec Hirotoshi Honda le remplacement de Shinji Nakano par Jarno Trulli pour le GP d'Europe, ultime manche de cette saison 1997. Mais M. Honda, toujours blessé par l'alliance Prost-Peugeot, fait la sourde oreille. Cette fin de collaboration entre l'écurie française et Mugen vire à l'aigre. La cascade d'explosions de moteurs de ces dernières semaines tend grandement leurs rapports. Mais Hirotoshi Honda essuie également une rebuffade de la part de son futur allié Eddie Jordan. Il voulait en effet convaincre ce dernier d'associer Shinji Nakano à Damon Hill en 1998, moyennant une ristourne de quatre millions de dollars sur le prix des V10 Mugen. Jordan a logiquement préféré conserver Ralf Schumacher. « Pourquoi ne créez-vous pas plutôt une filière de pilotes japonais ? » propose-t-il à Honda en guise de réponse.

 

Le jeudi 9 octobre, le GPDA tient sa réunion annuelle au Suzuka Circuit Hôtel, sous la présidence de Michael Schumacher. Jackie Stewart assiste à cette assemblée, convié en tant que membre fondateur du syndicat dans les années 70. Sa présence ne masque pas l'absence de trois pilotes du peloton actuel. Jacques Villeneuve conteste l'intérêt du GPDA depuis que celui-ci a approuvé sans débat les réformes imposées par Max Mosley pour la prochaine saison et refuse de dorénavant de prendre part à ce qu'il considère comme un simulacre. Il entraîne avec lui son ami Mika Salo, ainsi qu'Olivier Panis, très piqué par le manque de solidarité à son égard au moment de son grave accident à Montréal: seul parmi ses collègues Jacques Villeneuve s'était réellement enquis de son état de santé...

 

Hart ayant été récemment achetée par Tom Walkinshaw, Minardi n'a d'autre choix que de se tourner à nouveau vers Ford et Cosworth pour motoriser ses monoplaces. La « petite Scuderia » utilisera donc l'an prochain le V10 Ford Zetec-R qui propulse cette année les Stewart, ce qui devrait donc lui permettre de faire un pas en avant. Stewart GP annonce pour sa part qu'elle conserve Jan Magnussen pour 1998, en dépit de ses résultats décevants. De son côté, l'équipe Tyrrell, en passe d'être reprise par British American Tobacco, alignera l'an prochain son actuel pilote d'essais, l'espoir japonais Toranosuke Takagi, soutenu par le groupe PIAA. On ne sait si Jos Verstappen sera son coéquipier. Pour l'heure, le jeune Hollandais pouponne puisque sa compagne, la pilote de kart Sophie Kumpen, vient de mettre au monde un petit Max. Verstappen pourrait être remplacé par le nouveau lauréat de la Formula Nippon, l'Espagnol Pedro de la Rosa, qui bénéficie de soutien de Bridgestone et de Repsol, et arpente le paddock en quête d'un volant de F1.

 

Vendredi 10 octobre, Ukyo Katayama organise une conférence de presse pour annoncer sa retraite, à seulement 34 ans. Le Japonais songeait à raccrocher depuis quelques mois et, doutant de la compétitivité de la future Minardi, préfère laisser le champ libre à son compatriote Shinji Nakano, que l'on dit en discussion avec l'écurie italienne. « L'heure est venue pour moi de donner une autre direction à ma vie d'homme et de sportif », explique-t-il. « Il est temps, je crois, de laisser la place aux jeunes. Nakano et Takagi arrivent, je leur présente tous mes vœux de réussite. J'aurais connu en Formule 1 de grandes joies – ma saison 1994 – et de profondes peines – la mort d'Ayrton Senna. Je regrette de n'être jamais monté sur un podium, mais je pars sans regret. » Célèbre pour sa petite taille, son anglais approximatif et ses nombreuses sorties de route, Katayama était l'un des pilotes les plus sympathiques du paddock qui laissera un excellent souvenir au public et aux journalistes.

 

Les Williams-Renault ont été largement remaniées depuis le GP du Luxembourg. Leur empattement a été rallongé, d'où une modification du capot avant qui a dû subir un nouveau crash test. Villeneuve et Frentzen utilisent chacun deux types de suspension avant, avec des ancrages et un nombre d'amortisseurs différents. Ferrari inaugure une version avancée de son accélérateur électronique avec contrôle de couple, comme l'autorise le règlement. Mais les ingénieurs adverses sont surtout intrigués par l'aileron avant ultra-souple de la F310B qui semble se déformer à pleine vitesse. La commission technique se penche sur le problème et conclut à la rigidité suffisante de cette pièce. Après les casses moteurs de Spielberg et du Nürburgring, McLaren et Mercedes ont fait tourner les V10 au banc d'essais de Stuttgart pour en déceler la cause. Comme cela était soupçonné, le problème vient bien du circuit d'huile et, après simulation, un nouveau lubrifiant est apporté à Suzuka. Les Benetton sont munies aux essais d'une nouvelle suspension avant entièrement en carbone, dotés de triangles profilés. Elles reviendront cependant aux porte-moyeux en titane à compter des qualifications. Les Jordan-Peugeot reçoivent aussi des nouveautés: radiateurs réduits afin de repositionner le système de refroidissement et nouvelle suspension avant tout en carbone pour perdre du poids. Pour cette course nationale, Mugen confie à Prost GP cinq moteurs spéciaux censés apporter plus de puissance... et de fiabilité. Après les deux pannes qui frappent les Bleus vendredi, le motoriste nippon réduit le régime de rotation, avec le succès que l'on verra en course. Enfin, Tyrrell a retouché son diffuseur en élargissant les sorties d'échappement qui débouchent dorénavant en haut des canaux latéraux.

 

Essais et qualifications

Les Ferrari et les Williams-Renault occupent les premiers rangs lors de la séance libre du vendredi matin. L'après-midi, l'étonnant Irvine réalise le meilleur chrono devant R. Schumacher. Panis, troisième temps, casse un moteur Mugen, tout comme son équipier Nakano. Voilà qui fait désordre... Samedi matin, R. Schumacher confirme la bonne tenue de sa Jordan-Peugeot en se hissant au sommet de la feuille des temps. Au cours de cette séance, Verstappen s'immobilise avant le 130R en panne d'alimentation. Les commissaires interviennent pour ôter la Tyrrell avant que, huit minutes plus tard, Charlie Whiting ne décide de brandir le drapeau rouge pour faciliter cette évacuation. Un incident a priori banal, jusqu'à ce qu'on apprenne quelques heures plus tard que nombre de pilotes n'ont pas respecté le drapeau jaune brandi à cette occasion. Parmi eux, Villeneuve et M. Schumacher...

 

Il bruine sur Suzuka durant la pause-déjeuner. À 13 heures, lors du coup d'envoi des qualifications, la piste sèche, mais tout le monde sort dans la crainte d'une seconde averse, qui ne viendra pas. La séance est interrompue à cinq minutes du drapeau à damiers par un accident de Morbidelli qui démolit sa Sauber dans le dernier S. Les bolides repartiront ensuite mais il sera trop tard pour améliorer.

 

Villeneuve conquiert sa douzième pole position de la saison (1'36''071''') mais n'est pas satisfait car il ne devance M. Schumacher (2ème) que d'un petit centième. Les Ferrari semblent ici capables d'en découdre avec les Williams-Renault, comme le démontre l'excellent chrono d'Irvine (3ème). Sur la deuxième Williams, Frentzen (6ème) concède une demi-seconde à son coéquipier. Häkkinen se classe quatrième avec sa McLaren-Mercedes mais aurait pu viser la pole s'il n'était pas tombé sur du trafic. Stoppé le matin par une panne hydraulique, Coulthard (11ème) ne parvient pas à régler sa monoplace en pneus neufs et se bat avec un terrible survirage. Les Benetton-Renault sont ici compétitives. Berger (5ème) devance Alesi (7ème) qui a dû se qualifier avec le mulet à cause d'une fuite d'huile. Jolie performance de Herbert, huitième avec sa Sauber-Petronas. Après sa sortie de route, Morbidelli (18ème chrono) ressent de vives douleurs au bras gauche, celui qui fut touché en juin dernier, lors des essais préliminaires du GP de France. Après avoir consulté Sid Watkins, l'Italien déclare sagement forfait pour le Grand Prix.

 

Très rapides aux essais, les Jordan-Peugeot coulent en qualifications. Fisichella (9ème) peine à assimiler ce circuit qu'il découvre et R. Schumacher (13ème) multiplie de son propre aveu les erreurs de pilotage. Panis casse encore un moteur Mugen samedi matin. L'après-midi, il dérape sur l'huile laissée par Barrichello et ne fait pas mieux que le 10ème temps. Sur l'autre Prost, Nakano (15ème) se débat avec du survirage. Chez Stewart, Barrichello (12ème) casse un énième V10 Ford en début de séance qualificative et emprunte ensuite le mulet. Magnussen (14ème) prétend avoir été gêné par le drapeau rouge causé par Morbidelli. Mauvaise prestation des Arrows-Yamaha: Diniz (16ème) est trahi par une panne électrique et Hill (17ème) par un moteur poussif. En fond de grille, les Minardi-Hart (Katayama 18ème, Marques 19ème) devancent nettement les anémiques Tyrrell-Ford (Verstappen 20ème, Salo 21ème). À signaler que les équipes chaussées par Bridgestone (Arrows, Prost, Stewart et Minardi) sont en retrait: le manufacturier japonais est vaincu sur ses terres par Goodyear qui a apporté un composé spécial très efficace. Du reste, le pneu américain a toujours l'avantage sur les pistes abrasives comme Suzuka.

 

Le drapeau jaune de la discorde: Villeneuve exclu du meeting

Pendant que les pilotes se qualifient, les commissaires sportifs du GP du Japon, le Suisse Paul Gutjahr, le Français Francis Murac et le Japonais Shintaro Taki, examinent les images des essais de la matinée et constatent que six pilotes n'ont pas ralenti devant le drapeau jaune lorsque s'est arrêtée la Tyrrell de Jos Verstappen. Il s'agit de Jacques Villeneuve, Heinz-Harald Frentzen, Michael Schumacher, Rubens Barrichello, Ukyo Katayama et Johnny Herbert. La situation est particulièrement périlleuse pour Villeneuve qui est sous le coup d'une suspension, avec mise à l'épreuve pour neuf Grands Prix, depuis Monza où il avait commis la même infraction. En raison de la bataille pour le titre mondial, les officiels pourraient incliner à la clémence. Les trois hommes hésitent, sollicitent les opinions de Max Mosley et Bernie Ecclestone, absents de Suzuka et injoignables. Paul Gutjahr, le plus sourcilleux du trio, fait observer à ses collègues qu'ils ne peuvent désavouer les mesures prises par leurs alter ego de Monza sans ridiculiser l'autorité sportive. La sévérité l'emporte donc. À 18 heures, les sanctions tombent. Jacques Villeneuve est exclu du GP du Japon, en exécution de la sentence prononcée en Italie. Les cinq autres pilotes écopent d'une course de suspension avec sursis, avec notamment une mise à l'épreuve de cinq courses pour Frentzen. Dura lex sed lex.

 

La casemate Williams se métamorphose aussitôt en camp retranché. Jacques Villeneuve confère avec Frank Williams, Patrick Head, Dick Stanford, Jock Clear et Craig Pollock. Atterré, le Québécois s'emporte contre le pouvoir sportif, rappelle qu'il a été « persécuté » par Max Mosley en début d'année pour ses propos sur la nouvelle réglementation. « Pour moi, la F1 c'est terminé ! Je savais que cela se terminerait comme ça ! » crie-t-il. Williams et Head tentent de le raisonner: il ne peut pas se laisser abattre si près du but. Pollock joint pour sa part Julian Jakobi qui encourage Villeneuve à tenir bon: « J'ai déjà connu ça avec Ayrton Senna. Ne vous énervez pas car la moindre erreur sera retenue contre vous », conseille-t-il.

 

Après quelques instants de réflexion, Villeneuve demande à son équipe de faire appel de la punition. Ainsi, il pourra disputer la course dans l'espoir d'empêcher Michael Schumacher de lui reprendre trop de points. Dans tous les cas, Williams retirera sans aucun doute l'appel au soir du Grand Prix afin que son pilote puisse participer à la finale de Jerez. À 19h20, les commissaires jugent l'appel de Williams recevable. Villeneuve honorera donc sa pole position le lendemain. Le Canadien rejoint ensuite son hôtel flanqué de Craig Pollock et ne lâche que quelques propos convenus qui masquent mal sa sourde colère. « En F. Indy, la justice serait rendue autrement », grommelle pour sa part son agent. Quant à Michael Schumacher, bien sûr heureux du coup frappant son rival, il se garde de tout triomphalisme: « Jacques et moi avons commis la même erreur de jugement. La peine qui lui est infligée est-elle juste ? Ce n'est pas à moi d'en décider. » Cependant l'Allemand a de bonnes raisons de jubiler: comme de toute évidence Villeneuve sera déclassé à l'issue de la course, une victoire lui permettrait d'aborder la dernière manche en tête du championnat du monde. Il n'y a plus qu'à...

 

Le Grand Prix

L'échauffement du dimanche matin se déroule sous le soleil, bien que les températures soient assez basses. Häkkinen réalise le meilleur chrono devant R. Schumacher et Frentzen. Villeneuve et M. Schumacher se contentent de régler leurs bolides pour la course.

 

L'après-midi, le vent souffle fort sur Suzuka, mais il fait toujours beau. Aucune averse n'est à redouter. Villeneuve s'aligne au départ dans le seul but d'empêcher Schumacher de remporter la course. Dans l'idéal, le Canadien souhaite travailler au succès de Frentzen, ne serait-ce que pour permettre à Williams-Renault de s'assurer de la couronne des constructeurs. Mais l'Allemand s'élancera d'assez loin (6ème). En revanche, du côté de Ferrari, Schumacher peut compter sur la sollicitude de son équipier Irvine qui le suit immédiatement sur la grille et se pliera aux instructions de Jean Todt.

 

Départ: Villeneuve balaye la piste, de droite à gauche, pour barrer la route à M. Schumacher. Il conserve ainsi la première place devant l'Allemand tandis que Häkkinen a dépassé Irvine.

 

1er tour: Villeneuve mène devant M. Schumacher, Häkkinen, Irvine, Frentzen, Berger, Alesi, Herbert, Coulthard et Fisichella.

 

2e: Dans le dernier Esse, M. Schumacher donne un coup de frein pour gêner Häkkinen qui se fait déborder par l'extérieur par Irvine. L'Allemand laisse dans la foulée passer son coéquipier afin que celui-ci prenne Villeneuve en chasse.

 

3e: Déchaîné, Irvine est aux trousses de Villeneuve. Il déboîte la Williams par la gauche avant la petite chicane et s'empare ainsi du commandement. Villeneuve n'a guère pas résisté.

 

4e: Léger en essence, Irvine s'enfuit devant Villeneuve: cinq secondes les séparent à l'issue de ce tour ! Schumacher est sur les talons du Canadien. Alesi prend la sixième place à Berger. Magnussen part en tête-à-queue dans la seconde courbe et s'enlise dans le bac à graviers.

 

5e: Irvine roule trois secondes au tour plus vite que le reste du peloton. Il joue le rôle du lièvre, mais Villeneuve ne marche pas dans la combine et renonce à le poursuivre pour bloquer Schumacher. Un long train d'une dizaine de bolides suit ainsi la Williams n°3.

 

6e: Irvine précède Villeneuve (12.1s.), M. Schumacher (12.6s.), Häkkinen (13.1s.), Frentzen (13.5s.), Alesi (13.9s.), Berger (14.4s.), Herbert (15.1s.), Coulthard (15.5s.), Fisichella (16.2s.), Barrichello (17s.) et Hill (17.6s.).

 

7e: Barrichello perd le contrôle de sa Stewart en sortant du 130R et traverse perpendiculairement la piste à vive allure. Par bonheur, son embardée est ralentie par les graviers et il s'immobilise sans rien toucher. Sa course n'en est pas moins terminée. Les Stewart sont out.

 

8e: Irvine compte douze secondes d'avance sur un trio comprenant Villeneuve, M. Schumacher et Häkkinen. Frentzen est un peu décroché et contient les Benetton.

 

9e: Katayama se range dans la pelouse, trahi par son moteur. Il ne finira pas son dernier Grand Prix national.

 

11e: Irvine n'accroît plus son avance. Villeneuve et Schumacher se battent à coups de meilleurs tours. Neuf dixièmes les séparent.

 

13e: Irvine est en tête devant Villeneuve (12.3s.), M. Schumacher (13.3s.), Häkkinen (14.2s.), Frentzen (16.5s.), Alesi (17.3s.), Berger (19.5s.), Herbert (22.4s.), Coulthard (24.6s.) et Fisichella (28.3s.).

 

14e: Häkkinen s'arrête chez McLaren pour un premier ravitaillement (6.9s.). Berger exécute pour sa part un arrêt-éclair (6s.). Les Benetton s'arrêteront en tout trois fois.

 

15e: Alesi et Coulthard effectuent leur premier pit-stops. Les Benetton et les McLaren se retrouvent engluées dans le peloton.

 

16e: Irvine est toujours le plus rapide en piste et compte treize secondes d'avance sur Villeneuve et Schumacher. Premier arrêt de Panis.

 

17e: Irvine rejoint le stand Ferrari pour reprendre de l'essence et des pneus neufs (7.6s.). L'Irlandais se réinsère entre Frentzen et Herbert. Arrêt aussi pour Verstappen

 

18e: Villeneuve mène avec une seconde de marge sur Schumacher. Frentzen est à quatre secondes de son équipier. Arrêts de Hill et Nakano.

 

19e: M. Schumacher fait escale chez Ferrari. Il prend du carburant et des gommes rodées, puis redémarre en cinquième position. Salo et Marques subissent aussi un pit-stop. Diniz fait de même au tour suivant

 

20e: Les deux Williams-Renault sont aux avant-postes, mais Irvine n'est qu'à cinq secondes du leader.

 

21e: Villeneuve effectue son premier pit-stop (7s.) et repart sous le nez de Schumacher qui aussitôt le déborde par l'intérieur et le dépasse. Très mauvaise affaire pour le Canadien ! Frentzen est leader provisoire devant Irvine. Herbert passe chez Sauber pour ravitailler. Marques exécute un tête-à-queue sans conséquence à Spoon.

 

22e: Frentzen se plie à son tour à un ravitaillement et quitte les stands en quatrième position devant Häkkinen. Les deux Ferrari se retrouvent en tête, Irvine devant M. Schumacher. Fisichella et R. Schumacher se succèdent au stand Jordan. Nakano tire tout droit à la chicane et traverse le bac à graviers. Le Japonais parcourt ensuite toute une boucle au ralenti pour rejoindre son garage.

 

23e: Irvine devance M. Schumacher (8.8s.), Villeneuve (9.4s.), Frentzen (14.3s.), Häkkinen (17.5s.), Alesi (18.3s.), Berger (29.8s.), Herbert (31s.), Coulthard (36.1s.), Fisichella (37.8s.) et Panis (42.6s.). Nakano met pied à terre: son roulement de roue arrière-droit a cédé.

 

24e: Irvine lève le pied afin de permettre à Schumacher de le rejoindre. Villeneuve est cependant sur les talons de l'Allemand.

 

25e: Irvine ouvre la porte à Schumacher dans les Esses avant de bloquer Villeneuve. La stratégie mise sur pied par Jean Todt a parfaitement fonctionné.

 

26e: M. Schumacher s'enfuit en tête et compte quatre secondes d'avance sur Irvine et Villeneuve. L'Irlandais verrouille toutes les issues devant le Québécois.

 

27e: Berger effectue un deuxième arrêt-ravitaillement (6.7s.) et reprend la piste entre Panis et Hill.

 

28e: Villeneuve trépigne derrière Irvine sans pouvoir se porter à sa hauteur. Alesi subit le second de ses trois pit-stops (7.7s.).

 

30e: M. Schumacher est premier devant Irvine (7.3s.), Villeneuve (7.6s.), Frentzen (11.6s.), Häkkinen (12.3s.), Herbert (28s.), Alesi (32.3s.), Coulthard (37.4s.), Fisichella (38.3s.) et Panis (40.4s.).

 

31e: Villeneuve ne pouvant dépasser Irvine, il regagne son stand pour un deuxième ravitaillement anticipé. Hélas, le préposé au « refueling » peine à brancher le tuyau d'essence sur l'embout du réservoir et l'arrêt se prolonge durant quatorze secondes. Villeneuve redémarre derrière Häkkinen qui vient lui aussi d'effectuer un second arrêt, beaucoup plus rapide.

 

32e: Villeneuve vient de perdre définitivement la course puisqu'il se retrouve septième, derrière Alesi (qui doit encore stopper une fois) et Häkkinen. Deuxième ravitaillement pour Panis.

 

33e: M. Schumacher prend un tour aux Tyrrell de Salo et Verstappen qui se battent comme des chiffonniers pour la seizième place. Irvine fait halte chez Ferrari pour ravitailler et chausser des gommes rodées (9s.). Il repart troisième.

 

34e: M. Schumacher s'arrête à son stand pour son dernier pit-stop (9s.) et reprend la piste loin devant Irvine. Frentzen s'empare provisoirement du commandement. Salo puis Verstappen passent aux stands.

 

35e: Frentzen compte douze secondes d'avance sur Schumacher, dix-huit secondes sur Irvine. Deuxième arrêt pour Diniz.

 

36e: Coulthard effectue un second ravitaillement, de même que Hill et Marques.

 

37e: Frentzen précède M. Schumacher (10.5s.), Irvine (17s.), Herbert (19s.), Alesi (20.6s.), Häkkinen (23.2s.), Villeneuve (29.7s.), Fisichella (30.2s.), Berger (36.6s.) et Coulthard (47.2s.). Panis casse son troisième (!) moteur Mugen-Honda du week-end et se gare dans la pelouse peu avant les Esses. Le drapeau jaune est déployé dans ce secteur.

 

38e: Frentzen s'immobilise au stand Williams pour reprendre de l'essence et es pneus neufs (7.1s.) puis redémarre un souffle devant Irvine. L'Allemand conquiert ainsi une seconde place qui va assurer Williams du titre des constructeurs. M. Schumacher se dirige pour sa part vers la victoire. Herbert ravitaille une seconde fois et retrouve le circuit devant Coulthard. Deuxième pit-stop également pour Fisichella.

 

39e: Berger se plie à un troisième arrêt (6s.) et chute au dixième rang. R. Schumacher perd dix secondes au cours de son second pit-stop à cause d'une roue arrière-gauche récalcitrante.

 

40e: Frentzen est plus rapide que M. Schumacher et ne lui concède que six secondes. Alesi est revenu sous l'aileron d'Irvine qui rencontre quelques problèmes de freins.

 

41e: Frentzen perd un peu de temps derrière Diniz. Alesi stoppe pour la troisième fois chez Benetton, puis se réinsère entre Villeneuve et Herbert.

 

42e: M. Schumacher est en tête devant Frentzen (5.5s.), Irvine (12.4s.), Häkkinen (13.7s.), Villeneuve (28.5s.), Alesi (30.1s.), Herbert (32.7s.), Coulthard (37.4s.), Fisichella (42.4s.), Berger (48.4s.), R. Schumacher (1m. 15s.) et Hill (1m. 21s.).

 

44e: L'intervalle entre Schumacher et Frentzen se stabilise autour de cinq secondes. Villeneuve surveille pour sa part Alesi bien qu'il n'ait de fait pas de points à conquérir cet après-midi.

 

46e: Frentzen a repris une demi-seconde à Schumacher. Häkkinen met la pression sur Irvine sans pouvoir l'attaquer. Villeneuve se défend farouchement devant Alesi.

 

48e: Frentzen s'empare du meilleur tour en course (1'38''942''') et revient à quatre secondes de Schumacher. Marques abandonne suite à une défaillance de sa boîte de vitesses. Salo se range pour sa part sur le bas-côté avec un moteur cassé.

 

50e: M. Schumacher précède Frentzen (4s.), Irvine (25.4s.), Häkkinen (26s.), Villeneuve (40.1s.), Alesi (40.7s.), Herbert (41.8s.), Coulthard (44.7s.), Fisichella (52s.) et Berger (59s.).

 

51e: Schumacher rattrape Hill pour lui prendre un tour. Le champion en titre a semble-t-il laissé ses bonnes manières aux vestiaires puisqu'il bouchonne ouvertement son ex-adversaire, à Degner puis à la chicane Casio. Frentzen revient ainsi à une seconde de son compatriote.

 

52e: Hill s'efface finalement devant Schumacher sur la ligne de chronométrage. L'Allemand montre le poing au Britannique qui ensuite se fait beaucoup moins prier pour ouvrir la route à Frentzen...

 

53ème et dernier tour: Schumacher finit la course avec une seconde et demie d'avance sur Frentzen. Le moteur de Coulthard serre dans le 130R. L'Écossais part en toupie et percute les glissières, mais sort sans trop de peine de sa McLaren accidentée.

 

Michael Schumacher remporte son 27ème Grand Prix. Frentzen se classe second et offre ainsi à Williams-Renault une nouvelle victoire au championnat des constructeurs. Irvine finit troisième après une course d'équipier-modèle. Häkkinen, quatrième, inscrit ses premiers points depuis deux mois. Villeneuve termine cinquième mais sera disqualifié après le retrait de son appel. Alesi, sixième, gagnera ainsi une place, et le dernier point reviendra à Herbert, septième. Suivent Fisichella, Berger, R. Schumacher, Hill, Diniz et Verstappen.

 

Après la course: Schumacher renverse la situation

Ce Grand Prix du Japon fut une formidable bataille stratégique remportée par Ferrari et Michael Schumacher avec le précieux concours d'Eddie Irvine. Après un début de course fantastique, l'Irlandais du Nord a rempli son rôle de parfait lieutenant en s'effaçant devant son leader, avant de faire tampon devant Jacques Villeneuve. « Tout s'est parfaitement déroulé », raconte le féal Eddie. « Nous avions convenu de la stratégie avec Jean Todt et Michael Schumacher, c'est pourquoi ce dernier m'a laissé filer au début. Dès le tour suivant, j'ai pu piéger Villeneuve. Une fois devant, j'ai attaqué fort pour me forger une petite avance et j'ai attendu un « coup de fil » des stands... Puis quand j'ai laissé passer Michael, on m'a dit de me positionner devant Villeneuve. Ce que j'ai fait. » Irvine est cependant un peu déçu d'avoir dû céder la seconde place à Heinz-Harald Frentzen, mais il trouve facilement sa consolation: « J'ai prouvé que j'étais le meilleur coéquipier du monde ! » fanfaronne-t-il, goguenard.

 

Michael Schumacher reconnaît sa dette envers son coéquipier: « Eddie est un type formidable, il était prêt à tout sacrifier pour moi », admet-il, grand seigneur. Cette victoire lui permet surtout de conquérir de facto la tête du championnat du monde, pour un petit point, avant la finale de Jerez, étant donné que Williams et Jacques Villeneuve renonceront très certainement à leur appel. « Il y a longtemps que je n'avais pas connu de joie aussi intense », déclare Schumacher. « Ce fut une partie d'échecs, il fallait contrer la stratégie de nos adversaires. Le tout était de s'arrêter les premiers. Mais quand je suis reparti devant Villeneuve, celui-ci a balayé la piste devant moi pour me gêner. Ainsi qu'il l'avait fait au départ... Mais je ne lui en veux pas, à sa place j'aurais fait la même chose. » On n'en doute guère...

 

Jacques Villeneuve traîne sa misère sous le regard désabusé de Craig Pollock. Déjà passablement agacé par sa disqualification, le Québécois regrette de s'être fait berner par Ferrari et de n'avoir pas pu empêcher Schumacher de gagner la course. Alors qu'il pouvait être facilement titré ici à Suzuka, il abordera l'ultime étape de Jerez avec un point de retard sur son rival. « Ma voiture était performante, mais je ne courais qu'en fonction de Schumacher », admet-il. « Mais Irvine était prêt à tout. Il a laissé tomber sa première victoire pour l'offrir à Schumacher... C'est le jeu d'équipe, même si c'est un peu gros. En prenant le départ, on voulait s'assurer que Michael marque un minimum de points. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme nous le pensions, et je n'allais quand même pas le sortir de la piste pour l'empêcher de faire un résultat. » Aussitôt après le drapeau à damiers, Villeneuve prend le premier avion pour la Suisse afin de se ressourcer avant d'aborder la dernière bataille de cette passionnante saison 1997.

 

Cette épreuve japonaise ne fut néanmoins pas funeste à l'association Williams-Renault qui, grâce à un excellent Heinz-Harald Frentzen, s'adjuge sa cinquième couronne des constructeurs en six ans. Mission est donc accomplie pour Frank Williams qui place cette récompense au-dessus du titre des pilotes. Pour Renault, il s'agit d'une sixième victoire de rang, si l'on compte le championnat remporté avec Benetton en 1995. Une hégémonie jamais vue depuis l'ère du V8 Ford-Cosworth DFV dans les années 1970, et qui se clôtura quinze jours plus tard avec le retrait du Losange de la Formule 1. « Cette série me comble profondément », déclare Bernard Dudot. « Plus qu'une grande joie, je ressens un profond soulagement. » On le comprend car ce titre fut le plus difficile à glaner pour le tandem Williams-Renault qui ne s'attendait pas à être à ce point malmené par Ferrari. Reste à parachever l'œuvre accomplie en permettant à Jacques Villeneuve de coiffer lui aussi les lauriers de champion du monde.

 

Jeudi 16 octobre, le tribunal d'appel de la FIA, réuni place de la Concorde à Paris, siège sans objet: quelques plus heures tôt, Williams a en effet logiquement retiré sa plainte, de crainte que les autorités sportives n'aggravent la sanction infligée à Jacques Villeneuve à Suzuka. Celle-ci entre donc en application: le pilote canadien est disqualifié du GP du Japon et perd les deux points de sa cinquième place. Michael Schumacher récupère donc la première place du championnat des conducteurs pour une petite longueur (78 pts à 77). Mauvaise affaire donc pour Villeneuve, mais au moins pourra-t-il défendre ses chances à Jerez. Le suspense est à son comble...

Tony