Pérez et Bottas, ou le pouvoir aux vieux

Depuis que Cadillac avait obtenu son ticket d'entrée en F1 pour la saison 2026, les spéculations autour de l'identité de ses futurs pilotes alimentaient régulièrement les gazettes. Il est rapidement apparu que l'un des volants serait dévolu à l'un des deux grands laissés-pour-compte de la saison 2025, Valtteri Bottas ou Sergio Pérez. Tous deux, riches de longues expériences de la discipline, représentaient en effet des valeurs sûres, aptes à bâtir une équipe créée ex nihilo. Restait à savoir lequel serait choisi. Car en bonne logique, ce « sénateur » de la F1 devait être associé à un jeune loup prometteur, comme le fera l'an prochain Audi en alignant Nico Hülkenberg et Gabriel Bortoleto. Ainsi, pendant des mois, Bottas et Pérez ont semblé se livrer un âpre duel pour l'obtention de ce baquet, jusqu'à ce qu'il apparaisse aux patrons du Cadillac F1 Team Dan Towriss et Graeme Lowdon qu'aucun espoir ne se démarquait véritablement de la cuvée 2025 des formules de promotion. Les deux hommes en sont arrivés à la conclusion que recruter ensemble Bottas et Pérez serait au fond un gage de sérieux et de solidité pour leur nouvelle entreprise. Et c'est ainsi que le 26 août 2025 Cadillac annonce que ceux-ci seront ses pilotes titulaires pour ses grands débuts en 2026.


Sur le papier, la marque de Détroit s'offre un duo de grande classe. À eux deux, Pérez et Bottas totalisent plus de 500 Grands Prix, 16 victoires et 106 podiums ! Leurs trajectoires se recoupent en outre en de nombreux points. Ils ont à peu près le même âge (35 ans pour Pérez, 36 ans pour Bottas), ont longuement roulé dans les années 2010 pour des équipes de second ordre, avant de devenir chacun l'équipier d'un grand champion dans un « top team » : le Finlandais fut le lieutenant de Lewis Hamilton chez Mercedes, le Mexicain celui de Max Verstappen chez Red Bull. Ils furent d'ailleurs les fidèles écuyers de ces deux fougueux chevaliers lors de l'épique tournoi de l'année 2021. Toutefois, en 2025, leurs positions respectives sur le marché des transferts n'étaient que d'apparence similaire. Bottas s'est retrouvé à pied fin 2024 au terme de son contrat avec Sauber, sans grand regret tant l'équipe suisse paraissait alors au fond du trou. Faute d'opportunités, il a trouvé refuge chez ses vieux amis de Mercedes comme réserviste, et se retrouve pleinement impliqué dans la campagne 2025 de cette équipe puisqu'il la suit sur tous les circuits et tourne parfois dans le simulateur. A contrario, Pérez a été renvoyé par Red Bull au terme d'une saison cauchemardesque. En 2024, « Checo » peinait à inscrire des points tandis que son équipier Max Verstappen devenait champion du monde. Certes, depuis lors, ses successeurs n'ont guère fait mieux, comme il se plaît à le souligner, mais les inquiétudes concernant sa motivation étaient légitimes. C'est pourquoi Dan Towriss reconnaît que si l'engagement de Bottas fut une affaire vite conclue, il n'en fut pas de même avec Pérez. Celui-ci a su toutefois le convaincre que son enthousiasme était intact lors de leurs multiples entretiens. Les mauvaises langues ajouteront que Pérez apporte aussi avec lui une myriade de riches sponsors...


Ce double recrutement suscite des commentaires mitigés. Si Cadillac a sans doute choisi les meilleurs pilotes disponibles sur le marché, certains regrettent un choix trop « conservateur », excluant la jeunesse. « Quand je vois certains pilotes de F2 qui ont le niveau pour monter en F1, je me dis que c'est dommage de sélectionner des pilotes qui ont déjà une longue carrière derrière eux », estime par exemple Isack Hadjar. « Aujourd'hui, avec le développement des simulateurs et la large expérience qu'offrent les formules de promotion, un débutant peut aussi fournir une excellent travail », ajoute Liam Lawson, lequel concède toutefois « parler en fonction de son âge ». Quant aux deux intéressés, ils sont évidemment heureux de relancer ainsi leurs carrières en Formule 1, même s'ils savent que de durs moments les attendent, au moins la première année. « Je vais faire comme lorsque je suis passé de Mercedes à Alfa Romeo: redéfinir mes objectifs. Je m'engage en pleine connaissance de cause », assure Valtteri Bottas. « L'important sera la progression de l'équipe, complète Sergio Pérez. Un pilote relégué en fond de grille peut devenir impatient, mais à ce stade de ma carrière, un trophée de plus ou de moins n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui compte, c'est de donner son maximum à chaque course et de savourer le chemin accompli. »


Le débarquement de Colton Herta

Cadillac privilégie donc les vieilles barbes sur les jeunes pousses. Il est vrai que, si l'on excepte la piste américaine sur laquelle nous reviendrons, la nouvelle écurie n'avait pas sous la main de réelle pépite. Son choix n'aurait pu être que hasardeux. On a parlé de Jak Crawford, actuellement en lice pour le titre de champion de Formule 2, mais le natif de Charlotte n'a pas de super-licence et manque encore beaucoup d'expérience. Le Danois Frederik Vesti, réserviste de Mercedes F1, a aussi posé sa candidature: il pilote après tout déjà pour Cadillac en IMSA. Mais son pedigree a semblé trop léger. Même chose pour le jeune Estonien Paul Aron, protégé d'Alpine. Fut aussi éconduit Felipe Drugovich, l'éternel essayeur d'Aston Martin, ainsi que Zhou Guanyu, définitivement « grillé » après ses piètres prestations chez Sauber. Et puis, Cadillac a aussi sondé Mick Schumacher, aussi bien pour l'Endurance que pour la Formule 1. Là encore en vain, et le jeune Allemand devrait continuer à piloter l'Alpine A424 en 2026.


Cependant, à l'origine de ce projet fondé par Michael Andretti, il était bien question d'engager un jeune pilote américain, et si possible une star de l'IndyCar. Andretti avait jeté son dévolu sur son pilote-phare Colton Herta, vice-champion d'IndyCar en 2024. Mais la reprise du projet par General Motors a éloigné cette perspective. Dan Towriss et Graeme Lowdon ont privilégié des profils européens et expérimentés. Et pour Herta, la F1 est un univers inconnu. Il n'a pas roulé en Europe depuis son adolescence et n'a pas de super-licence. En 2021, lorsque Michael Andretti avait tenté de racheter Sauber, il avait certes prévu de transplanter outre-Atlantique son protégé... mais l'affaire n'avait pas abouti.


Néanmoins, en cet été 2025, Colton Herta se rapproche de nouveau de la F1. La présence de Mario Andretti au conseil d'administration de Cadillac F1, ainsi que sa réelle popularité aux USA, lui autorisent quelques espoirs. En août, Towriss et Lowdon proposent à Herta un projet ambitieux: rouler en Formule 2 en 2026 afin d'acquérir les points nécessaires à l'obtention de la super-licence, puis, si tout se passe bien, remplacer l'un des deux vétérans titulaires en 2027 ou 2028. D'abord hésitant, Colton Herta est vivement encouragé par les Andretti père et fils à accepter cette aventure: si un pilote américain peut un jour briller en F1, c'est bien lui ! L'affaire est donc conclue. L'année prochaine, le Californien, star de l'IndyCar, évoluera dans l'anonymat du peloton de la F2, qu'il devra dominer pour parvenir à l'étage supérieur. En outre, promu troisième pilote du Cadillac F1 Team, il pourra rouler en essais libres et parfaire son apprentissage. Herta prend là un grand risque pour sa carrière, mais le jeu en vaut certainement la chandelle...


Sources :

- Cyprien Juilhard, Cadillac F1 Team en ordre de marche, Auto hebdo n°2527, 3 septembre 2025

Tony