Le 2 octobre 2023, la Fédération internationale de l'automobile annonçait que la candidature de l'équipe américaine Andretti Formula Racing remplissait tous les critères de sélection pour entrer en Formule 1 à l'horizon 2025-2026. Par conséquent, celle-ci pouvait entamer l'étape suivante du processus de sélection, à savoir l'évaluation par le détenteur des droits commerciaux de la F1, la FOM, c'est-à-dire Liberty Media. Or, sans surprise, Mario et Michael Andretti se heurtent à la virulente hostilité des autres écuries qui ne veulent pas partager le gâteau des droits commerciaux avec un onzième convive. En outre, Stefano Domenicali, président de la FOM, s'est toujours montré sceptique vis-à-vis de ce projet soutenu par Mohammed Ben Sulayem, son homologue de la FIA. Les relations entre les deux hommes, en lutte pour la pouvoir sur le sport, sont absolument exécrables. Domenicali n'a donc aucune envie de faire une fleur à Ben Sulayem. En accord avec ses supérieurs américains et la totalité des constructeurs, il retoque officiellement la candidature Andretti, le 31 janvier 2024 .
Toutefois, Domenicali ne pouvait justifier ce rejet par l' « égoïsme » des dix écuries existantes. La FOM publie un copieux document juridique motivant sa décision par des arguments tous plus spécieux les uns que les autres. Par exemple: « Bien que le nom d'Andretti soit reconnu par les fans de F1 (sic), nos recherches indiquent que la F1 apporterait de la valeur à la marque Andretti plutôt que l'inverse. » Certains esprits chagrins glosent sur la « valeur » qu'apportent au sport de grands noms comme Haas, Visa Cash App RB ou Stake F1 Team... Mais les gratte-papiers de Liberty Media ne s'arrêtent pas là: « Toute 11ème équipe doit démontrer que sa participation et son engagement apporteront un avantage au championnat. La manière la plus significative d'y parvenir serait d'être compétitif, en particulier en se battant pour les podiums et les victoires. » Bref, désormais il faudra gagner des Grands Prix AVANT d'être autorisé à courir en F1. Les maîtres de l'absurde eux-mêmes n'y avaient pas songé.
Chacun conviendra que Stefano Domenicali et Liberty Media auraient fait preuve de franchise en admettant qu'ils ne voulaient tout simplement pas d'une onzième équipe, qu'elle se nomme Andretti ou Tartempion. Les constructeurs n'ont en revanche jamais caché que leur refus était motivé par des intérêts pécuniaires. « Andretti est un grand nom, c'est sûr, et le marché américain est important, déclare Toto Wolff. Mais chaque équipe qui nous rejoint dont ajouter de la valeur. Et pas seulement en payant 200 millions de dollars de droits d'entrée. Elle doit aussi montrer ce qu'elle peut faire pour les autres équipes, pour la F1 et la FIA. Ce n'est qu'alors que notre sport se développera. » Plus précisément, les écuries voudront partager le gâteau quand celui-ci sera plus gros. Or, si la F1 vit une période faste depuis 2021, chacun se souvient d'une décennie 2010 où les vaches étaient plutôt maigres, sans compter la crise Covid de 2020 qui a failli cause la ruine de deux ou trois teams.
De leur côté, les Andretti père et fils n'ont sans doute pas adopté la meilleure stratégie pour amadouer leurs concurrents potentiels. Michael Andretti n'a pas cessé de vitupérer ceux-ci, une « caste d'Européens » par principe hostiles à toute rivalité venue d'outre-Atlantique. Par ailleurs, début 2023, Andretti fils a cru forcer la main à la Formule 1 en annonçant en grande pompe son partenariat avec Cadillac, donc General Motors. Le soutien d'un tel géant mondial de l'automobile semblait être un sésame pour accéder à la discipline reine. Or, GM n'a jamais cru bon de préciser quelle serait la nature de son engagement. Construira-t-elle son propre moteur hybride (à l'horizon 2028) ou ne sera-t-elle qu'un prête-nom pour un autre groupe propulseur rebadgé (Renault ?). La seconde option semblant la plus probable, Stefano Domenicali et les team managers ont cru comprendre que Michael Andretti les enfumait... Ainsi, dans son argumentation officielle, la FOM « salue » l'alliance Andretti-GM et laisse une porte ouverte pour 2028, tout en précisant qu'elle souhaite un engagement technique et sportif du constructeur américain : « Nous examinerons différemment une demande d'inscription d'une équipe au championnat 2028 avec un propulseur General Motors, soit en tant qu'équipe d'usine, soit en tant qu'écurie cliente concevant tous les composants autorisés en interne. Dans ce cas, nous évaluerons la valeur que peut apporter ce nouveau motoriste au championnat du monde. » En d'autres termes, la F1 veut bien de GM, mais pas forcément d'Andretti...
La décision de la FOM est un coup de massue pour le clan Andretti, dont les trois années d'efforts pour élaborer un projet solide et cohérent sont réduits à néant. « Je suis dévasté... Je n'ai pas d'autre terme pour décrire ce que je ressens », lâche Mario Andretti. On peut comprendre la déception de cet homme de 84 ans qui ne verra sans doute plus jamais son glorieux patronyme au départ d'un Grand Prix de Formule 1. Son fils Michael ne baisse cependant pas les bras. Début mars, il dévoile la maquette d'un immense campus industriel qu'il souhaite faire construire à Fishers, près d'Indianapolis, destiné à accueillir toutes les activités d'Andretti Global : IndyCar, IMSA... et potentiellement Formule 1. Le coût de cette usine est estimé à 200 millions de dollars: le prix du « ticket d'entrée » en Formule 1. Mais puisque le videur ne veut décidément pas laisser entrer Andretti...
Sources :
- Auto Hebdo n° 2448, 7 février 2024
Tony