Les accusations

Le 4 février 2024, une petite bombe éclate dans l'univers feutré de la Formule 1. Le journal néerlandais De Telegraaf révèle que Red Bull a diligenté une enquête contre son team manager Christian Horner, accusé de « comportement inapproprié » envers une salariée de l'entreprise. Si certains titres relaieront diverses allégations sur cette « ténébreuse affaire », aucun fait avéré ne filtrera. Selon le Telegraaf, l'époux de Geri Halliwell aurait adressé de nombreux messages à caractère sexuel à une subordonnée, laquelle se serait vu proposer 650 000 £ en échange de son silence. Mais ceci est à prendre au conditionnel. En tout cas, Red Bull prend le dossier au sérieux et charge un avocat de mener une investigation interne.

 

De son côté, Christian Horner rejette très fermement ces accusations et le répète lors de son audition par l'enquêteur, le 9 février à Londres. Le directeur de Red Bull Racing poursuit ses activités comme si de rien n'était, et préside au dévoilement de la nouvelle RB20, le 15 février à Milton Keynes. Puis, il s'envole pour Bahreïn afin d'assister aux essais hivernaux des 21-23 février. « Je me concentre sur la saison à venir, les affaires continuent normalement, assène-t-il. Il y a une enquête à laquelle je me conforme et à laquelle je collabore pleinement. Mais tout cela se passe en arrière-plan. »

 

Red Bull Racing, un panier de crabes ?

Si la presse ne peut fournir d'informations détaillées sur les faits reprochés à Horner, elle perçoit néanmoins dans cette affaire le symptôme d'une sourde lutte entre les différents clans de la galaxie Red Bull. De toute évidence, Christian Horner ne fait plus l'unanimité depuis quelques mois et entretiendrait des relations tendues avec ses supérieurs et ses associés. D'où le fait que le dossier ait été dévoilé au grand jour. Revenons en arrière. En 2022, Dietrich Mateschitz, condamné par un cancer, semble résolu à céder tout ou partie de Red Bull Racing à Porsche. Le tandem Christian Horner - Helmut Marko, qui règne sur l'écurie depuis sa création en 2005, craint alors de passer sous la coupe du constructeur allemand, voire d'être tout simplement évincés. Ils décident de faire capoter cette alliance en germe, rejoints par Adrian Newey et son staff de Milton Keynes qui ne veulent pas non plus être annexés à Porsche. Les « conjurés » parviennent à leurs fins au cœur de l'été 2022, alors que Mateschitz, très affaibli, vit ses dernières semaines. Red Bull coupe les ponts avec Porsche et s'associera finalement à Ford, moins gourmand, en vue de la révolution technologique de 2026.

 

Mais cette lutte a laissé des traces. Il se murmure que le jeune Mark Mateschitz, fils et héritier du fondateur de l'empire Red Bull, n'aurait pas pardonné au duo Horner - Marko ses manœuvres pour faire changer d'avis son père mourant. Le projet d'union avec Porsche était en effet perçu avec faveur par la famille Mateschitz. Cependant, le milliardaire thaïlandais Chalerm Yoovidhya, actionnaire majoritaire du groupe Red Bull, a semble-t-il apporté un appui décisif aux menées d'Horner et Marko. Et en ce début 2024, le manager britannique compte encore sur cet allié pour se tirer de ce mauvais pas... D'autre part, la belle entente entre Horner et Marko paraît avoir vécu. En 2023, l'Autrichien, âgé de 80 ans, semblait sur la sellette. Ses relations avec le nouveau directeur général Oliver Mintzlaff étaient tendues, et le volubile Marko a multiplié les dérapages incontrôlés, mettant dans l'embarras son nouveau supérieur, mais aussi son acolyte Horner. Sa sortie douteuse contre Sergio Pérez, accusé de nonchalance en raison de ses origines latino-américaines, a irrité Horner, contraint d'allumer des contre-feux devant la presse. De son côté, Marko n'aurait pas apprécié que ce dernier ne fasse pas bloc avec lui contre Mintzlaff. Quoiqu'il en soit, la vieille éminence grise reste intouchable. Max Verstappen a soutenu corps et âme son mentor, ce qui a permis a celui-ci d'être officiellement confirmé dans ses fonctions pour 2024.

 

En revanche, le triple champion du monde n'apporte pas le même appui à Christian Horner. Chacun a noté que l'« affaire » a été dévoilée par De Telegraaf, titre notoirement proche de la famille Verstappen. Un hasard ? Les relations entre Horner et Jos Verstappen se seraient considérablement refroidies ces derniers mois. De là à imaginer un complot fomenté par « Jos the boss »... En tout cas, en ce mois de février 2024, la presse dépeint un team principal aux abois, lâché de toutes parts. Même Adrian Newey le lâcherait, lui reprochant de pas adopter l'attitude adéquate, c'est-à-dire présenter sa démission. Horner semble ne plus devoir compter que sur Chalerm Yoovidhya, son indéfectible soutien. Puis, le 25 février, c'est Ford, le futur associé de RBR, qui s'en mêle. Associated Press dévoile une lettre de Jim Farley, PDG du groupe américain, adressée à Red Bull. Il y exige que la lumière soit faite dans les plus brefs délais. Les journalistes en déduisent un peu vite que cela revient à réclamer la tête d'Horner.

 

Conclusion provisoire et rebondissement

Le mardi 27 février, alors que Christian Horner et toute l'équipe Red Bull sont à Sakhir pour préparer le premier Grand Prix de la saison, la presse annonce que le rapport sur l'affaire a été remis à Oliver Mintzlaff. Le lendemain, mercredi 28, à la grande surprise des commentateurs, Red Bull publie un communiqué annonçant que Christian Horner est blanchi des accusations portées contre lui et demeure en fonctions. « L'enquête indépendante sur les allégations portées contre M. Horner est terminée et la plainte a été rejetée, indique Red Bull. Le plaignant dispose d'un droit à un recours. Red Bull est convaincu que l'enquête a été juste, rigoureuse et impartiale. » Le dossier paraît donc clos, et le Times écrit même que le dossier de la plaignante était vide, et donc les accusations nulles et non avenues.

 

Toutefois, les adversaires de Red Bull Racing critiquent l'opacité de l'enquête et remettent ainsi implicitement en cause son impartialité. C'est le cas de Toto Wolff, qui attendait sans doute avec plaisir la chute de son meilleur ennemi. « Si notre sport veut être exemplaire sur ces sujets critiques, plus de transparence est nécessaire », assène le dirigeant de Mercedes. Il est rejoint par Zak Brown, en plein conflit avec le team de Milton Keynes en raison du rapprochement de celui-ci avec Visa Cash RB. Le patron de McLaren estime que la FIA aurait dû s'emparer du dossier: « Il y aura encore beaucoup de spéculations parce que toute la lumière n'a pas été faite. L'organisme de contrôle a une responsabilité à l'égard de notre sport et de nos fans. Nous sommes tous des ambassadeurs de la F1, sur la piste et en dehors. Il faut s'assurer que les choses ont été totalement transparentes et qu'une autre enquête parvienne à la même conclusion que Red Bull. » Néanmoins, puisque Horner est proclamé innocent, les choses semblent devoir en rester là.

 

L'accalmie est de courte durée. Dès le lendemain, 29 février, les journalistes accrédités, les dirigeants de la FIA, ceux de la FOM et les team managers reçoivent sur leur boîte mail un lien Google Drive recelant un dossier de 150 pièces censées constituer des « preuves » de la culpabilité de Christian Horner. Le contenu de ces documents non authentifiés demeure secret et les destinataires se gardent bien d'en parler, sous peine d'être poursuivis pour diffamation. Certains évoquent toutefois de captures d'écran tirées d'un échange WhatsApp. Horner refuse de commenter des « spéculations anonymes », mais le mal est fait. Zak Brown et Toto Wolff montent de nouveau au créneau pour critiquer le manque de transparence de la procédure initiée par Red Bull. Le 1er mars, les présidents Mohammed Ben Sulayem et Stefano Domenicali, qui ont reçu le fameux courriel, décident de se concerter pour évoquer les suites à donner à cette sale affaire, qui n'en est donc qu'à son premier volet...

 

Sources :

- L'Équipe, 28, 29 février et 1er mars 2024.

Tony