Porsche, Honda: des fausses pistes

Depuis le retrait officiel de Honda fin 2021, Red Bull était à la recherche d'un nouveau partenaire pour développer sa propre unité de motorisation, baptisée Red Bull Powertrains (RBPT), et surtout négocier le virage de l'électrification accrue des groupes propulseurs qu'imposera la réglementation à partir de 2026. En 2022, l'accord fut bien près d'être conclu avec Porsche, mais le constructeur allemand eut les yeux plus gros que le ventre en voulant prendre à terme le contrôle de l'écurie Red Bull Racing. Horrifiés à l'idée d'être potentiellement mis à l'écart, Christian Horner et Helmut Marko ont alors convaincu Dietrich Mateschitz, gravement malade, de mettre un terme aux pourparlers. Au cours de l'été puis l'automne 2022,

 

Horner et Marko ont sondé Honda qui après tout s'occupera encore de la maintenance des groupes propulseurs estampillés RBPT jusqu'à fin 2025. La piste semblait d'autant plus chaude que la firme nippone s'est officiellement inscrite parmi les motoristes intéressés par la construction d'un moteur de F1 version 2026. Mais Honda aurait alors conçu le système hybride du nouveau moteur, Red Bull Powertrains se chargeant de la partie thermique. Or le V6 est justement le domaine de spécialité de l'usine de Sakura où Honda élabore ses unités de puissance. Bref, les deux démarches étaient incompatibles. Honda doit se trouver un autre associé pour envisager un énième retour en F1.

 

Red Bull - Ford: retour vers le passé

Finalement, les responsables de Red Bull se sont tournés vers le Groupe Ford qui se rapprochait sans bruit d'un sport où il a joué un rôle majeur pendant quatre décennies. Ford avait pourtant quitté la F1 avec fracas fin 2004. Alors en proie à des difficultés financières, le géant américain avait vendu sa branche motoriste Cosworth et surtout son écurie officielle Jaguar Racing après cinq années de résultats extrêmement médiocres. Le repreneur de cette équipe, basée à Milton Keynes, fut... Red Bull ! Vingt ans plus tard, les fils du destin se renouent. Ford regarde de nouveau la Formule 1 avec intérêt. En effet, si au milieu des années 2000, en pleine hégémonie de Michael Schumacher et de Ferrari, ce sport était devenu « ringard », rejeté par les Américains après le fiasco d'Indianapolis en 2005, il est aujourd'hui très à la mode. Depuis sa reprise en main par Liberty Media, la F1 est redevenue une discipline populaire, drainant des millions de nouveaux passionnés venus principalement d'Amérique du Nord, et en particulier des États-Unis. En outre, son virage « écologique », initié en 2014 avec l'introduction des groupes propulseurs hybrides, et accentué par la réglementation 2026, cadre parfaitement avec les objectifs de la firme de Dearborn. « Le retour de Ford en Formule 1 avec Red Bull Racing correspond à la direction de notre entreprise, avec des véhicules de plus en plus électriques et connectés », confirme Jim Farley, directeur général de Ford Motor Company. « La F1 sera une plate-forme incroyable pour innover, partager des idées, transférer des technologies et s'engager auprès de dizaines de millions de nouveaux clients. »

 

L'entente Red Bull - Ford est conclue au cours de l'automne 2022, après l'échec des négociations avec Porsche et Honda, et officialisée le 3 février 2023 à New York. Les responsables américains ont eu l'intelligence de ne pas reproduire les erreurs de Porsche. Ils se sont contentés de vanter leur expertise en matière d'électrification des véhicules, ce que recherchait principalement leur interlocuteur, sans évoquer une quelconque immixtion dans la politique de Red Bull Racing. Bref, ils ont proposé un partenariat, non un mariage, un peu à l'image de leur relation avec l'écurie M-Sport (soutenue par... Red Bull) en WRC. C'est aussi ce que désirait Christian Horner. « On a immédiatement senti une synergie entre les deux entreprises », narre celui-ci. « S'allier à Ford, c'est une formidable opportunité de nous renforcer sur un marché américain extrêmement important pour nous. Et puis surtout, nous voulons nous compléter sans nous marcher dessus. Il n'y aura pas d'investissement respectif dans le capital de l'autre, pas de tentative de prise de contrôle. Ce sera une relation directe et c'est ce que tout le monde voulait. »

 

Aussi, Ford ne se contentera pas de poser un autocollant sur le futur moteur RBPT, mais participera bel et bien à sa conception et à son développement. Le constructeur américain apportera son savoir-faire à l'élaboration de la partie électrique (de 350 kW) et notamment des batteries, une technologie dans laquelle il a déjà investi des milliards de dollars. Ford s'occupera aussi du moteur à combustion interne et des systèmes de contrôle et d'analyse. Le plan prévoit que le moteur version 2026 sera baptisé Red Bull Ford Powertrains et équipera Red Bull et AlphaTauri (si celle-ci existe encore sous cette forme) jusqu'à fin 2030.

 

Reste que des esprits malicieux se souviennent qu'après l'échec des pourparlers avec Porsche, Christian Horner avait laissé entendre que Red Bull aurait pu très bien faire cavalier seul et devenir un constructeur de moteurs à part entière. Cela était d'ailleurs le sens de la création de l'entité RBPT au sein même de l'usine de Milton Keynes. A l'époque, Horner prétendait qu'il était préférable de réunir les concepteurs de châssis et de moteurs sous le même toit pour permettre « une intégration verticale absolue des deux départements ». De fait, les travaux d'installation se poursuivent. Mais, comme on l'a dit plus haut, il est probable que les dirigeants du Taureau Rouge ont reculé devant le défi technologique d'une hybridation de plus en plus poussée et sophistiquée qui réclame des connaissances et un savoir-faire qu'ils n'ont pas sous la main. Sans parler de l'investissement colossal réclamé...

 

Les Andretti avec GM et Cadillac

Le retour de Ford en Formule 1 découle aussi sans doute de l'engagement de son grand rival General Motors qui annonce le 5 janvier 2023 que sa filiale Cadillac sera le partenaire du projet de nouvelle écurie porté par Mario et Michael Andretti. Voilà près de deux ans que le père et le fils, propriétaires d'une des écuries de course les plus prospères outre-Atlantique, ont annoncé leur désir de débarquer en Formule 1. Après avoir essayé en vain de racheter Sauber en 2021, les Andretti ont opté pour la création d'une équipe ex nihilo, et ce bien que des rumeurs insistantes fassent état de leur intérêt pour AlphaTauri, dont Red Bull souhaiterait se séparer. Quoiqu'il en soit, la création d'une onzième écurie suscite l'hostilité quasi unanime des dix autres structures qui n'ont évidemment pas envie de partager les revenus des droits commerciaux de la Formule 1, d'autant que celle-ci est de plus en plus rentable. Christian Horner et Toto Wolff éreintent régulièrement les ambitions de Michael Andretti, mais se heurtent au président de la FIA Mohammed Ben Sulayem qui a lancé un appel d'offres pour l'arrivée de nouveaux concurrents et soutient particulièrement l'entreprise Andretti. Mais celle-ci possède un autre atout dans sa manche.

 

Le 5 janvier 2023, Michael Andretti et Mark Reuss, président de General Motors, créent la sensation en annonçant leur association et leur arrivée prochaine en Formule 1 sous les couleurs de Cadillac, l'une des firmes les plus prestigieuses de l'empire GM, désormais impliquée dans le championnat du monde d'Endurance via son hyper-car V-Series.R. Les deux hommes déclarent que le projet sera mis sur pied au siège d'Andretti Global à Fishers (Indiana), avec des installations de support au Royaume Uni. Andretti révèle en outre qu'il a déjà embauché plusieurs ingénieurs, ainsi qu'un directeur technique qui pourrait être Nick Chester, un ancien du Renault F1 Team. Par ailleurs, GM annonce qu'il n'y aura pas de groupe propulseur Cadillac et confirme implicitement l'accord liant Andretti à Renault. « Nous avons un accord signé avec un motoriste pour commencer », affirme Mark Reuss. « Ensuite, au fur et à mesure, on apportera beaucoup de notre expertise afin de créer des choses pour l'avenir. Je pense que nous nous tournerons vers une collaboration avec un autre constructeur ». Et cet « autre constructeur » pourrait bien être Honda que l'on sait intéressée par un retour en 2026 et qui surtout collabore déjà avec Cadillac pour la conception de véhicules électriques.

 

Andretti le mal aimé

En toute logique, la création d'une écurie Andretti-Cadillac ne suscite pas un grand enthousiasme dans le paddock, toujours en raison du partage des droits commerciaux défini par les Accords Concorde. En vérité, seul Laurent Rossi, au nom d'Alpine-Renault, et Zak Brown, pour McLaren, liée à Andretti en IndyCar, saluent les potentiels nouveaux venus. Tout au contraire, Christian Horner réaffirme son opposition à Andretti et joue pour cela les avocats des petites équipes qui verront leurs parts diminuer par l'irruption de ce onzième convive au festin des droits commerciaux: « Les équipes ne vont pas laisser leurs revenus se diluer comme ça. Elle se disent: ''Pourquoi devrions-nous réduire notre part de la cagnotte ?'' Comme toujours, c'est une question d'argent. Aujourd'hui, on a la chance d'avoir dix teams en bonne santé financière. C'est dû au plafond budgétaire, mais aussi au fait qu'il n'y ait que dix tickets d'entrée. Il faut y réfléchir à deux fois avant d'inviter quelqu'un d'autre ».

 

Michael Andretti réplique à Horner en dénonçant l' « avidité » des écuries de F1 et reçoit l'appui de Mohammed Ben Sulayem qui qualifie celles-ci d' « égoïstes ». Les constructeurs attendant pour leur part la position de Liberty Media qui jusqu'ici manifestait une grande circonspection à l'égard des menées andrettistes. Stefano Domenicali fait néanmoins part de ses sentiments en février 2023. S'il qualifie Andretti de « candidat crédible » pour la F1, il estime que ce dernier « n'est pas malin » dans sa communication et qu'il existe d'autres projets tout aussi sérieux et moins bruyants. « Il y a de nombreuses dimensions à prendre en compte et nous n'avons pas à réagir de manière excessive parce qu'un individu pousse le système, explique l'Italien. Le processus sera fait de la bonne manière, sérieusement, que quelqu'un crie ou que quelqu'un ne crie pas ». Cependant, l'implication d'un major de l'automobile comme General Motors change très certainement le regard de Liberty Media sur ce projet. Mais si s'opposer à l'arrivée d'Andretti et de Cadillac paraît difficile, les propriétaires de la F1 préféreraient sans doute que celle-ci se fasse via le rachat d'une équipe existante, ce qui éviterait des discussions pénibles dans la perspective des négociations des futurs Accords Concorde. Et tous les regards se tournent alors vers AlphaTauri, dont les nouveaux dirigeants de Red Bull Mark Mateschitz et Oliver Mintzlaff souhaiteraient se défaire...

 

Sources :

- Jérémy Satis, Alliance à l'américaine, Auto Hebdo n°2399, 8 février 2023.

- Dorian Grangier, Andretti « n'est pas malin » avec son approche selon Domenicali, Auto Hebdo n°2400, 15 février 2023.

Tony