Voilà plusieurs années que la santé financière de Williams inquiète ses nombreux fans. À l'aube de cette décennie 2020, le faste des années 1980 et 1990 au cours desquelles cette équipe mythique remporta neuf titres constructeurs et sept titres pilotes paraît bien lointain. Le déclin est ancien. Après 2005 et la rupture de son partenariat d'usine avec BMW, l'écurie fondée par Sir Frank Williams et Sir Patrick Head végéta dans le ventre mou du peloton. La courte embellie des 2014 - 2015, grâce à une alliance perspicace avec Mercedes lors de l'introduction des moteurs hybrides, ne fut qu'illusion. Ce lent déclin s'est accéléré en 2018: cette année-là, pour la première fois de son histoire, le team Williams recueillit la cuillère de bois du championnat des constructeurs. Une triste performance hélas rééditée en 2019.

 

La situation financière de Williams Grand Prix Holdings PLC (le groupe qui chapeaute l'ensemble des activités de la famille Williams) devient critique au cours du dernier hiver, avant même que n'éclate la crise provoquée par la Covid-19. Les résultats financiers, dévoilés au printemps 2020, ne sont pas bons, avec une perte de 13 millions de livres sterling, malgré le bilan bénéficiaire de la branche recherche et développement, Williams Advanced Engineering (WAE). Ce bilan est en fait plombé par les mauvais comptes de l'écurie de F1 elle-même, Williams Grand Prix Engineering, dont les revenus ont diminué à cause des « cuillères de bois » ramassées en 2018 et 2019. Le chiffre d'affaires de WGPE est ainsi passé de 130,7 millions de livres en 2018 à 95,4 millions en 2019. Le « coup de grâce » est apporté au printemps 2020 par la désertion, avant même le coup d'envoi de la saison, du sponsor-titre ROKiT. Afin de sauver l'œuvre familiale, Frank Williams et sa fille Claire doivent se résoudre à de déchirants sacrifices. Ils vendent ainsi dans un premier temps leurs parts dans WAE, avant de conclure un accord de refinancement avec la célèbre banque HSBC, agrémenté d'un prêt du milliardaire canadien Michael Latifi. En échange, Williams doit hypothéquer l'usine et le terrain de Grove, de même que ses anciennes Formules 1, considérés comme de garanties prélevées sur le domaine patrimonial. Il ne s'agit cependant qu'un plan de sauvetage à court terme. Le 29 mai 2020, Claire Williams annonce le lancement d'un « vaste examen stratégique » destiné à définir le futur de l'entreprise. Tout le monde comprend qu'il est en fait question d'une mise en vente en bonne et due forme.

 

Entre juin et août 2020, les Williams discutent avec plusieurs repreneurs potentiels, notamment les soutiens du pilote israélien Roy Nissany, ce qui explique la présence de celui-ci dans le baquet d'une FW43 lors des essais libres du GP d'Espagne. Mais c'est finalement le fonds d'investissement américain Dorilton Capital qui remporte la mise. Il s'agit d'un groupe new-yorkais spécialisé dans le rachat et la consolidation d'entreprises du « Middle Market » américain, c'est-à-dire des sociétés dont le chiffre d'affaires fluctue entre dix millions et un milliard de dollars, et ce dans l'agroalimentaire, la pharmaceutique, la pétrochimie etc. A priori Dorilton n'a pas le profil pour investir dans une discipline sportive aussi coûteuse que la Formule 1, mais celle-ci, via les « budgets plafonnés » et les nouveaux Accords Concorde, s'est enfin engagée sur la voie des économies. Voilà qui intéresse un fonds qui se projette sur environ cinq ans, le tant de refinancer, restructurer, relancer et, au final, revendre l'entreprise avec une plus-value. Quant à l'investisseur, il s'agit d'une mystérieuse holding nommée « BCE Limited ». BCE étant les initiales de Bernie (Bernard Charles) Ecclestone, il n'en faut pas plus à certains journalistes pour en déduire que l'ex-dictateur de la F1, ami de Frank Williams depuis plus de 50 ans, a racheté son écurie ! Cette rumeur est très rapidement démentie par Claire Williams.

 

La vente est officialisée le 21 août 2020. Selon les documents boursiers publiés ce jour-là par Williams, « la valeur de l'entreprise s'élève à 152 millions d'euros (...) le produit net en espèces perçu par la société pour les actions de Williams Grand Prix Engineering après remboursement de toutes les dettes est de 112 millions de dollars. » Frank Williams vend les 52 % du groupe éponyme, côté à la Bourse de Francfort. Inutile d'épiloguer sur l'émotion qui a dû saisir, à cet instant, le vieil homme de 78 ans. Par bonheur, Dorilton Capital confirme immédiatement que l'écurie conservera son identité et demeurera à Grove. « Nous travaillons activement avec la direction en place, car nous reconnaissons que le succès d'une entreprise s'est bâti grâce à un effort collectif », déclare Matthew Savage, président de Dorilton. Dans l'immédiat, Claire Williams restera donc à la tête de l'entreprise, mais rien ne dit qu'il en sera ainsi lorsque le nouveau propriétaire aura achevé sa prise en main.

 

Tout indique en effet que cette équipe devra se réinventer pour survivre dans la Formule 1 du XXIème siècle. Frank Williams était le dernier des « garagistes », de ces aventuriers plus ou moins fortunés des années 60 et 70, qui n'ont dû leur réussite qu'à leur génie et leur témérité. Mais les Colin Chapman, Jack Brabham, Ken Tyrrell, Bruce McLaren et autres Guy Ligier ont disparu depuis longtemps. Restait Sir Frank qui, depuis la fin de ses partenariats successifs avec Honda, Renault et enfin BMW, « dernier des Mohicans », restait l'ultime constructeur tout à fait indépendant. Cette abnégation forçait l'admiration, mais s'est révélée mortifère. L'erreur du fondateur fut probablement de passer le flambeau à sa fille: quoique brillante, Claire Williams n'a pas su donner un nouvel élan à l'écurie. Comment l'aurait-elle pu ? Elle n'a jamais osé « couper le cordon » avec la gouvernance paternelle, laissant l'usine ronronner dans une méthodologie surannée. Pis: en rejetant toute coopération étroite avec l'un des grands constructeurs, Williams s'est condamnée à la décadence. Les très onéreux groupes propulseurs hybrides, apparus en 2014, ont précipité l'émergence d'une F1 à deux vitesses: hors de toute alliance avec un des quatre motoristes, point de salut. Haas s'est assujettie à Ferrari, AlphaTauri à Red Bull-Honda, Racing Point à Mercedes. Bien que motorisée par la firme à l'Étoile, Williams a toujours refusé toute vassalisation. Seule McLaren conserve également son autonomie, mais l'écurie de Woking n'est plus qu'une filiale d'un groupe automobile prospère et bénéfice d'un capital bien supérieur à celui de son ex-grande rivale. Tombée au fond du gouffre depuis deux ans, Williams n'avait plus le choix qu'entre rentrer dans le rang ou mourir. Avec Dorilton Capital, c'est la première option qui a logiquement été retenue. Frank Williams ne pouvait laisser périr l'œuvre de sa vie. Après avoir écrit pendant plus de 50 ans de très belles pages de l'histoire du sport automobile, il quitte la scène avec l'humilité et la discrétion qui le caractérise, mais demeurera toujours dans le cœur des passionnés.

Tony