Pérez le sacrifié

Le jeudi 9 septembre, Sergio Pérez révèle qu'il quittera l'écurie Racing Point - future Aston Martin - à l'issue de cette saison 2020, et celle-ci annonce le lendemain son remplacement par le quadruple champion du monde Sebastian Vettel. Ces officialisations étaient attendues de longue date, sauf visiblement par Pérez lui-même qui affirme avoir été prévenu de son éviction le mercredi 8 septembre par un simple coup de téléphone de son employeur Lawrence Stroll. Cette version des faits est démentie par Otmar Szafnauer, le team manager de Racing Point, qui déclare qu'au contraire le Mexicain a toujours été tenu au courant des tractations avec Vettel, ce qui semble être la version la plus probable. Mais la rancœur de « Checo » Pérez est fort compréhensible.

 

Ce dernier est d'autant plus frustré qu'il avait signé l'an passé avec Racing Point un nouveau engagement courant jusqu'à fin 2022. Mais son coéquipier Lance Stroll étant lui aussi sous contrat, il fallait bien éjecter l'un d'entre d'eux pour faire une place à Vettel. Lawrence Stroll n'a pas eu le courage ni l'envie de mettre un terme à l'aventure de son fils en F1. Beaucoup soulignent cette injustice. Stroll Jr. n'a pas vraiment brillé au cours de ses deux premières saisons en F1 chez Williams, en 2017 et 2018. Puis son arrivée chez Racing Point fut la simple conséquence du rachat de cette équipe par son père. En 2019, il n'a pas existé face à Pérez. Cette année, Stroll se montre plus rapide et plus constant, comme en témoigne la quatrième place qu'il occupe au championnat des conducteurs avant le GP de Toscane. Il fait souvent jeu égal avec un Pérez découragé, mais personne n'osera sérieusement prétendre qu'il est aussi talentueux que le Mexicain. En outre, ses limites sont apparues au grand jour quelques jours plus tôt à Monza, lors du GP d'Italie: propulsé en tête du peloton suite à l'interruption de l'épreuve et à la pénalisation de Lewis Hamilton, Stroll avait la victoire à portée du bras s'il n'avait pas lamentablement manqué son redémarrage. Âgé de seulement 22 ans, il demeure un pilote d'avenir qui progressera certainement, mais pour l'heure ne boxe pas dans la même catégorie que Sergio Pérez, et encore moins que Sebastian Vettel.

 

Dès le mois de juillet et les premiers pourparlers entre Sebastian Vettel et Racing Point, Sergio Pérez savait à quoi s'en tenir: c'est lui qui serait sacrifié par le « boss ». C'est pourquoi, avec son agent Julian Jakobi, il a fait intervenir son très puissant commanditaire, le milliardaire Carlos Slim, patron du géant des télécommunications Telmex. Celui-ci a proposé à Lawrence Stroll de doubler son enveloppe annuelle (de 10 à 20 millions de dollars) en cas de reconduction du pilote mexicain. Ces arguments sonnants et trébuchants n'ont pas fait vaciller l'homme d'affaires canadien. Début septembre, Pérez se voit signifier son congé. Il ne part toutefois pas les mains vides puisque Racing Point lui verse un dédommagement appréciable de cinq millions de dollars.

 

Nombreux sont les passionnés qui regrettent le traitement infligé au pilote mexicain. Réfugié au sein de l'équipe de Silverstone (qui se nommait alors Force India) en 2014 après son passage manqué chez McLaren, Pérez a toujours fait preuve d'une grande constance et d'une solidité à toute épreuve. Il est ainsi entré 83 fois dans les points en 126 Grands Prix disputés au cours de ces sept saisons, tout en grimpant cinq fois sur le podium au volant de monoplaces souvent peu compétitives. Rapide, régulier (il a l'un des plus faibles ratios d'abandons du plateau), excellent tacticien, metteur au point de valeur, il jouit de talents méritant d'être exploités par une grande équipe. Hélas, tous les bons volants sont occupés pour 2021, et Pérez, s'il désire demeurer en F1, devra se rabattre sur deux structures de fond de grille, Alfa Romeo ou Haas. Celles-ci sont bien entendu d'ores et déjà attirées par son pedigree et son généreux sponsor, mais « Checo » prévient: il ne veut plus faire de la figuration en Formule 1 et ne s'interdit pas de migrer vers une autre catégorie (on songe à l'IndyCar) qui ne méconnaît pas les dons de ses meilleurs éléments.

 

Aston Martin, ou le bain de jouvence de Vettel

Littéralement mis à la porte de Ferrari, Sebastian Vettel a traversé au printemps une forme de dépression qui l'a mené au bord de la retraite anticipée. Lors de la reprise du championnat du monde, début juillet, le quadruple champion du monde, très démoralisé par les sempiternelles attaques à son égard, confiait à mi-voix qu'il commençait à préparer une nouvelle vie à l'issue de cette saison 2020. Le virus de la compétition a fort heureusement terrassé ce coup de cafard. Mis à pied par une Scuderia ingrate, il accueille avec plaisir, fierté et soulagement les avances d'une équipe en pleine ascension, adossée à un grand constructeur, Racing Point – Aston Martin. Vettel peut ainsi constater que ses déboires avec Ferrari n'ont pas entièrement entamé sa réputation et qu'il demeure un champion respecté et courtisé. À 33 ans, il se convainc qu'il n'est pas fini et remise ses projets de retraite. Lawrence Stroll bénéficiait de sérieux arguments afin de le séduire: Racing Point jouira bientôt de toutes nouvelles infrastructures à Silverstone, son partenariat avec Mercedes est appelé à toujours se renforcer, et elle adoptera en 2021 la prestigieuse dénomination d'Aston Martin. En outre, Vettel se voit soumettre un contrat alléchant: un engagement de deux ans (2021 – 2022), avec option pour 2023, assorti de 15 millions de dollars annuels et d'une clause de départ au bout d'un an si Aston Martin n'achève pas la prochaine saison dans le « top 4 » du championnat des constructeurs. Après son renvoi par Ferrari, et dans la crise actuelle, l'Allemand ne pouvait rêver meilleures propositions pour relancer sa carrière.

 

Son transfert se heurtait néanmoins à l'affaire des écopes de frein de la RP.20 qui opposait depuis plusieurs semaines Racing Point à Ferrari. Vettel ne pouvait décemment pas quitter la Scuderia pour un team que celle-ci accusait de tricherie. Le règlement de cette affaire début septembre, avec les retraits des appels déposés par ces deux équipes, a levé ce dernier obstacle. Le 10 septembre, Sebastian Vettel et Aston Martin officialisent leur collaboration à compter de la saison 2021. « C'est une nouvelle aventure pour moi, avec un constructeur automobile légendaire », commente l'ancien champion. « J'ai été impressionné par les résultats obtenus par l'équipe cette année et je crois que l'avenir sera encore plus brillant. L'énergie et l'investissement de Lawrence Stroll en F1 m'inspirent et je crois que nous pouvons construire quelque chose de très particulier ensemble. J'aime encore beaucoup la F1 et ma seule motivation est de courir à l'avant de la grille. Le faire avec Aston Martin sera un immense privilège. »

 

En s'engageant avec Aston Martin, Sebastian Vettel accomplit une démarche assez singulière. En effet, jamais encore dans l'histoire de la F1 un pilote doté d'un tel palmarès (4 titres mondiaux, 52 victoires, 57 poles positions, 120 podiums) n'avait fait le pari de rejoindre une équipe de second ordre à ce stade de sa carrière. Cette situation démontre certes la perte de crédit qui affecte le pilote allemand suite à son expérience malheureuse avec Ferrari, mais il serait bien hasardeux d'en déduire la fin de ses ambitions. On l'a dit, l'« écurie Stroll » possède désormais un grand potentiel et la nouvelle réglementation technique promet de redistribuer en 2022 les cartes de la discipline. Qui sait si Vettel, dont nul ne conteste la finesse ni l'intelligence, n'a pas encore quelques atouts dans sa manche ? Éprouvé jadis par le management baroque de Red Bull, puis par les intrigues byzantines de Maranello, il pourrait fort bien s'épanouir dans l'atmosphère sereine et confiante d'une petite structure à échelle humaine comme Racing Point – Aston Martin et retrouver une nouvelle jeunesse. Jeune, plein de fougue et doté de machines admirables, il fut au début des années 2010 une implacable « machine à gagner » qui n'est sans doute pas tout à fait rouillée...

Tony