Les écopes de la discorde

Le 5 août 2020, les commissaires de la FIA auditionnent les représentants de Racing Point, de Renault et de Mercedes afin de statuer sur l'affaire des écopes de frein présumées illégales de la Racing Point RP20. Renault accuse l'écurie de Silverstone d'avoir purement et simplement copié ces éléments sur la Mercedes W10 de 2019, pratique aujourd'hui proscrite par l'annexe 6 du règlement sportif, sur laquelle la firme au Losange fonde sa plainte. Le verdict tombe le vendredi 7 août et apparaît comme un « jugement de Salomon » : suite à la plainte déposée par Renault au soir du Grand Prix de Styrie, Racing Point est déclarée coupable de plagiat, reçoit 400 000 dollars d'amende et de quinze points de pénalité au championnat des constructeurs, mais pourra utiliser les écopes litigieuses jusqu'à la fin de la saison ! Une sentence qui ne satisfait personne...

 

Revenons en arrière. Dès son apparition en février 2020, la Racing Point-BWT RP20 est apparue comme une copie conforme de la Mercedes W10 utilisée en 2019. La concurrence a aussitôt fait part de sa colère devant ce plagiat éhonté, qui n'est cependant pas inédit: on se souvient de Red Bull et de Toro Rosso se partageant la même voiture dans les années 2000, de Ferrari « donnant » sa F2003-GA à Sauber, ou de Toyota copiant la Ferrari F2002... Néanmoins, il est impossible d'attaquer l'ensemble de la monoplace rose qui peut très bien avoir été tout simplement décalquée au moyen de photographies 3D. L'attaque s'est donc concentrée sur un élément en particulier, les écopes de frein, car celles-ci ont intégré en 2020 la liste des pièces ne pouvant être échangées entre écuries. Il apparaît fort probable que Mercedes a tout simplement donné les plans de fabrication de ces écopes à Racing Point, contrevenant ainsi au règlement. La firme allemande est donc tout autant impliqué que le petit constructeur de Silverstone. Renault se charge de porter l'estocade avec l'assentiment de Ferrari et de Red Bull: moins enclin que les deux autres top teams à ennuyer Mercedes, le Losange a en revanche un compte à régler avec Racing Point qui l'an passé, au GP du Japon, avait demandé et obtenu la disqualification de ses deux monoplaces pour une sombre histoire d'aide au freinage.

 

Les juges fédéraux ont dû répondre à la question suivante: « Racing Point a-t-elle dessinée elle-même ses écopes de frein ? » La réponse est clairement non, d'où la punition évoquée plus haut: 400 000 dollars d'amende et de quinze points de pénalité. Toutefois, le processus de conception est seul déclaré illégal: les écopes en question, utilisées l'an passé par Mercedes, ne seront pas bannies pour la suite de la saison 2020. Une décision contestée, on le verra, par les plaignants, mais aussi par Mercedes et Racing Point qui nient toute tricherie. À vrai dire, ces deux équipes ont exploité à merveille un certain flou réglementaire... Les écopes de frein n'ont en effet été portées sur la liste des pièces ne pouvant être échangées que le 1er janvier 2020. Autrement dit, si Mercedes avait fourni à Racing Point toutes les informations (plans, modèles CAO etc.) servant à la fabrication desdites écopes avant cette date, la FIA n'aurait rien trouvé à redire. L'esprit du règlement aurait été violé, non la lettre. Or, selon l'enquête, des échanges d'informations ont eu lieu entre les deux parties le 6 janvier 2020. Pis: ce même jour, Racing Point a pris livraison de deux modèles d'écopes fournies par Mercedes. À ces faits, Toto Wolff et Otmar Szafnauer répondent que primo, la correspondance autour des écopes de frein, dans le cadre du partenariat technique unissant leurs deux écuries, a débuté bien avant cette date, au moins dès l'automne 2018 ; secundo, si Mercedes a envoyé un jeu d'écopes à Racing Point, c'est parce que celle-ci craignait que ses propres pièces ne soient pas usinées à temps pour les essais hivernaux. Du reste, les délais de livraison ont finalement été respectées et ces éléments n'ont jamais été montés sur la RP20, comme en font foi les documents fournis par Szafnauer.

 

Un verdict contesté de toute part

Reste que même si Racing Point possédait déjà « toutes les informations » concernant les fameuses écopes avant le 1er janvier 2020, même si les pièces livrées après cette date n'ont jamais roulé, ces échanges n'auraient pas dû avoir lieu avant cette date butoir. L'infraction est ténue mais caractérisée. D'où ce verdict ménageant la chèvre et le chou, qui mécontente tout le monde. Renault, Ferrari, McLaren et Williams contestent ce jugement avec véhémence. Selon ces quatre écuries, il est injuste que Racing Point puisse continuer à utiliser ces écopes de frein, des éléments qui influent grandement sur le comportement aérodynamique des monoplaces et donc sur le niveau de performance général. En outre, elles estiment que la FIA aurait dû pousser ses investigations plus en avant, car c'est toute la RP20 qui est copiée sur la Mercedes W10. « Ils prétendent avoir copié la voiture à partir de photos, mais il est clair à la lecture des documents que ce sont des conneries ! » assène Zak Brown, le président de McLaren. « Pourquoi cette pièce a été jugée illégale ? Comment peut-on contrevenir au règlement sportif tout en étant en accord avec le règlement technique ? Cela demande des clarifications. En outre, la fédération les sanctionne pour un gain injustement acquis en Autriche. Mais ce gain est injuste tous les week-ends ! » Otmar Szafnauer répond vivement à son compatriote américain: « Brown ne connaît pas les textes en vigueur. Les écopes de frein sont passées de « pièces non répertoriées » à « pièces répertoriées ». Nous sommes accusés de violation de la réglementation sportive, mais nous possédons 886 dessins uniques pour ces écopes qui montrent que nous les avons conçues nous-mêmes. Les commissaires le reconnaissent, sauf que nous avons débuté notre processus de design avec certaines données fournies par Mercedes. Des données obtenues en 2018, lorsqu'il était encore légal de les acquérir. Nous nous pouvions donc pas les laisser de côté ! » Et Szafnauer prend un malin plaisir à attaquer d'autres équipes qui bénéficient chaque année d'éléments fournis officieusement par un autre constructeur: « Quand Haas a-t-elle commencé à élaborer ses propres écopes ? Et AlphaTauri ? Pourquoi ne les embête-t-on pas alors que depuis toujours ces équipes obtiennent données, dessins etc. ? Tout cela est ridicule et frustrant. »

 

Cette argumentation ne convainc pas les plaignants. Ceux-ci estiment que le préjudice qui leur est fait par le maintien des écopes de frein « Mercedes » sur la Racing Point RP20 est autrement plus important que les amendes infligées par la FIA. Après avoir laissé Renault lancer la première escarmouche, Ferrari sort du bois le 10 août en faisant appel de ces sanctions. Le constructeur italien semble vouloir empêcher Mercedes d'offrir ses précédentes monoplaces à une écurie-sœur. Ceci sans vergogne, car chaque année Ferrari refourgue ses machines à Haas, après un passage express par Dallara... « Pour nous, c'est comme copier les devoirs de quelqu'un à l'école. Il y a ceux qui copient mais il y aussi ceux qui passent leur travail aux copieurs ! » ironise Mattia Binotto. « Il y a eu une violation du règlement. Je pense que ce n'est qu'un point de départ. Évidemment, cela concerne les écopes de freins mais cela cache un concept, celui de la copie: sommes-nous autorisés à recopier toute une monoplace ? » Sans surprise, Renault emboîte le pas de la Scuderia. « C'est une violation de la réglementation sportive, mais c'est bien de technique dont il est question », souligne Cyril Abiteboul. « Si nous sommes satisfaits de la conclusion apportée par la FIA, nous le sommes nettement moins des conséquences pour Racing Point. Ils devraient perdre tous leurs points au championnat ! Ce verdict pose aussi le problème de la constance des jugements. L'an passé, nous avons été désignées coupables d'avoir enfreint la réglementation sportive, exclus du GP du Japon et contraints d'enlever les éléments en question. Il y a des décisions qui doivent être noires ou blanches ! » Une certaine rancune transparaît derrière ces propos. Mais ceux-ci revêtent aussi un caractère politique: Luca de Meo, le nouveau PDG du Groupe Renault, pousse Abiteboul à poursuivre son « combat » afin de démontrer que le Losange demeure pleinement impliqué en Formule 1.

 

Ferrari et Renault ne seront finalement pas suivis par McLaren dont le patron Zak Brown s'était pourtant, on l'a vu, montré des plus véhéments contre le verdict fédéral. L'écurie de Woking explique ce retrait de façon évasive. En fait, la politique reprend ici aussi ses droits: à compter de 2021, McLaren sera de nouveau propulsée par des moteurs Mercedes, et n'a donc aucun intérêt à se fâcher avec son futur partenaire. Même cause et même conséquence pour Williams, également alliée de la firme à l'Étoile: Claire Williams proteste contre la générosité de la FIA envers Racing Point, mais n'ira pas en appel. De son côté, Red Bull soutient les démarches de Ferrari et de Renault sans s'y associer. Interrogé sur cette frilosité, Helmut Marko se contente de répondre que son équipe « a ses raisons » et que deux interjections en appel suffisent pour éclaircir l'affaire. Bien sûr, quelques taquins susurrent que Red Bull, elle non plus, ne ne se prive pas de contourner parfois les règles pour aider sa filiale AlphaTauri...

 

Dans le même temps, Racing Point proteste de son honnêteté et conteste également l'arrêt de la FIA. À Silverstone, à l'occasion du GP du 70ème Anniversaire, Lawrence Stroll sort de son silence pour défendre son équipe: « Je n'ai jamais triché sur quoi que ce soit dans ma vie et ces accusations sont totalement inacceptables », s'emporte le milliardaire canadien. « Mon intégrité et celle de mon équipe sont incontestables. Cette dernière a toujours boxé dans les catégories supérieures à son poids et obtenu des podiums en dépit de son petit budget de fonctionnement. Je vais prendre toutes les mesures nécessaires pour prouver notre innocence. » Stroll a, on s'en doute, les moyens d'engager des avocats qui plaideront sa cause de manière plus efficace devant le tribunal d'appel de la FIA. Selon lui, le pouvoir sportif ne doit s'en prendre qu'à lui-même et à sa réglementation trop nébuleuse: « Il n'y a pas eu de directives de clarification concernant la façon dont cette transition vers les pièces répertoriées pourrait être gérée, tant dans l'esprit que dans la lettre. Telles qu'elles sont rédigées, les règles stipulent qu'après 2019, aucune autre information sur la conception des écopes de frein ne peut être partagée ou acquise. À ce stade, ce que vous savez et avez appris est votre propre information. À partir de là, vous agissez par vous-mêmes. C'est ce que nous avons fait. » Enfin, Stroll tire à boulets rouges sur ses adversaires: « Je suis choqué par la manière dont Renault, Ferrari, Williams et McLaren ont saisi cette opportunité pour faire appel et, ce faisant, ont tenté de nuire à nos performances. Ils traînent notre nom dans la boue et jamais je n'accepterai cela. » Ainsi, le 12 août, Racing Point dépose à son tour son propre appel.

 

Quel avenir pour la conception en Formule 1 ?

L'affaire va désormais être reprise à zéro par le tribunal d'appel de la FIA. Une nouvelle investigation de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois, est lancée. Reste à déterminer, comme l'évoque Jean-Michel Desnoues dans Auto Hebdo, si c'est la « Mercedes rose » qui sera le véritable enjeu des débats ou l'intégrité même de la Formule 1 ? À terme, verra-t-on cette discipline bannir strictement tout transfert de technologies d'un constructeur à un autre (posture assez invraisemblable vue la crise économique actuelle) ou au contraire se diriger vers une compétition à deux étages, avec une poignée de structures d'usine qui livreront « clés en main » leurs anciens modèles aux teams privés ? « En copiant une voiture qui jouissait d'un gros avantage sur la grille, Racing Point a mis tout le système en ébullition », souligne Cyril Abiteboul. « Copier a toujours fait partie de la F1, sauf qu'il est aujourd'hui possible de faire des choses inenvisageables naguère. » Toto Wolff perçoit au contraire des avantages à la tendance actuelle: « Il y a des bénéfices. Cela permet à des teams de concourir à un meilleur niveau et aux grosses structures d'amortir leurs lourds investissements. C'est du gagnant – gagnant. » On comprend que Renault, qui n'a pas d'équipe-vassale, ne soit pas du même avis...

 

Interrogé à ce sujet, le directeur technique de la F1 Nikolas Tombazis laisse transparaître les intentions de la FIA: « Racing Point ne peut pas aujourd'hui être sanctionnée pour avoir copié la Mercedes, mais nous ne voulons pas à terme sept ou huit Mercedes sur la grille. Il ne faut pas que la qualité première d'une écurie soit la copie. Nous planifions à court terme d'apporter des modifications à la réglementation 2021 pour éviter que cela devienne la norme et empêcher les teams de copier des portions entières d'autres voitures. » On peut ainsi s'attendre à ce que la fédération clarifie et durcisse la réglementation sur les pièces « listées ». Enfin, comme tout en Formule 1 est affaire de politique et d'équilibre entre les différentes tendances, il est probable que le tribunal d'appel n'annulera pas le premier verdict, sans pour autant accabler Racing Point et Mercedes. Mais la Formule 1 tournera ainsi résolument le dos aux transferts massifs de technologies pour demeurer ce qu'elle est depuis toujours: une compétition entre constructeurs, petits ou grands.

 

Sources:

- Jean-Michel Desnoues, Pourquoi le cas Racing Point divise la F1, Auto-Hebdo n°2273, 12 août 2020

Tony