La saison 2001 de l'écurie BAR-Honda s'est achevée sur un amer parfum d'échec. Après une saison 2000 convenable (cinquième place au championnat des constructeurs avec 20 points), l'équipe de Brackley abordait l'année suivante avec de hautes ambitions. Son pilote-vedette Jacques Villeneuve voulait jouer la victoire contre Ferrari et McLaren. Hélas, la 003, déjà assez mal née, a suivi des pistes de développement hasardeuses et finalement erronées. Villeneuve et son équipier Olivier Panis ont presque fini la saison en fond de grille. BAR a échoué à la sixième place du classement des constructeurs, avec seulement 17 points, derrière Jordan, équipe propulsée par le même V10 Honda... Des résultats pas vraiment à la hauteur des énormes investissements (219 millions de dollars annuels) consentis par British American Tobacco.
Craig Pollock, directeur et cofondateur de l'équipe, ne pouvait survivre à pareil fiasco. La direction de British American Tobacco est échaudée par trois années d'insuccès et estime que l'ancien professeur de sports, ami et mentor de Jacques Villeneuve, n'est décidément pas l'homme de la situation. Son éviction serait aussi un moyen de rassurer Honda qui privilégie tout de même encore BAR au détriment Jordan. Après de rudes négociations, le constructeur japonais vient de prolonger de trois ans son contrat de motorisation. Mais son représentant Takefumi Hosaka réclame des garanties. En premier lieu: la tête de Pollock. Les techniciens japonais estiment eux aussi que ce dernier a suffisamment fait la preuve de son incapacité. Aux abois, Pollock ne ménage pas ses efforts pour se sauver. À l'automne, il annonce le recrutement de Geoff Willis, le directeur technique de Williams, concepteur en chef de la très compétitive FW23. Mais celui-ci ne sera à pied d'œuvre qu'en mars 2002, car il est soumis à un préavis de départ de trois mois. Il ne pourra pas donc se pencher immédiatement sur la 004. De toute façon, cette belle « prise de guerre » ne permettra pas à Pollock de sauver son poste. Son sort est scellé.
Les pontes de BAT trouvent son successeur en décembre 2001. Il s'agit de David Richards, fondateur de Prodrive, la plus prestigieuse équipe du championnat du monde des rallyes, lequel vient d'ailleurs de décrocher un nouveau titre avec Richard Burns. Les deux parties se connaissent bien: les Subaru Impreza alignées par Prodrive sont de longue date sponsorisées par 555, une marque du groupe BAT. Richards est un interlocuteur d'autant plus sérieux qu'il gère également les droits commerciaux du WRC, ce qui en fait en quelque sorte le pendant de Bernie Ecclestone dans cette discipline. Sa précédente incursion en F1, comme directeur de l'écurie Benetton en 1998, s'est soldée par un échec, mais cette fois-ci Richards ne compte pas devenir un simple directeur d'équipe. Il souhaite en effet que Prodrive prenne en charge la gestion entière de British American Racing. BAT n'hésite guère: au regard des sommes investies en F1, il est temps de faire appel à des « pros » du management. L'affaire se conclut en quelques semaines, avec l'aide de l'inévitable Bernie Ecclestone, ami et complice de David Richards.
Reste à se débarrasser de Craig Pollock. Mi-décembre 2001, ce dernier affronte à Montréal Jimmy Remiszewski, le directeur marketing de BAT, mandaté pour « trouver une solution ». Pollock n'est pas en position de force. Au cours de la saison, il a obtenu une rallonge budgétaire sous forme de prêts convertibles. Désormais, il risque de voir ses parts (35 % du capital) se réduire si ces prêts sont convertis en actions. S'il veut garder quelque influence et ne pas perdre trop d'argent, l'Ecossais n'a donc pas d'autre choix que de remettre sa démission entre les mains de Remiszewski. Il obtient tout de même quelques compensations. Il conserve ses parts, ce qui lui permettra d'être tenu informé de la situation de BAR par Prodrive et de peser sur les décisions le cas échéant. Pollock demeure en outre l'agent de Jacques Villeneuve et pourra accompagner ce dernier sur tous les Grands Prix de la prochaine saison. Dans le même temps, le désormais ex-directeur d'équipe s'entretient régulièrement avec Alain Prost. Aiguillonné par Bernie Ecclestone, il songe à réunir ses fonds pour acheter l'écurie de l'ancien champion français. Avant de renoncer, devant le prix exorbitant du moteur Ferrari...
BAR annonce le départ de Craig Pollock le 17 décembre 2001. Le lendemain 18 décembre, la nouvelle BAR-Honda 004 est dévoilée à l'usine de Brackley en présence de David Richards, lequel insiste sur la collaboration entre British American Racing et Prodrive: « Parvenir en Formule 1 a toujours fait partie de notre stratégie. Pour Prodrive, c'est une évolution logique. Mais nous avons besoin d'avoir tous les composants pour bien réussir. Le fait que Honda et Bridgestone aient prolongé leurs contrats de trois ans avec BAR a été déterminant. Jadis, j'ai quitté Benetton uniquement parce que je n'avais pas les ressources nécessaires pour réussir. Avec BAR, ce ne sera pas le cas... » Les choses sont claires: Richards arrive en F1 pour gagner avec BAR-Honda, comme il l'a fait en rallye avec Subaru.
L'éviction de Craig Pollock est un coup très rude pour Jacques Villeneuve. Jusqu'alors, le champion du monde 1997 pouvait considérer BAR comme « son » écurie puisqu'elle était dirigée par son mentor, lequel lui permettait de placer ça et là ses proches, tel son copain d'enfance Patrick Lemarié, recruté comme pilote essayeur. Ce temps-là est désormais révolu. British American Tobacco n'est pas en F1 pour l'éternité. En 2006, la publicité pour le tabac sera interdite en F1, et le géant mondial des cigarettes aura alors quitté la discipline. Il entend donc réussir sa « bascule », sans doute en vendant l'équipe à Honda. Dès lors, il n'est plus question que de rentabilité, et donc de résultats. David Richards doit hisser BAR au sommet pour que celle-ci soit revendue à un très bon prix à l'horizon 2005. Jusqu'alors considéré de facto comme le codirecteur de l'écurie, Jacques Villeneuve n'est plus que son salarié le mieux payé. Le patron est désormais David Richards et personne d'autre. Au Québécois de s'adapter à cette nouvelle donne.
Sources :
- Renaud de Laborderie, BAR, l'affaire ne fait que commencer, Sport Auto, février 2002
- Auto hebdo, Guide de la saison 2002
Tony