Au Grand Prix de Belgique, Gerhard Berger confirme devant quelques interlocuteurs qu'il a repoussé le nouveau contrat que lui a proposé Ferrari pour 1996. Sa décision est ferme et définitive: pas question pour lui de servir de porteur d'eau à Michael Schumacher. Le grand Autrichien balaie les rumeurs de retraite et se met en quête d'une nouvelle écurie. À Spa-Francorchamps, il s'entretient ouvertement avec Ron Dennis, puis avec Peter Sauber. Mais les négociations les plus avancées sont celles qu'il mène avec Flavio Briatore depuis le début du mois d'août. En effet, le charismatique patron de Benetton Formula s'est mis en tête de reconstituer chez lui le duo Jean Alesi - Gerhard Berger abandonné par Ferrari. Il a reçu pour cela l'aval de ses partenaires de Renault, Patrick Faure et Christian Contzen, qui apprécient Berger et son profil de baroudeur blanchi (ou plutôt dégarni) sous le harnais. Par ailleurs, celui-ci connaît déjà la maison puisqu'il a remporté sa première victoire en 1986 au volant d'une Benetton-BMW.

 

Néanmoins, Briatore dissimule son projet derrière des écrans de fumée nommés Rubens Barrichello et Heinz-Harald Frentzen, autres candidats à ce baquet. Les pourparlers avec Barrichello avortent très vite car Geraldo Rodrigues, le manager du Pauliste, ne négocie qu'à partir de sept millions de dollars. Bien trop cher selon Briatore qui, d'autre part, se retrouve en porte-à-faux vis à vis de Jordan en tant que propriétaire de l'écurie Ligier. Explication: pendant ce temps-là, Jordan et Peugeot, les actuels employeurs de Barrichello, espèrent capter le soutien financier de la Seita qui jusqu'ici offrait une obole annuelle de 70 millions de francs à l'équipe de Magny-Cours, et en prime mettre la main sur le contrat d'Olivier Panis. En courtisant Barrichello, Briatore craint d'indisposer Eddie Jordan qui pourrait fort bien se venger en lui chipant l'intégralité du contrat Seita...

 

Avec Heinz-Harald Frentzen, les obstacles semblaient moins insurmontables. Briatore pouvait racheter son contrat à Peter Sauber pour seulement deux millions de dollars. Mais Frentzen ne l'intéresse pas vraiment. Le patron italien désire surtout embêter son vieux rival Ron Dennis, qui lui convoite véritablement « HHF ». Cependant ces tractations alertent Peter Sauber qui désire garder son champion en herbe. Finalement, il s'entend avec Paul Gillitzer, le représentant de Ford, et Ortwin Podlech, le manager de Frentzen, pour offrir un contrat préférentiel au jeune Allemand, lequel accepte de rester un an de plus à Hinwil.

 

Revenons à Gerhard Berger. Fin août, le Tyrolien n'a donné de réponse définitive ni à Jean Todt, ni à Flavio Briatore. Celui-ci commence à s'inquiéter, d'autant plus que le 29 août Berger part d'un cœur léger à Monza accomplir des essais privés pour le compte de Ferrari. Et si au dernier moment le Cheval cabré lui offrait un pont d'or ? Le jeudi 31 août, toujours à Monza, Jean Alesi convie Gianni Agnelli, l'emblématique président de Fiat, à un tour embarqué. Alors que les deux hommes discutent de la future saison, l'Avvocato lâche, l'air de rien, cette petite phrase, aussitôt rapportée à la presse: « Des difficultés existent avec Berger ». La traduction est instantanée: Fiat et Ferrari, qui ont déboursé des millions pour Michael Schumacher, ne feront pas un effort supplémentaire pour Berger. L'intéressé comprend le message. Quelques heures plus tard, craignant de voir sa cote dévaluée s'il ne prend pas les devants, il téléphone à Flavio Briatore et à Patrick Faure et leur donne son accord pour ratifier un contrat préparé de longue date par Fritz Westler, l'homme d'affaires de Benetton. Le vendredi 1er septembre, Benetton-Renault annonce l'engagement de Gerhard Berger pour 1996.

 

Le plateau de 1996 se met donc peu à peu en place. Avec le recrutement de Berger par Benetton, Ferrari n'a pas toujours d'équipier à proposer à Michael Schumacher. Jean Todt songe à Rubens Barrichello mais, on l'a vu, ce dernier demande beaucoup d'argent, et du reste sort d'une saison très difficile avec Jordan-Peugeot. Les Italiens veulent croire aux chances (infimes) de l'essayeur Nicola Larini. Fin août, Todt penche plutôt pour David Coulthard dont le départ vers McLaren, donné pour certain quelques semaines plus tôt, est suspendu à la décision d'Alain Prost qui doit tester la MP4/10 début septembre. Le jeune Écossais est sans conteste une valeur montante de la Formule 1, mais il a démontré chez Williams, face à Damon Hill, qu'il ne manquait ni d'ambition ni de caractère, qualités qui cadrent mal avec le rôle de pur « n°2 » auquel Todt entend l'astreindre chez Ferrari. Aussi, les discussions tournent court.

 

On discute aussi beaucoup en milieu du peloton. Vers le 15 août, Eddie Jordan reçoit dans son usine de Silverstone Mika Salo, la grande révélation de cette saison 95. L'Irlandais anticipe un départ de Rubens Barrichello vers Ferrari ou Benetton. Il sait en outre que Salo dispose du soutien financier du géant de la téléphonie mobile Nokia qui pourrait devenir le sponsor-titre qu'il recherche désespérément depuis quatre ans... Mais Ken Tyrrell n'est pas disposé à lâcher sa pépite scandinave et lui offre une prolongation de contrat agrémentée d'une hausse de salaire. Le 15 septembre, Tyrrell-Yamaha annonce la poursuite de sa collaboration avec Mika Salo pour 1996.

 

Eddie Jordan redoutait de perdre Rubens Barrichello. Mais en cette fin d'été, c'est son « pote » Eddie Irvine qui se place sur le marché des transferts. Il réclame quatre millions de dollars à Bruno Michel qui lui fait quelques avances au nom de Ligier, au cas où Olivier Panis signerait chez... Jordan. En fait, Irvine ne songe pas vraiment à quitter l'autre Eddie mais plutôt à extorquer à ce grigou une augmentation de salaire. Aussi, qu'elle n'est pas sa surprise lorsque début septembre il reçoit un appel de... Jean Todt !

 

Johnny Herbert n'est plus heureux chez Benetton. Flavio Briatore a donné son congé au Britannique qui de toute façon ne supporte plus d'être le faire-valoir de Michael Schumacher. Peu avant Monza, Herbert se répand en commentaires acerbes à l'encontre de son coéquipier: « Les gens ne voient que Schumacher pour gagner, et moi derrière, au milieu du peloton. Mais que l'on me donne une voiture aussi rapide que la sienne et l'occasion de la développer, et ils le verront derrière moi ! Le vrai problème est que je n'ai aucun accès aux informations concernant le travail de Schumacher qui, lui, fait ce qu'il veut... Au début, avec Schumacher, nos relations étaient normales, mais il y a belle lurette qu'on ne s'adresse plus la parole. Il m'a rejeté. Peut-être se croit-il le Père éternel ? » L'Anglais, dépité, recherche un volant pour 1996 dans une écurie moins prestigieuse mais au mode de fonctionnement plus « humain ». Son agent Andrew Hampel, d'International Management Group, prend son bâton de pèlerin. Il sonde d'abord Eddie Jordan, sans grand résultat puisqu'il ne propose pas de budget supplémentaire. Hampel et Herbert prennent ensuite langue auprès de Peter Sauber et reçoivent un accueil beaucoup plus favorable: le Suisse recherche justement un pilote solide et expérimenté pour épauler Heinz-Harald Frentzen. Le marché est rapidement conclu: Herbert sera l'équipier de Frentzen en 1996. Une collaboration sans doute fructueuse, au moins sur le plan humain, car ces deux garçons, bons vivants, entretiennent déjà les meilleurs rapports.

Tony