Michael SCHUMACHER
 M.SCHUMACHER
Benetton Ford Cosworth
Damon HILL
 D.HILL
Williams Renault
Jean ALESI
 J.ALESI
Ferrari

563e Grand Prix

XXI Japanese Grand Prix
Pluie
6 novembre 1994 - Suzuka
50 tours x 5.864 km - 293.200 km
Course prévue pour 53 tours, interrompue au 13e tour et réduite à 50 tours après l'accident de Martin Brundle. Classement par addition des temps.
Affiche
F1
Coupe

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Pilote
Constructeur
Moteur
Alesi et Mansell se livrent à une lutte épique sous la pluie.

David Hunt rachète Lotus

Placé en redressement judiciaire début septembre, le team Lotus a trouvé un acquéreur pour le moins surprenant: il s'agit de David Hunt, le jeune frère de James, le regretté champion du monde 1976. Lui-même ancien pilote (il a roulé en F3000 et a même effectué un test en F1 pour Benetton en 1988), Hunt Junior s'est reconverti dans le marketing de réseau et a fait fortune en vendant notamment des filtres à eau. En cet automne 1994, il prend le risque de vendre son affaire pour racheter le team Lotus qui, rappelons-le, n'a depuis 1991 plus aucun lien avec Lotus Cars, le constructeur automobile. Toutefois, si Hunt injecte l'argent nécessaire pour achever la saison en cours, il cherche des supplétifs afin de constituer un budget pour 1995. La légendaire écurie de Colin Chapman est donc encore loin d'être sauvée. Néanmoins, l'ingénieur Chris Murphy planche sur une nouvelle monoplace, la Lotus 112, chargée de disputer le prochain championnat.

 

Par ailleurs, Hunt espère encore conserver le très bon V10 Mugen-Honda, très convoité par les équipes de milieu de grille. A Suzuka, Hirotoshi Honda, le patron de Mugen, rencontre plusieurs team managers désireux de faire affaire avec lui, en particulier Tom Walkinshaw (au nom de Ligier), Peter Sauber et Giancarlo Minardi. Ce dernier semble tenir la corde pour empocher le moteur japonais. Voilà qui serait une formidable opportunité pour la scuderia de Faenza dont les châssis, généralement bien conçus, sont sous-motorisées depuis des années. Tout en lorgnant aussi vers Mugen, Peter Sauber prend langue avec Paul Gillitzer, le représentant de Ford, dans l'espoir d'obtenir le V8 Zetec qui propulse la Benetton de Schumacher.

 

Baquets à l'encan (suite)

Sans surprise, Johnny Herbert prend place dans le baquet de la seconde Benetton-Ford, après une courte escale chez Ligier. Il retrouve donc l'équipe qui lui a offert sa première chance en F1 en 1989. Flavio Briatore estime que le Britannique, plus talentueux et surtout plus expérimenté que le jeune Jos Verstappen, sera un auxiliaire précieux pour Michael Schumacher dans la quête de la couronne des pilotes, mais également pour sa propre écurie dans la perspective du titre mondial des constructeurs. Cette promotion-éclair d'Herbert profite à Franck Lagorce qui disputera les deux dernières manches de la saison avec Ligier-Renault. Le jeune Parisien gouailleur bénéficie certes du soutien de ses sponsors Elf et Gitanes, mais récolte aussi les fruits de ses performances récentes en Formule 3000, puisqu'il a fini second de la compétition internationale, à deux points du champion Jean-Christophe Boullion. Lagorce est d'autant plus heureux qu'il retrouve son vieux copain Olivier Panis, aux côtés duquel il a disputé le championnat 1993 de F3000 chez DAMS.

 

Comme prévu, Karl Wendlinger a repris le volant de la Sauber-Mercedes le 19 octobre lors d'une séance privée au Paul-Ricard. Hélas le jeune Autrichien en est ressorti avec le cou douloureux. Il s'estime donc insuffisamment remis de son terrible accident et préfère reporter son retour à 1995. Du coup, Peter Sauber se retourne vers Andrea de Cesaris pour lui demander de prolonger son intérim. Problème: après Jerez, croyant sa saison achevée, le Romain est parti en vacances sue une île du Pacifique, sans laisser d'adresse ! Il est absolument injoignable. En désespoir de cause, Sauber demande à Flavio Briatore de lui « prêter » JJ Lehto, en totale disgrâce chez Benetton. Le Finlandais retrouve ainsi l'écurie helvétique pour laquelle il a déjà travaillé en 1993.

 

A court d'argent, le team Lotus ne peut conserver Éric Bernard qui n'a aucun sponsor à lui proposer. Son baquet échoit au Finlandais Mika Salo, ex-vice-champion d'Angleterre de F3 (en 1990, derrière son compatriote Mika Häkkinen) et animateur du championnat japonais de F3000. Salo n'a aucune expérience en F1 mais possède l'avantage de bien connaître Suzuka... et d'apporter quelque menue monnaie.

 

Toujours en manque de liquidités, Simtek vend cette fois son deuxième volant au très inconnu Japonais Takachiho « Taki » Inoue. Âgé de 31 ans, celui-ci a roulé pendant cinq ans en Formule 3 japonaise, sans jamais rien gagner, avant de participer cette saison au championnat international de F3000, pour le compte de l'écurie Super Nova. Alors que son équipier Vincenzo Sospiri luttait pour le titre, il n'a pas inscrit le moindre point. Sa légitimité à conduire en F1 est donc des plus douteuses, mais sa famille est actionnaire du puissant groupe Nova (qui finance l'écurie éponyme)... Inoue apporte donc à Nick Wirth un portefeuille bourré de yens et s'offre ainsi un joli tour de manège.

 

Présentation de l'épreuve

La bataille pour le titre mondial se poursuit au Japon, avant-dernière étape de ce tumultueux championnat 1994. A ce stade, Michael Schumacher devance Damon Hill de cinq points, 86 à 81. Il peut donc coiffer la couronne à Suzuka s'il y inscrit six points de plus que son rival, ce qui semble improbable, car la Williams-Renault part favorite sur ce tracé rapide. Mais la pression est sur les épaules de Hill qui jouit peut-être là de son unique occasion de devenir champion du monde, et surtout pâtit d'un certain manque de légitimité au regard des événements tragiques et des scandales qui ont émaillé ce championnat. Il supporte mal de n'être pas pris au sérieux par une partie de la presse et parfois même par sa propre équipe. Patrick Head lui reproche ainsi son caractère lunatique, sa perpétuelle insatisfaction peu propres à transcender la communauté Williams. Mais Hill en a assez que ses performances soient sans cesse épiées et mises en parallèle avec celles de ses coéquipiers, Nigel Mansell aujourd'hui, David Coulthard hier. Il a ainsi l'impression de devoir sans cesse rendre des comptes à ses détracteurs, course après course. Sans même parler du titre mondial, une victoire probante lui permettrait indubitablement de se libérer l'esprit... et de faire ravaler leur fiel aux mauvaises langues.

 

David Coulthard a été convié au Japon par Frank Williams afin d'aiguillonner par sa seule présence aussi bien Damon Hill que Nigel Mansell. Mais l'Écossais en profite aussi pour rencontrer Ron Dennis qui lui propose un contrat en bonne et due forme avec McLaren pour 1995. Coulthard n'a plus qu'à le signer, mais il attend pour cela de connaître les intentions à son égard de Williams qui possède toujours une option sur lui. Si Coulthard ne vient pas à Woking, Ron Dennis devrait prolonger Martin Brundle, toujours excellent finisseur bien qu'il ne puisse rivaliser en vitesse pure avec Mika Häkkinen.

 

Jean Alesi traîne sa mauvaise humeur dans le garage Ferrari. Il n'a toujours pas surmonté sa désillusion de Monza et se plaint du comportement de sa voiture, plus adapté au style de pilotage de Gerhard Berger qu'au sien. La presse italienne évoquait il y a peu sa possible disgrâce et son départ de Maranello. Mais ici Jean Todt confirme qu'Alesi sera bien toujours en rouge en 1995. L'Avignonnais est soulagé car quitter la Scuderia sans avoir gagné un Grand Prix aurait été pour lui un véritable crève-cœur. Pendant ce temps-là, Todt continue d'enrichir le staff technique de Ferrari. Il persuade ainsi le bourru mais très compétent Giorgio Ascanelli de revenir au bercail, cinq ans après avoir quitté Maranello, pour prendre en charge la section exploitation. Willem Toet, aérodynamicien chez Benetton depuis 1985, posera aussi ses valises en Italie cet hiver pour assister John Barnard.

 

Érik Comas traîne sa misère dans le paddock de Suzuka. Le Drômois a appris de Gérard Larrousse qu'il ne sera pas du voyage en Australie et devra abandonner son volant au pilote payant Jean-Denis Delétraz. Ce Grand Prix du Japon sera donc son dernier puisqu'il a décidé de quitter la F1 à l'issue de la saison, traumatisé par le décès d'Ayrton Senna et écœuré par les intrigues politiques. Cette ultime épreuve lui apparaît donc comme une purge. « Je me demande bien ce que je fais là... » lâche le malheureux Érik à un journaliste.

 

Deux pilotes s'apprêtent à jouer ici les outsiders programmés: Eddie Irvine et Heinz-Harald Frentzen connaissent admirablement le circuit de Suzuka pour y avoir limé le bitume durant des années en F3000 nippone. « Je dois l'essentiel de ma carrière à Suzuka, j'ai dû couvrir 23 000 kilomètres ici », clame Frentzen qui n'a abandonné l'archipel fin 93 que sur l'insistance de Peter Sauber. Eddie Irvine se souvient lui, avec un brin d'émotion, qu'il a vigoureusement tenu tête à Ayrton Senna ici-même un an plus tôt, pour ses débuts (remarqués) en F1.

 

Sur autorisation de la fédération, les monoplaces se parent d'une dizaine de patins en titane chargés d'atténuer l'usure excessive de la planche fixée au fond plat. Ce dispositif devrait se généraliser en 1995. Williams utilise ici le V10 Renault RS6B, laissant au garage la version C, plus puissante mais peu fiable. Ferrari confie à Berger un V12 amélioré dont la puissance survient moins brutalement. Benetton, McLaren et Ferrari testent plusieurs disques de frein en prévision du GP d'Australie, très éprouvants pour ces pièces. Trois types de disques en carbone sont en concurrence: les Hitco américains, les Mitsubishi japonais et les Carbone Industrie français.

 

Essais et qualifications

La grille est déterminée par la séance qualificative du vendredi, car le lendemain après-midi de fortes averses noient Suzuka sous les eaux et interdisent toute amélioration. Schumacher s'empare avec aisance de la pole position (1'37''209'''), une surprise car ce tracé semblait plutôt convenir aux Williams-Renault. Sur l'autre Benetton, Herbert (5ème) rend six dixièmes à son nouvel équipier. Du côté de Williams, Hill (2ème) est déçu de concéder près d'une demi-seconde à Schumacher. Mansell (4ème) pense qu'il aurait pu signer la pole samedi si la pluie ne s'était pas invitée. Il a ainsi réalisé le meilleur chrono de la séance du matin... sur le sec. Frentzen évolue dans son jardin et se classe excellent troisième. C'est la meilleure qualification d'une Sauber-Mercedes. Mieux: le lendemain, sous la pluie, « HHF » réalise le second chrono derrière Schumacher ! Lehto (15ème) s'accoutume à sa nouvelle monoplace. Comme Frentzen, Irvine (6ème) brille sur ce tracé qu'il connaît par cœur. Barrichello (10ème) peine à trouver les bons réglages et fracasse sa Jordan contre les rails samedi sous l'averse. Les Ferrari (Alesi 7ème, Berger 11ème) manquent de stabilité et déçoivent en dépit d'un V12 surpuissant. Les McLaren-Peugeot (Häkkinen 8ème, Brundle 9ème) sont en retrait mais peuvent viser les points.

 

Fortunes diverses chez Arrows: Morbidelli (12ème) est content de sa performance alors que Fittipaldi (18ème) prétend avoir buté sur du trafic. Les Tyrrell-Yamaha souffrent d'un manque de grip. A noter que, pour une fois, Blundell (13ème) précède Katayama (14ème). Martini place sa Minardi sur le 16ème rang alors qu'Alboreto (21ème) déplore un manque d'équilibre dans les virages à moyenne vitesse. Zanardi (17ème) fait des prouesses au volant d'une Lotus-Mugen dépourvue d'adhérence. Le néophyte Salo (25ème) se contente d'assurer sa qualification. Les Ligier-Renault manquent de grip. Lagorce (20ème) ne concède qu'une demi-seconde à Panis (19ème), qui comme lui découvrait Suzuka. Chez Larrousse, Comas (22ème), démotivé, ne devance Noda (23ème) que de douze petits millièmes. Inoue (26ème) arrache son billet d'entrée au volant de la seconde Simtek, mais concède tout de même plus de trois secondes à Brabham (24ème). Comme d'habitude, Gachot et Belmondo ne parviennent pas à qualifier leurs Pacific-Ilmor.

 

Le Grand Prix

Dimanche, il pleut à verse sur le circuit de Suzuka. Le warm-up se déroule sur le mouillé, et Brundle, en vieux briscard, réalise le meilleur chrono devant Mansell et Frentzen.

 

L'après-midi, alors que les météorologues tablaient sur une amélioration, la pluie redouble ! Les pilotes vont donc devoir s'élancer en pneus sculptés. « Si vous trouvez pires conditions pour débuter en F1, faites-moi signe ! », rigole Lagorce avant de s'engouffrer dans son cockpit. Les conditions météorologiques poussent aussi les équipes à accroître la charge aérodynamique des monoplaces. Schumacher demande ainsi à son équipe de rajouter des petits « flaps » derrière ses roues arrière. En revanche, Hill et Williams conservent des appuis moyens. Noda rencontre de graves soucis électroniques sur sa Larrousse et s'élancera depuis les stands.

 

Première manche

Tour de formation: Les pilotes constatent que la piste est totalement détrempée sur l'ensemble du circuit et la visibilité proche de zéro. Le démarrage, qui s'effectue ici en descente, s'annonce donc extrêmement périlleux.

 

Départ: Schumacher braque à droite pour couper la route à Hill, puis presse à fond le champignon et franchit le premier virage en tête. Hill repousse une attaque de Frentzen. Suivent Herbert, Alesi et Mansell, de nouveau mal parti.

 

1er tour: Les conditions sont dantesques. Les coureurs traversent d'épais rideaux d'eau. Schumacher devance Hill, Frentzen, Herbert, Alesi, Mansell, Irvine, Brundle, Häkkinen et Berger. Lehto s'immobilise à l'entrée des Esses avec un moteur en feu. C'est également fini pour Noda dont le boîtier électronique est hors service.

 

2e: Hill ne se laisse pas décrocher par Schumacher, mais la piste est extrêmement piégeuse. Frentzen glisse à la sortie du premier virage et mord sur la bordure herbée. Il revient en piste mais perd trois places. Irvine fait aussi un passage par le gazon et tombe au douzième rang.

 

3e: La pluie redouble d'intensité. On aperçoit même de petits grêlons. Schumacher et Hill précèdent d'une dizaine de secondes le trio Herbert – Alesi – Mansell.

 

4e: Les conditions sont si épouvantables que la direction de course envoie la voiture de sécurité sur le circuit. Trop tard pour certains: Herbert part en aquaplanage juste au passage de la ligne et exécute un effrayant tête-à-queue à 250 km/h. Par miracle, il ne touche rien. A l'entrée de ce bout droit, Katayama part en glissade et frotte les glissières de la pit-lane en marche arrière. Enfin, le néophyte Inoue perd le contrôle de sa Simtek au même endroit et évite de peu la Tyrrell de son compatriote. Ces trois pilotes sont hors course.

 

5e: Les pilotes roulent au pas et cherchent la Safety Car qui s'est insérée en queue de peloton. Les commissaires tentent d'évacuer les trois voitures accidentées, alors que Katayama regagne les stands en boitillant. A noter que les trois Nippons en lice (Katayama, Noda, Inoue) ont déjà disparu.

 

7e: La voiture de sécurité a retrouvé le peloton qui se range derrière elle. Schumacher précède Hill, Alesi, Mansell, Frentzen, Brundle, Häkkinen, Morbidelli, Berger, Blundell, Irvine, Barrichello, Panis, Fittipaldi, Zanardi, Salo, Lagorce, Comas, Martini, Brabham et Alboreto.

 

8e: La pluie s'apaise quelque peu mais le bitume est totalement détrempé. Le drapeau jaune est toujours brandi. Les bolides bouclent chaque tour en quatre minutes. Autant dire que leurs pneumatiques sont totalement refroidis.

 

10e: Les conditions étant un tout petit peu plus clémentes, John Corsmit et Roland Bruynseraede décident de relancer l'épreuve. La Safety Car éteint ses feux et va s'effacer à l'issue de cette boucle.

 

11e: La course reprend ses droits. Schumacher parvient à s'échapper devant Hill. Dans la ligne droite principale, Martini harponne Lagorce. Tous deux partent en toupie en pleine piste. Alboreto, qui les suivait, se met en tête-à-queue pour les éviter. Ces pilotes sont out. Berger a perdu tout un banc de cylindres et se gare dans la pelouse.

 

12e: La pluie retombe en force. Schumacher compte cinq secondes d'avance sur Hill. Alesi et Mansell sont encore plus loin. Les deux Minardi et la Ligier de Lagorce sont évacuées facilement, leurs pilotes ayant pu se garer hors-piste.

 

13e: Morbidelli part en aquaplaning dans la courbe Dunlop et se fracasse contre les rails. L'Arrows y perd son museau et ses roues avant, mais par bonheur le pilote italien est indemne. Des commissaires interviennent pour ôter la voiture accidentée et ramasser les débris. Les drapeaux jaunes sont agités dans ce secteur.

 

14e: Des rigoles d'eau naissent sur le bitume alors que la visibilité est nulle. Brundle glisse sur une flaque à l'entrée de la courbe Dunlop et frappe à son tour la muraille par la gauche. La McLaren rebondit et renverse au passage un commissaire japonais qui aidait au dégagement de l'Arrows de Morbidelli. Le pauvre homme est blessé aux jambes. Cette fois, le directeur de course brandit le drapeau rouge. L'épreuve est interrompue alors que débutait le 15ème tour.

 

Les coureurs s'immobilisent sur la grille de départ. Une ambulance quitte les stands pour porter secours au commissaire touché. Par bonheur - si l'on peut dire - il ne souffre que d'une fracture à la jambe droite, Brundle l'ayant fauché après avoir tapé le mur, soit à vitesse réduite. Pendant une vingtaine de minutes, pilotes et team managers s'entretiennent avec les officiels quant à l'opportunité de repartir. Jean Alesi explique au micro de Pierre Van Vliet, sur TF1, que le principal danger n'est pas l'état de la piste, mais l'absence de visibilité: la vapeur d'eau en suspension crée une forme de brouillard dans la cuvette où se trouve la moitié du circuit. L'Avignonnais souhaite néanmoins repartir, contrairement à Rubens Barrichello ou Eddie Irvine. Nigel Mansell et Christian Fittipaldi confèrent avec Roland Bruynseraede alors que Michael Schumacher tergiverse. Damon Hill, qui n'a aucun intérêt à ce que l'épreuve soit arrêtée, demeure sanglé dans son cockpit, très concentré. Finalement, un quart d'heure après l'interruption, l'averse cesse. Comme les météorologues ne prévoient pas de nouvelles cataractes pour la fin de l'après-midi, les officiels décident de relancer la course. Toutefois, les pilotes rouleront dans un premier temps derrière la Safety Car.

 

Le classement, arrêté à l'issue du treizième tour, est le suivant: Schumacher premier devant Hill (6.8s.), Alesi (13s.), Mansell (17.5s.), Frentzen (19s.), Brundle (20.7s.), Häkkinen (26s.), Morbidelli (31s.), Blundell (35s.), Irvine (42s.) et Barrichello (44s.). Viennent plus loin Panis, Fittipaldi, Zanardi, Salo, Comas et Brabham. L'épreuve est réduite à cinquante boucles et le résultat sera obtenu comme à l'accoutumée par addition des temps.

 

Seconde manche

Second départ: Après un tour de formation, les pilotes démarrent à la suite de la voiture de sécurité. Panis, Barrichello et Zanardi ne figurent pas sur cette seconde grille puisqu'ils entrent directement aux stands pour changer de pneus et rajouter de l'essence. Cela s'éternise pour le Brésilien de Jordan, victime d'un problème de boîte de vitesses.

 

14ème tour: Le Pace-car mène la meute. La piste est encore passablement détrempée, mais il ne tombe plus que quelques gouttes. Salo et Brabham profitent de la neutralisation pour effectuer leur unique ravitaillement.

 

15e: La voiture de sécurité va revenir aux stands à l'issue de cette boucle. La course reprend enfin ses droits.

 

16e: Le drapeau vert est agité. Schumacher conserve l'ascendant devant Hill. Mansell repousse une attaque de Frentzen. Le reste du peloton fait preuve de prudence car les projections d'eau sont encore très importantes. Barrichello met pied à terre avec une boîte en rideau.

 

17e: Faute de vent, la piste ne s'assèche pas. Les pilotes vont rester en pneus striés jusqu'à l'arrivée. Hill rend deux secondes à Schumacher, mais au classement officiel il lui concède neuf secondes.

 

18e: Schumacher est le plus rapide en piste et tourne en 1'57''. Hill fait de son mieux pour rester au contact. Mansell menace Alesi pour le gain de la troisième place.

 

19e: Schumacher s'engouffre dans la voie des stands pour ce qui doit être son premier ravitaillement (8s.). Cette stratégie paraît bien hasardeuse dans ce contexte, car l'Allemand se retrouve englué dans le peloton, entre Häkkinen et Blundell.

 

20e: Hill bénéficie d'une piste claire et taille allègrement sa route. Schumacher est second au classement officiel, mais sixième sur la piste. Mansell explore de nouvelles trajectoires pour surprendre Alesi. Frentzen effectue son ravitaillement.

 

21e: Hill devance désormais Schumacher (18.7s.), Alesi (19.6s.) et Mansell (24.6s.). Blundell observe un ravitaillement. Brabham fait halte à son stand pour faire vérifier son moteur, victime de petites coupures électriques.

 

22e: Alesi passe devant Schumacher au classement par addition. Sur la piste le Français est toujours harcelé par Mansell. Le Britannique tente de le déborder par l'intérieur dans le bout droit qui précède le 130R, sans succès.

 

23e: Schumacher navigue derrière l'écume projetée par la McLaren d'Häkkinen et perd ainsi un temps fou. Mansell tente de faire l'extérieur à Alesi à la sortie de Spoon, puis se porte à sa hauteur dans la montée qui suit. Mais il lui manque quelques chevaux pour doubler la Ferrari. Irvine et Frentzen se battent à distance pour la sixième place. L'Irlandais prend l'avantage sur l'Allemand.

 

24e: Hill réalise le meilleur chrono de la journée (1'56''597'''). Schumacher tourne pendant ce temps-là en 1'59''... Mansell prend l'aspiration d'Alesi avant le 130 R puis se jette à l'intérieur à l'entrée de la grande courbe. Mais son adversaire lui claque la porte au nez, et Mansell lève le pied juste à temps pour éviter un accrochage à 250 km/h.

 

25e: Hill est premier devant Alesi (26s.), Schumacher (30s.), Mansell (31.2s.), Häkkinen (54.8s.), Irvine (1m. 13s.), Frentzen (1m. 21s.), Fittipaldi (1m. 40.), Blundell (1m. 45s.) et Comas (2m. 03s.). Hill regagne les stands en fin de boucle pour son unique arrêt.

 

26e: Hill prend de l'essence et des gommes neuves (9.2s.) et retrouve la piste derrière les deux furieux Alesi et Mansell. Mais, et c'est là le plus important, il demeure premier au classement officiel. Schumacher s'est enfin défait d'Häkkinen.

 

27e: Premier sur la piste, Alesi concède deux secondes à Hill au classement réel. Mansell opère un ravitaillement (9.1s.) et demeure quatrième. Blundell abandonne, trahi par son moteur Yamaha.

 

28e: Häkkinen effectue un arrêt-ravitaillement et se retrouve sixième derrière Irvine.

 

29e: Alesi fait escale chez Ferrari pour son unique pit-stop (8s.) et repart devant Mansell. Hill est donc désormais leader sur la piste et au classement cumulé.

 

30e: L'asphalte s'assèche très lentement car le vent ne se lève toujours pas. Six secondes séparent Hill et Schumacher, en tenant compte du « bonus » de même ampleur dont jouit l'Allemand, dorénavant plus rapide que son rival. Ravitaillement de Fittipaldi.

 

32e: Hill est premier devant Schumacher (4.4s.), Alesi (30s.), Mansell (37s.), Irvine (49s.), Häkkinen (1m. 12s.) et Frentzen (1m. 17s.).

 

33e: Schumacher reprend une seconde au tour à Hill. Alesi et Mansell ne sont séparés que par une centaine de mètres sur la piste. Irvine stoppe chez Jordan pour remettre du carburant et des pneus (7.5s.) et ne perd aucune place au classement officiel.

 

34e: Mansell emprunte toujours des trajectoires baroques pour à la fois rattraper Alesi et préserver ses pneus rainurés. A ce petit jeu, il frôle plusieurs fois l'herbe et donc la correctionnelle... mais rattrape magistralement ces écarts.

 

35e: Schumacher n'a plus qu'une seconde de retard sur Hill. Excellent neuvième avec sa modeste Larrousse, Comas observe son unique arrêt aux stands.

 

36e: Schumacher s'empare de la première place au classement officiel... mais doit encore effectuer un ravitaillement.

 

37e: Grâce à son réservoir allégé, Schumacher creuse l'écart sur Hill... et le rejoint sur la piste. Mansell harcèle Alesi.

 

38e: Schumacher précède Hill (3.3s.), Alesi (44.2s.), Mansell (49.8s.), Irvine (1m. 22s.), Häkkinen (1m. 34s.), Frentzen (1m. 37s.), Fittipaldi (2m. 17s.), Comas (2m. 43s.) et Panis (-1t.).

 

40e: Schumacher jouit de cinq secondes d'avance sur Hill alors que les mécaniciens de Benetton se préparent au second arrêt de l'Allemand.

 

41e: Schumacher observe un second pit-stop (7s.) qui permet à Hill de reprendre les commandes de l'épreuve.

 

42e: A huit tours du but, quatorze secondes séparent Hill de Schumacher. Celui-ci doit donc reprendre environ 1.5s. par tour à la Williams pour l'emporter. Plus loin, Mansell pourchasse toujours Alesi.

 

43e: Schumacher tourne en 1'57'', Hill en 1'59''. La pression est sur les épaules des deux adversaires qui n'ont pas le droit à l'erreur dans l'optique du titre mondial.

 

44e: La piste s'assèche peu à peu mais il serait tout à fait irresponsable de chausser les slicks. Bien aidé par son réservoir très léger, Schumacher a déjà repris quatre secondes à Hill. Frentzen est aux trousses d'Häkkinen qui se débat avec une McLaren instable.

 

45e: Hill mène devant Schumacher (8.3s.), Alesi (44s.), Mansell (50s.), Irvine (1m. 35s.), Häkkinen (1m. 55s.) et Frentzen (1m. 57s.).

 

47e: Hill tombe sur les attardés Comas et Salo et n'a plus que cinq secondes de marge sur Schumacher. Frentzen s'empare de la sixième position au classement officiel aux dépens d'Häkkinen. Très loin de là, Salo double Panis, et Brabham passe devant Zanardi qui se bagarre avec une Lotus dépourvue de tout appui.

 

48e: Hill donne tout ce qu'il peut pour repousser le baroud de Schumacher. Mais celui-ci demeure plus rapide. Mansell recolle à Alesi.

 

49e: A l'issue de cette boucle, Hill n'a plus que deux secondes et quatre dixièmes d'avance sur Schumacher. Un écart que le pilote allemand peut combler lors du dernier tour. La tension est à son comble.

 

50ème et dernier tour: Hill se transcende pour conserver les commandes. Il maîtrise une magnifique glissade dans le droit serré de Degner, puis bloque ses roues à la petite épingle. Pendant ce temps-là, Schumacher tombe sur Comas, puis Fittipaldi, et perd quelques dixièmes. Mansell fait l'extérieur à Alesi aux abords de la petite chicane et double enfin l'Avignonnais, sur la piste, car aux temps cumulés il ne pourra l'emporter.

 

Damon Hill coupe la ligne en vainqueur, trois secondes devant Schumacher. Les guerriers Alesi et Mansell se classent respectivement troisième et quatrième. Irvine, cinquième, apporte deux points supplémentaires à Jordan-Hart. Frentzen finit sixième. Häkkinen échoue à la porte des points. Viennent ensuite Fittipaldi, Comas, Salo, Panis, Brabham et Zanardi.

 

Après la course: Damon possédé

Ce 6 novembre 1994 restera comme un jour marquant dans la carrière de Damon Hill. Cette victoire sur un circuit-référence, dans des conditions climatiques périlleuses, le fait véritablement entrer dans la cour des grands. Jusqu'ici, les observateurs considéraient avec un brin de condescendance ce pilote besogneux, toujours morose, arrivé au pinacle de la discipline reine par un concours de circonstances assez improbable. Ce Grand Prix du Japon a révélé un Hill capable de se surpasser, de se transcender, de faire fi de la pluie et de la menace pressante de Michael Schumacher pour empocher une victoire lui permettant de repousser à Adélaïde le dénouement du championnat du monde. Grand seigneur, il ne s'étend guère sur sa performance et rend hommage à son adversaire: « C'est dur de battre Michael. Cette année, il est la référence. Dommage que ce fut une course contre-la-montre, que nous ne nous soyons pas retrouvés ensemble pour nous disputer le moindre bout de piste... »

 

A vrai dire, Hill est un peu éberlué car il a vécu une expérience que l'on peut qualifier de paranormale. Il ne la narrera que vingt ans plus tard dans son autobiographie. Entamant le dernier tour à bout de forces et désemparé par la remontée de Schumacher, Hill appela alors mentalement Ayrton Senna à la rescousse. Aussitôt, comme possédé, il ne fut plus que spectateur des mouvements de ses mains sur le volant, de ses pieds sur les pédales. Une véritable « expérience hors corps ». Ce phénomène de transe cessa brusquement à la petite épingle de la mi-parcours, où il reprit le plein contrôle de sa voiture, en commettant par ailleurs un léger écart. Quoiqu'on pense de cette bizarrerie, on comprend aisément que l'Anglais n'en ait pas parlé sur le moment, de peur de paraître fou à lier...

 

Damon Hill peut remercier Ayrton Senna, mais aussi Benetton qui, pour une fois, s'est fourvoyée dans sa stratégie. Le premier arrêt de Michael Schumacher, en relâchant l'Allemand au beau milieu du peloton, derrière la McLaren de Mika Häkkinen et ses projections d'eau, lui a fait perdre la victoire. « Aucun doute: ma déconvenue est totale ! » soupire ce dernier. « Notre stratégie n'a pas fonctionné. Mais bon, le championnat n'est pas perdu. Espérons que les conditions seront meilleures à Adélaïde. D'abord pour la sécurité, ensuite pour le sport. » Le dénouement des deux championnats aura donc lieu huit jours plus tard au Grand Prix d'Australie. Chez les pilotes, Schumacher (92 points) n'a plus qu'une petite longueur d'avance sur Hill (91 pts). Le combat promet donc d'être titanesque. Chez les constructeurs, Williams-Renault (108 pts) jouit dorénavant d'une marge appréciable sur Benetton-Ford (103 pts).

 

Alesi - Mansell: une bagarre homérique

Ce GP du Japon demeurera dans les mémoires pour les fantastiques passes d'armes ayant opposé Jean Alesi à Nigel Mansell. Sur ce circuit réservé aux « gros cœurs » (pour demeurer poli), ces deux beaux champions n'ont pas failli à leur réputation. « Je souhaitais la pluie, c'était pour moi la seule manière de faire quelque chose de bon », souligne Alesi, content que la chance lui sourie enfin. « Je n'oublierai jamais ces quarante tours passés avec Mansell sous mon aileron. Quand il a ravitaillé, j'ai cru en avoir fini avec lui. Mais non ! Il est revenu comme un obus ! Il roulait à 15 cm de mon aileron... Incroyable. Au moindre ralentissement, il m'aurait écrasé la boîte ! Alors j'ai été obligé d'attaquer jusqu'au bout. La pluie, le rideau d'eau, les retardataires... Lui ne semblait rien voir. A 41 ans, sa vue a sans doute un peu baissé ! » Les deux hommes se congratulent à l'arrivée, heureux d'avoir croisé le fer avec ardeur et fair-play. « Je me suis bien amusé avec Jean ! » s'exclame « Big Nige » qui n'avait sûrement pas pris un tel plaisir derrière un volant depuis longtemps.

 

Enfin, on retiendra aussi la très belle cinquième place d'Eddie Irvine au volant de sa Jordan-Hart. L'Irlandais du Nord, décrié pour son goût de la provocation et son pilotage souvent à la limite de la correction, démontre qu'il a malgré tout un excellent coup de volant. Du reste, voilà plusieurs courses qu'il domine son équipier Rubens Barrichello. « Nous avons battu les McLaren, et ce n'est qu'un début ! » clame-t-il, faraud, dans les couloirs du Suzuka Circuit Hotel. Il se fait l'écho d'Eddie Jordan qui, en se mariant avec Peugeot, a promis à Ron Dennis de lui faire regretter sa décision d'abandonner le Lion...

Tony