Alain PROST
 A.PROST
Williams Renault
Ayrton SENNA
 A.SENNA
McLaren Ford Cosworth
Mika HAKKINEN
 M.HAKKINEN
McLaren Ford Cosworth

547e Grand Prix

XX Japanese Grand Prix
Très variable
24 octobre 1993 - Suzuka
53 tours x 5.864 km - 310.792 km
Affiche
F1
Coupe

Le saviez-vous ?

Pilote
Constructeur
Moteur
45e tour, Riccardo Patrese détruit sa monoplace.

Senna chez Williams

Le 11 octobre 1993, le team Williams-Renault-Elf annonce qu'Ayrton Senna et Damon Hill seront ses pilotes pour la saison 1994. L'arrivée du Brésilien à Didcot n'était plus qu'un secret de polichinelle depuis l'annonce du retrait d'Alain Prost. Frank Williams confirme cette nouvelle en peu de mots: « J'ai attendu dix ans pour obtenir les services d'Ayrton Senna. Il nous est apparu qu'il est le seul pilote vraiment capable de remplacer Alain. » En effet, c'est au volant d'une Williams que le jeune Senna a effectué ses premiers tours de roue en Formule 1, lors d'essais privés à Donington, fin 1983. La boucle est ainsi bouclée. Bien sûr, Frank Williams a dû mettre la main à la poche pour se payer les services d'un tel champion. On parle d'un salaire annuel de 20 millions de dollars, en grande partie versé par Rothmans, pour un contrat portant sur deux saisons, 1994 et 1995. Par ailleurs, Williams paiera l'an prochain la moitié de son salaire à Alain Prost qui, après tout, possède encore un contrat en bonne et due forme pour 1994.

 

Ayrton Senna est ravi d'enfin toucher au but: cela fait deux ans qu'il rêve de cette Williams ! La satisfaction règne aussi du côté de Renault qui, après Nigel Mansell et Alain Prost, motorisera donc son troisième champion en trois ans, et pas n'importe lequel: l'homme dont le nom symbolise à lui seul la Formule 1, « Magic » Senna. Celui-ci est également content de retrouver la firme au Losange avec laquelle il a déjà collaboré en 1985 et 1986, lorsqu'il pilotait pour Lotus.

 

McLaren épouse Peugeot

Le 15 septembre 1993, Peugeot a officialisé son entrée en F1 à compter de la saison 1994. La firme de Sochaux est prête à fournir son V10 à une écurie. Gérard Larrousse caresse longtemps l'espoir d'être l'heureux élu, mais il doit s'incliner devant à un concurrent de poids: McLaren. Mansour Ojjeh et Ron Dennis ont effet pris langue avec Jean-Pierre Jabouille, le directeur de Peugeot Sport. Pourtant, à la fin de l'été, Dennis penchait pour un partenariat avec Chrysler-Lamborghini. Mais il a été découragé par les exigences financières de Bob Lutz (deux millions de dollars en échange du V12 Lamborghini) et surtout par son indécision. En fait, au sein du staff américain, seul François Castaing poussait vraiment en faveur d'une plus grande implication en F1. Chrysler a ainsi laissé passer sa chance.

 

Les négociations entre McLaren et Peugeot vont bon train. Fin septembre, Martin Whitmarsh, le bras droit de Ron Dennis, effectue plusieurs visites au centre technique PSA de Vélizy. A l'occasion du GP du Portugal, Jean-Pierre Jabouille envoie plusieurs techniciens dans le stand McLaren, pour prendre leurs marques. Le grand patron de PSA Jacques Calvet est évidemment tenu au courant de toutes ces démarches. Bien qu'il s'étonne parfois des strictes exigences de Ron Dennis, il laisse l'affaire se dénouer. Le 8 octobre à Paris, Mansour Ojjeh, Ron Dennis, Frédéric Saint-Geours et Jean-Pierre Jabouille scellent l'alliance McLaren-Peugeot. Le contrat porte sur quatre saisons, avec fourniture gratuite et exclusive du V10 français au team de Woking. Shell conserve par ailleurs son accord avec McLaren. Le pétrolier français Total, qui souhaitait accompagner Peugeot en F1, reporte ses espérances à 1995. En 1994, Williams-Renault fera donc face à McLaren-Peugeot. Les deux grands constructeurs français se retrouveront associés aux deux meilleures écuries britanniques de Formule 1, ce qui ne manquera pas d'exciter les passionnés des deux rives de la Manche.

 

Ligier: la chute de Cyril de Rouvre

Depuis qu'il a pris en mains les rênes de Ligier, le jeune businessman Cyril de Rouvre a donné à l'écurie de Magny-Cours un côté glamour et branché (communication agressive, abondance de VIP etc.) qui tranche avec l'image familiale et artisanale imprimée par Guy Ligier. Mais ce jet-setteur, touche-à-tout passionné et très ambitieux (il est aussi maire de Chaumont) sent le soufre. La justice enquête sur ses activités durant toute l'année 1993, sans que la presse sportive française en soit avertie ou relaie l'information. En octobre 1993, on apprend finalement que de Rouvre est accusé d'escroquerie par les dirigeants de la firme cinématographique UGC: il aurait détourné les actifs de la société Sofragec avant de la revendre à ladite UGC.

 

De Rouvre se retrouve ainsi sous le coup d'une mise en examen, et il y a tout lieu de croire qu'il devra revendre les 85 % de Ligier qu'il possède. Cette perspective allèche Luciano Benetton et Flavio Briatore qui envisagent ni plus ni moins que de racheter les Bleus pour mettre la main sur le V10 Renault. Les deux Italiens souhaitent en clair réaliser l'opération manquée par McLaren l'an passé. Le directeur général de Renault Sport Christian Contzen admet être au courant de ces tractations mais affirme n'y prendre aucune part, ce qui, compte tenu de ses relations étroites avec Briatore, semble peu crédible. Pour sa part, Briatore dit avoir discuté de l'affaire avec Guy Ligier, Renault, Elf et Gitanes, et attendre un dénouement d'ici novembre... ce qui est allé vite en besogne, car jusqu'à nouvel ordre de Rouvre demeure le propriétaire de l'écurie !

 

Grande braderie: volants à vendre...

Giancarlo Minardi n'a plus une lire en caisse et doit impérativement faire appel à un pilote payant pour effectuer les deux derniers déplacements de l'année, au Japon et en Australie. Son choix se porte sur le Français Jean-Marc Gounon, doté d'un million de francs grâce au fonds tabac et au conseil général de l'Ardèche, son département natal. Christian Fittipaldi fait les frais de ce recrutement et apprend sa mise à pied lorsqu'il débarque au Japon. Le jeune Brésilien croyait pourtant avoir assuré ses arrières en dénichant le soutien de Mustang. Peine perdue: la mise de Gounon est plus élevée ! Furieux, il se rend dans le paddock en compagnie de son père Wilson pour obtenir des explications de Minardi. Embarrassé, celui-ci lui promet qu'il touchera tout de même l'intégralité de son salaire annuel. Cela n'a apaise pas le jeune Fittipaldi qui aimerait récupérer la voiture de Pierluigi Martini à Adélaïde...

 

Âgé de 30 ans, Jean-Marc Gounon jouit d'une bonne réputation puisqu'il a remporté le championnat de France de Formule 3 en 1989 et réalisé quelques beaux résultats en F3000. Mais il aura fort à faire lors de ce GP du Japon puisqu'il ne connaît ni la Minardi, ne le circuit de Suzuka.

 

Larrousse doit également composer avec une trésorerie à sec. Philippe Alliot est prié de donner son baquet au Japonais Toshio Suzuki. Sans lien de parenté avec Aguri, ce Suzuki-là, âgé de 38 ans, est un des piliers de son championnat national de F3000 et a également conduit pour Nissan et Toyota en Protos. Il apporte une mise de fonds d'environ 600 000 francs pour disputer les deux derniers Grands Prix.

 

Enfin, chez Jordan, Rubens Barrichello accueille son cinquième équipier de la saison. Il s'agit de l'Irlandais du Nord Eddie Irvine, 28 ans, une vieille connaissance d'Eddie Jordan puisqu'il a disputé pour son compte le championnat international de F3000 en 1990. Depuis, Irvine a émigré au Japon et lutte cette année pour la couronne du championnat de F3000 contre le vieux baroudeur Kazuyoshi Hoshino. Certains se demandent comment Jordan a-t-il pu remplacer quatre fois le titulaire de son second baquet alors que le règlement n'autorise que deux changements maximums. Mais le malicieux Irlandais est proche de Bernie Ecclestone...

 

Présentation de l'épreuve

L'enthousiasme des Japonais pour la Formule 1 ne se dément pas: dimanche soir, Masaru Unno, le promoteur du circuit de Suzuka, pourra afficher fièrement un chiffre record de 340 000 entrées cumulées ! Le président de Honda Nobuhiko Kawamoto fait une visite remarquée dans le paddock. Il confirme que sa firme n'a pas l'intention de revenir officiellement en F1, et ce bien qu'elle ait conçu une monoplace complète, testée ici même par Satoru Nakajima. Selon lui, il ne s'agissait que d'un prototype destiné à former des techniciens. En revanche, Kawamoto confirme un secret de polichinelle: depuis 1992, Honda a « prêté » des ingénieurs motoristes à Ferrari pour l'aider à développer son V12...

 

Keke Rosberg n'est pas content. Depuis quelques semaines, il négociait avec Jackie Oliver pour placer son protégé JJ Lehto chez Footwork. Peter Sauber, bien qu'il ait décidé de se séparer du Finlandais, gardait le silence sur ces tractations pour ne pas casser le prix demandé par Rosberg. Hélas, Lehto bavarde devant deux journalistes qui ne tardent pas à vendre la mèche ! Oliver découvre effaré que le Finlandais réclame un salaire bien supérieur à celui qu'il touchait chez Sauber. Du coup, il clôt là les pourparlers . De son côté, Sauber annonce que Karl Wendlinger fera équipe en 1994 avec le jeune Allemand Heinz-Harald Frentzen, autre pilote estampillé Mercedes, qui depuis deux ans s'est exilé en Formule 3000 japonaise, sans d'ailleurs beaucoup de succès.

 

Lotus confirme que Johnny Herbert et Pedro Lamy seront ses pilotes la saison prochaine. Alex Zanardi reste donc sur la touche. Peter Collins révèle que l'Italien a pu tout de même effectuer quelques tours à Silverstone pour voir s'il était rétabli de son gros accident de Spa. Il a hélas exécuté un tête-à-queue.

 

La Ligier de Martin Brundle arbore pour les deux derniers Grands Prix une nouvelle livrée dessinée par Hugo Pratt, le célèbre créateur de la bande dessinée Corto Maltese, représentant la célèbre silhouette Gitanes restylisée. Brundle n'est pour sa part pas en grande forme: il a été victime huit jours plus tôt d'un sérieux accident en essais à Magny-Cours et souffre des côtes.

 

Comme prévu, la Scuderia Italia n'a pas fait le voyage en Extrême-Orient pour se concentrer sur le projet de fusion avec Minardi. Aux dernières nouvelles, le processus serait au point mort, car l'équipe de Brescia n'a pas grand-chose à apporter à celle de Faenza...

 

Benetton monte sur ses B193 un dispositif « quatre roues directrices » que les pilotes peuvent actionner au moyen d'un interrupteur. Ce procédé révolutionnaire a été conçu par l'ingénieur Pat Symonds, sous la direction de Rory Byrne, mais la FIA l'observe avec suspicion. Du reste, si Schumacher et Patrese apprécient les sensations apportées par les roues arrière directrices, le gain en performance n'est pas sensible. Les Ferrari F93A sont allégées d'une dizaine de kilos et reçoivent un V12 fortement modifié, contenant notamment un nouveau système de vidange du carter. Enfin, Yamaha offre ici à Tyrrell la dernière évolution de son moteur. L'écurie d'Oncle Ken pourra-t-elle enfin inscrire un point ?

 

Essais et qualifications

Alain Prost aimerait remporter une dernière victoire avant de se retirer, si possible à Suzuka où il n'a jamais triomphé. Cependant, les Williams-Renault ne sont pas vraiment dominatrices. Prost casse un moteur vendredi matin, mais réalise tout de même sa treizième pole position de la saison (1'37''154'''), la trente-troisième de sa carrière, et rejoint ainsi Jim Clark au palmarès. Hill découvre ce tracé et se contente du sixième temps. Les McLaren-Ford sont très en verve et rendent moins de deux dixièmes à Prost. Senna (2ème) affirme qu'il aurait décroché la pole s'il n'avait pas été gêné par de Cesaris dans son dernier tour lancé. Häkkinen (3ème) n'est qu'à 42 millièmes de son prestigieux équipier. Schumacher place sa Benetton-Ford au quatrième rang, trois dixièmes derrière Prost. Patrese (10ème) rencontre des soucis avec sa suspension active et peine par conséquent à trouver les bons réglages. Chez Ferrari, Berger (5ème) se met en vedette samedi en détenant un temps la pole provisoire. Alesi signe le septième temps, mais celui-ci est annulé car le Français est accusé d'avoir dépassé de Cesaris sous régime de drapeau rouge. Par ailleurs auteur de deux sorties, il ne s'élancera que 14ème.

 

Après une première journée difficile, les Footwork-Mugen sont très rapides samedi après-midi. Warwick se classe septième, A. Suzuki neuvième. Les Jordan-Hart sont étonnement brillantes. Irvine, qui connaît Suzuka comme sa poche, réalise un superbe huitième chrono. Énervé d'être battu par un équipier pour la première fois de la saison, Barrichello abîme sa monoplace et se contente du douzième temps. Les Sauber sont victimes de sous-virage. Lehto (10ème) devance Wendlinger (16ème), ralenti par une panne de moteur. Les Tyrrell sont transfigurées par le nouveau V12 Yamaha. Katayama (13ème) se déchaîne devant son public. De Cesaris (18ème) sort de la piste... Les Ligier-Renault (Brundle 15ème, Blundell 17ème) souffrent ici d'un grave manque de traction. Les Lotus-Ford (Herbert 19ème, Lamy 20ème) subissent plusieurs avaries électroniques. Comas (21ème) a beaucoup de peine à dénicher le bon set-up sur sa Larrousse. T. Suzuki (23ème) est stoppé par des pannes de moteur et d'embrayage. Enfin, les Minardi souffrent sur les bosses. Martini (22ème) s'offre un tête-à-queue alors que Gounon (24ème), frappé d'une raideur au cou, se contente d'appréhender la voiture et le circuit.

 

Le Grand Prix

Dimanche matin, Prost réalise le meilleur temps du warm-up, huit dixièmes devant Aguri Suzuki qui électrise ses nombreux supporteurs. L'après-midi, il fait chaud mais la course démarre sous un ciel chargé et le risque d'averse orageuse n'est pas exclu.

 

Départ: Prost fait patiner ses roues alors que Senna démarre excellemment. Le Brésilien s'empare des commandes devant Prost, Häkkinen et Berger. Irvine prend un superbe envol et pointe au cinquième rang au deuxième virage après avoir doublé Hill puis Schumacher.

 

1er tour: Gounon et de Cesaris entrent en contact dans les Esses. Le Français traverse la pelouse alors que le Romain percute de face la muraille de pneus. Senna mène devant Prost, Häkkinen, Berger, Irvine, Schumacher, Hill, A. Suzuki, Warwick et Patrese. Gounon rejoint son stand pour faire examiner sa suspension avant-droite. Il ne repart que cinq tours plus tard.

 

2e: Senna possède deux secondes d'avance sur Prost. Schumacher met la pression sur Irvine. Les préposés retirent la Tyrrell accidentée de de Cesaris.

 

3e: Schumacher prend la cinquième place à Irvine.

 

4e: Prost revient à une seconde et demie de Senna. Plus loin, Schumacher se rapproche de Berger alors qu'Irvine résiste à Hill.

 

5e: Senna devance Prost (1.5s.), Häkkinen (5s.), Berger (8.5s.), Schumacher (9.2s.), Irvine (11s.), Hill (11.7s.), Suzuki (17s.), Warwick (18s.) et Patrese (19s.).

 

6e: Berger se défend face aux assauts de Schumacher. Hill dépasse Irvine.

 

7e: T. Suzuki exécute en tête-à-queue à la chicane, sous le nez de Martini qui l'évite de justesse. Le Japonais se relance ensuite avec beaucoup de peine.

 

8e: Prost n'est plus qu'à quelques dixièmes de Senna. Hill recolle au train Berger – Schumacher. A. Suzuki dépasse Irvine. Alesi renonce suite à une défaillance de sa gestion électronique. Il était seulement treizième.

 

10e: Schumacher est toujours bloqué par Berger. Hill prend l'aspiration de l'Allemand au passage de la ligne, puis plonge à l'intérieur du premier virage et s'empare de la cinquième place. Wendlinger change ses pneus.

 

11e: Hill attaque Berger dans la ligne droite qui précède le 130R, mais l'Autrichien change de trajectoire. Hill retente sa chance par l'extérieur à l'abord de la chicane. Berger tient bon à nouveau. Schumacher tente de se faufiler dans le sillage de la Ferrari mais il percute la roue arrière-droite de la Williams de Hill et plie sa suspension avant-gauche. L'Allemand s'immobilise dans l'échappatoire alors que l'Anglais poursuit sans dommages. Häkkinen remplace ses enveloppes pendant ce temps-là.

 

12e: Une seconde et demie sépare Senna et Prost. Berger fait halte aux stands pour changer de pneus (5.4s.). Il repart dixième. Arrêt pneus pour Lehto.

 

14e: Senna chausse des pneus frais (5.3s.) et abandonne la première place à Prost. Comas s'équipe en pneus neufs.

 

15e: Le ciel se couvre de nuages très menaçants. Senna est beaucoup plus rapide que Prost et ne lui concède qu'une quinzaine de secondes. Suzuki change ses gommes (6.8s.) et se retrouve douzième.

 

16e: Williams laisse curieusement Prost en piste alors que Senna lui reprend deux secondes par tour. Patrick Head semble compter sur la pluie imminente pour épargner à ses pilotes un arrêt superflu. Changements de pneus pour Herbert et Gounon.

 

18e: La pluie fait son apparition. Prost réduit sa cadence alors Senna cravache pour le rattraper. Le moteur de Comas part en fumée dans les Esses. Arrêt pneus pour Lamy.

 

19e: Hill apparaît dans la pit-lane en fin de parcours. Prost devance Senna (8s.), Häkkinen (18s.), Irvine (1m. 19s.), Hill (1m. 22s.), Warwick (1m. 25s.), Barrichello (1m. 26s.), Patrese (1m. 27s.), Berger (1m. 29s.) et A. Suzuki (1m. 30s.).

 

20e: Un véritable orage éclate et l'averse redouble. Hill joue de malchance car il vient de reprendre des slicks ! Senna revient comme une fusée sur Prost. Katayama laboure les graviers aux Esses avant de retrouver le bitume. C'est la ruée vers les stands: Berger, Brundle, Warwick, Patrese, Katayama, Wendlinger, Herbert, Lamy et Martini chaussent des gommes striées.

 

21e: L'asphalte est désormais très humide. Senna recolle aisément à Prost et le dépasse à Spoon. Puis les deux champions regagnent les stands. Blundell et Gounon changent d'enveloppes.

 

22e: Senna et Prost chaussent des pneus pluie. L'arrêt du Français est beaucoup plus long que celui du Brésilien, mais il demeure second. Häkkinen et Hill prennent aussi les pneus rainurés. A. Suzuki exécute un tête-à-queue au beau milieu de la ligne droite de départ. Il parvient tout de même à repartir. Lehto, Barrichello et les deux Suzuki prennent les pneus pluie.

 

23e: Il pleut fortement. L'adhérence est très précaire et la visibilité de plus en plus faible. Häkkinen menace Prost. Senna mène devant Prost (23.7s.), Häkkinen (24s.), Warwick (1m. 35s.), Berger (1m. 36s.), Hill (1m. 37s.), Barrichello (1m. 40s.), Patrese (1m. 42s.) et Brundle (1m. 43s.). Irvine est le dernier pilote à monter des pneus pluie et se retrouve dixième. Gounon fait une figure sans conséquence.

 

24e: Hill prend la cinquième place à Berger dans le dernier S et menace désormais Warwick. Wendlinger glisse sur une flaque à Degner. Il accomplit deux superbes 360° avant de repartir.

 

25e: Hill fait l'intérieur à Warwick dans les Esses et revient au quatrième rang. Wendlinger abandonne à cause d'un accélérateur grippé.

 

26e: Senna s'envole et porte son avantage sur Prost à trente secondes. Häkkinen est relégué à trente-cinq secondes. Barrichello prend la sixième place à Berger.

 

27e: La pluie cesse mais la piste est passablement détrempée. Patrese, Brundle et Irvine se bagarrent pour la huitième place. Katayama s'arrête en bord de piste. Son V12 Yamaha vient d'expirer.

 

28e: Trente-trois secondes entre Senna et Prost. Häkkinen est semé. Patrese fait un tête-à-queue et laisse passer Brundle et Irvine.

 

29e: Hill part en glissade à Degner et emprunte le dégagement herbé pour revenir en piste. Quelques secondes plus tard, Prost se fait surprendre au même endroit, mais comme son équipier parvient à reprendre son chemin sans encombre.

 

30e: Les nuages commencent à se dissiper. Brundle dépasse Berger. A. Suzuki part en aquaplanage et sort dans la pelouse. Il cale son moteur et cette fois n'ira pas plus loin. Le stand Minardi demande à Gounon de renoncer par mesure de sécurité vus les dégâts subis au premier tour.

 

31e: Senna mène devant Prost (30s.), Häkkinen (45.7s.), Hill (1m. 35s.), Warwick (1m. 40s.), Barrichello (1m. 43s.), Brundle (1m. 45s.), Irvine (-1t.), Berger (-1t.) et Patrese (-1t.).

 

32e: Berger observe un second arrêt. Il souhaitait prendre des pneus slicks mais, suite à une mésentente avec son stand, repart avec les gommes rainurées !

 

34e: Le soleil point. Hill s'arrête chez Williams et chausse des slicks. Il ressort juste devant Senna. Berger prend lui aussi des pneus lisses, mais du coup chute encore dans le classement: le voici douzième.

 

35e: Senna tente de prendre un tour à Hill qui refuse de céder le passage. Irvine surgit derrière le Brésilien et le dépasse à la chicane. Grosse frayeur pour Brundle qui perd sa roue arrière-gauche avant le 130R, juste devant le groupe Senna – Hill - Irvine. Il garde néanmoins la maîtrise de sa Ligier. Blundell, Lehto et T. Suzuki passent en slicks.

 

36e: Brundle revient à son stand et ses mécaniciens lui remettent quatre roues. Senna enrage d'avoir été dépassé par Irvine. Mais l'étonnant Irlandais ne s'arrête pas là puisqu'il dépasse Hill à la chicane. L'Anglais reprend néanmoins l'ascendant à l'accélération.

 

37e: Senna klaxonne en vain derrière Irvine, tout à sa bagarre avec Hill. Au premier virage, le pilote Jordan plonge à l'intérieur et surprend son compatriote, qui réplique dès le virage suivant et récupère son bien. Derrière eux, Senna perd un temps fou et voit Prost revenir à vingt secondes. Finalement Irvine fait un écart à Degner, et le Pauliste en profite pour s'en débarrasser. Martini et Lamy remplacent leurs gommes.

 

38e: La piste s'assèche peu à peu. Hill laisse passer Senna à Degner. Prost est revenu à quinze secondes du leader. Warwick sélectionne les pneus slicks et cède sa quatrième place à Barrichello.

 

39e: Prost se retrouve derrière Warwick. Comme souvent en pareil cas, il est délicat de doubler un attardé car si la trajectoire est sèche, le reste de la piste est encore humide. Barrichello et Patrese prennent les pneus lisses.

 

40e: Prost passe chez Williams pour prendre des slicks (6.8s.). Il est imité par Häkkinen et Irvine.

 

41e: Hill se dédouble devant Senna. L'Anglais est en effet beaucoup plus rapide car muni de chausses pour le sec. Sur ce, Senna s'arrête pour mettre des slicks (5.6s.) et demeure premier. Herbert passe aussi en slicks.

 

42e: Senna mène devant Prost (24.5s.), Häkkinen (52s.), Hill (1m. 33s.), Barrichello (1m. 40s.), Warwick (-1t.), Irvine (-1t.), Lehto (-1t.), Patrese (-1t.) et Blundell (-1t.).

 

43e: Berger se gare dans la pelouse avec un moteur en flammes. Brundle grimpe dans la hiérarchie après sa mésaventure. Il a doublé Herbert puis Martini et pointe au onzième rang.

 

45e: Senna compte vingt-quatre secondes de marge sur Prost. Septième, Irvine remonte sur Warwick qui rencontre des problèmes de freins.

 

47e: Victime d'une fuite d'huile sur ses roues arrière, Patrese glisse dans le dernier S. Sa Benetton se pulvérise contre un mur de pneus. Un peu sonné, l'Italien sort sans trop de mal de son épave.

 

48e: Senna devance Prost (30s.), Häkkinen (52s.), Hill (1m. 29s.), Barrichello (1m. 43s.), Warwick (-1t.), Irvine (-1t.), Lehto (-1t.), Blundell (-1t.) et Brundle (-1t.).

 

49e: Irvine pourchasse Warwick. Brundle signe un chrono de référence (1'42''119'''). Il remonte sur Blundell et Lehto.

 

50e: A la chicane, Irvine se laisse surprendre par le freinage de Warwick et tape l'arrière de la Footwork. Tous deux partent en tête-à-queue, mais si Irvine reste sur la piste et peut repartir, Warwick s'enlise dans les graviers et doit mettre pied à terre.

 

51e: Irvine est désormais sixième et curieusement n'encourt aucune pénalité pour son pilotage « musclé ». Au même endroit que Patrese, Lamy roule sur une plaque d'humidité, dérape et se fracasse contre le rail. Le choc latéral est très violent. Un début d'incendie se déclare sur la Lotus, mais il est vite circonscrit, alors que les commissaires éloignent le jeune Portugais, parfaitement indemne.

 

52e: Senna possède trente secondes d'avance sur Prost, une minute sur Häkkinen. Lehto, Blundell et Brundle sont dans un mouchoir.

 

53ème et dernier tour: Irvine repasse devant Senna dans les derniers mètres. Blundell double Lehto. Brundle assaille ensuite le Finlandais, mais il est surpris par un freinage intempestif de ce dernier à la chicane et ne peut l'éviter. L'Anglais échoue dans le sable.

 

Ayrton Senna remporte son quarantième Grand Prix devant Prost qui arrache le meilleur tour (1'41''176''') dans cette ultime boucle. Häkkinen termine troisième et monte sur son premier podium. Hill se classe quatrième. Barrichello, cinquième, et Irvine, sixième, donnent à Jordan-Hart ses premiers points en 1993. Blundell, Lehto, Martini, Herbert et T. Suzuki figurent aussi à l'arrivée.

 

Senna offre à McLaren sa 103ème victoire, chiffre qui permet à l'écurie de Ron Dennis de rejoindre Ferrari au palmarès. Ayrton revient à trois points de Hill dans la lutte pour le titre de vice-champion du monde, dont Schumacher est désormais exclu. Enfin, McLaren (74 points) reprend la seconde place du championnat des constructeurs à Benetton (72 pts).

 

Après la course: Senna boxe Irvine

Cette épreuve animée par la pluie était faite pour Ayrton Senna, plus que jamais souverain dans ces conditions difficiles. Le Brésilien est du reste content de triompher devant ce public japonais qui lui voue un véritable culte. Alain Prost se résigne lui à ne jamais pouvoir gagner au Japon. Perfectionniste jusqu'au bout, il s'inquiète du manque de rythme de la Williams-Renault sur ce tracé: « Notre châssis est dépassé par celui des McLaren. La Williams n'est pas bonne sur ce genre de piste aux changements de direction brutaux, en enchaînement. C'est sans doute lié à la suspension active. Nous traînons ce problème depuis Kyalami. Nous ne l'avons pas résolu et, sur un tracé aussi sélectif que celui de Suzuka, il s'extériorise au grand jour. »

 

Sorti de sa voiture, Senna embrasse chaleureusement Ron Dennis. Les deux hommes semblent avoir oublié leurs différends. En revanche, la cérémonie du podium est glaciale. Ceux qui espéraient un passage de témoin, voire une réconciliation, entre Senna et Prost, en sont pour leurs frais. Senna ignore ostensiblement son rival alors qu'il félicite le jeune Mika Häkkinen. Le Pauliste a il est vrai autre chose en tête. Il a été outré par le comportement du néophyte Eddie Irvine qui s'est permis de le dépasser alors qu'il avait un tour de retard et l'a ainsi bouchonné sans vergogne. Après la cérémonie, blême de rage, il fonce au garage Jordan pour enguirlander le garnement. Son ingénieur, le massif Giorgio Ascanelli, le suit de près. Senna aborde Irvine, nonchalamment attablé, un verre à la main. Leur dialogue est rapporté par le journaliste Adam Cooper, pour Auto Hebdo:

 

Senna : « - Que penses-tu de ce que tu as fait ?

Irvine : - Ben... C'est la course, non ?

S. : - Ah ouais ? Sais-tu que tu dois t'effacer devant les leaders quand tu es derrière ?

I. : - Si vous aviez été plus rapides, il n'y aurait pas eu de problèmes...

S. : - T'es incroyable ! Tu t'es comporté comme un idiot en t'intercalant entre Hill et moi ! Tu ne faisais même pas attention aux taches d'huile, tu m'as projeté des cailloux pendant les trois tours que j'ai passés derrière toi ! As-tu seulement réalisé que si j'étais prudent derrière Damon, c'est parce qu'il était en slicks et donc en difficulté ? Tu as pris des risques insensés et tu aurais pu me foutre dehors !

I. : - Dis-moi quand je t'ai mis en danger ? T'ai-je touché une seule fois ?

S. : - Oui tu m'as touché une fois ! La prochaine fois, les commissaires vont te dire ce que tu dois faire !

I.: - Les commissaires n'ont pas décelé le moindre problème. Mais bon, O.K., je ferai mieux la prochaine fois...

S. : - Tu dois te tenir tranquille, c'est tout... Mais tu n'as pas à faire ce que tu as fait là... Je t'ai vu toucher Hill trois fois.

I. (avec calme) : - Mais c'est la course...

S. (excédé) : - Tu appelles ça courir ! Tu n'es qu'un sombre idiot !

I. : - J'étais en bagarre avec Hill !

S. : - Vraiment ? Dis-moi, tu sais à qui tu parles, là ?

I. : - Ben, avec le vainqueur de la course... J'avais peut-être un tour de retard, mais vous étiez trop lents, je voulais dépasser...

S. : - Et pourquoi étais-tu un tour derrière ?

I. : - Parce que sur le sec vous étiez plus rapides que moi... mais sur le mouillé, vous étiez plus lents. C'est tout. »

Senna sort de ses gonds:

« - Vraiment ? Alors comment j'ai fait pour te prendre aussi un tour sur le mouillé ?

I. : C'était peut-être quand j'étais aux stands... Je ne m'en souviens plus...

S. : T'es pas assez intelligent pour t'en souvenir, c'est ça ? Attends un peu à Adélaïde, je m'en souviendrai !

I. (sarcastique) : O.K., on se verra là-bas alors... »

 

A cet instant, Senna fait mine de se retourner, puis colle son poing dans la figure d'Irvine ! Ascanelli le ceinture aussitôt pour éviter que la situation dégénère alors que les mécaniciens de Jordan retiennent Irvine... un peu calmé, Senna se rend ensuite chez les commissaires sportifs. Il demande à Roland Bruynseraede qu'Irvine soit au moins averti pour son comportement. Le directeur de course s'inquiète surtout de l'algarade ayant opposé les deux hommes. « Faudra-t-il un jour maintenir les pilotes dans le parc fermé comme leurs voitures ? » se demande-il, sarcastique. Finalement, après avoir fait la fête dans une boîte de nuit, Senna prend le premier avion pour Papeete. Quant à Irvine, il s'estime dans son bon droit et s'étonne encore de l'énervement du champion brésilien, qu'il admire par ailleurs... au point de s'être inspiré de son casque pour décorer le sien ! 

Tony