Le centimètre de trop

Au soir du Grand Prix de Malaisie, les Ferrari d'Eddie Irvine et de Michael Schumacher, qui venaient de signer un doublé crucial dans l'optique des deux championnats, sont disqualifiées car les déflecteurs de leurs F399 sont jugés non conformes. L'explication technique, assez complexe, est délivrée par Sport Auto: « La disqualification des Ferrari tient à l'article 3.12.1 du chapitre 3.12 du règlement technique de la FIA, intitulé ''Carrosseries face au sol'' : ''Entre le bord arrière des roues avant complètes et le bord avant des roues arrière complètes, toutes les parties suspendues visibles du dessous doivent former une surface qui se trouve sur l'un de ces deux plans parallèles: le plan de référence et le plan étagé (...) Le plan étagé doit se trouver à 50 mm au-dessus du plan de référence''. Pour que le lecteur comprenne cet article rien moins qu'obscur, il doit s'imaginer être en train de regarder la voiture du dessous, comme si celle-ci était parfaitement horizontale au-dessus de lui, sur un pont-élévateur par exemple. A partir de là, il doit voir le soubassement de la voiture et rien d'autre. De la même façon, et vu de dessus (c'est le plan étagé parallèle au plan de référence), tout ce qu'il voit de la voiture ne doit pas dépasser ce plan horizontal imaginaire. Or, sur les F399, le bout du point d'appui avant (horizontal) des fameux déflecteurs dépasse de 10 mm du côté gauche pour le déflecteur gauche, de 10 mm du côté droit pour le déflecteur droit. En tout état de cause, les déflecteurs sont trop décalés vers l'extérieur ou bien le soubassement de la voiture n'est pas assez large à cet endroit ». D'où la sanction impitoyable prononcée par les commissaires de course après le rapport de Jo Bauer, délégué technique de la FIA. Mais Ferrari, via l'Automobile Club d'Italie, interjette aussitôt appel auprès du Tribunal de la Fédération.

 

La riposte de Ferrari

Jean Todt regagne l'Italie dans la nuit du dimanche 17 au lundi 18 octobre, accompagné de Claudio Berro, l'attaché de presse de la Scuderia. Dans la matinée, il se rend au domicile de Luca di Montezemolo pour lui présenter sa démission. Le président de Ferrari la refuse, bien évidemment. Les deux hommes se concertent pour établir un plan de riposte afin de gagner la bataille devant le Tribunal d'appel. Ils contactent Me Henry Peter, l'avocat « historique » de Ferrari, lequel débarque à Maranello dès le lendemain, mardi 19. Ce jour-là, il participe à un premier conciliabule avec Luca di Montezemolo, Jean Todt, Rory Byrne et Ross Brawn. Sûr de son fait, ce dernier conteste le communiqué de la FIA déclarant qu'il avait reconnu la « non-conformité » des déflecteurs. Tout au contraire, Brawn estime que l'équipe de Jo Bauer n'a pas correctement mesuré ces éléments. Il lance l'élaboration d'un copieux dossier argumentaire, en liaison avec Me Peter, ainsi que deux autres avocats parisiens mobilisés pour la circonstance.

 

La presse italienne s'empare évidemment de cette curieuse affaire qui pour l'heure fait perdre les deux titres mondiaux à Ferrari. La Gazzetta dello Sport, qui vitupère contre Jean Todt depuis plusieurs semaines, qualifie d' « incroyable idiotie » l'erreur des mécaniciens de la Scuderia... si erreur il y a. Car émerge aussi la thèse du complot, évidemment diligenté par McLaren avec la complicité de la fédération. Cette version est accréditée par Rosario Alessi, le président de l'Automobile Club d'Italie, qui déclare que McLaren et Mercedes auraient suggéré à Jo Bauer d'examiner les déflecteurs des F399... Enfin, La Repubblica suggère qu'un « traître » sévirait à Maranello... Rien de moins ! Dans l'ensemble, les journalistes ne croient pas à une réhabilitation de Ferrari, ne serait-ce parce que le Tribunal d'appel de la FIA ne revient en général jamais sur les décisions des commissaires de course.

 

Toutefois, beaucoup pensent que la sanction infligée est trop lourde, d'autant que les spécialistes assurent que ce petit centimètre litigieux ne pouvait procurer aucun avantage. Bernie Ecclestone estime ainsi que « les règles sont trop strictes » et ne cache pas qu'il espère que Ferrari gagnera en appel... ne serait-ce que pour préserver l'intérêt du Grand Prix du Japon ! « C'est une honte que le championnat puisse être biaisé à cause d'un ouvrier qui a fait une erreur à l'usine ! » ajoute le Grand Argentier. Ces propos outranciers suscitent la colère de Max Mosley qui sermonne son vieux compère: comment ne pas interpréter cette sortie comme une ingérence dans la procédure judiciaire ? Ferrari trouve en outre un allié inattendu en la personne de Frank Williams dont l'écurie est gravement lésée par le nouveau classement du GP de Malaisie qui donne 10 points à Steward-Ford, sa rivale directe pour le championnat des constructeurs. Inutile de préciser que Jackie Stewart salue pour sa part la décision des commissaires...

 

Jean Todt fait profil bas en attendant l'audition par le tribunal d'appel. Il conserve la ligne de défense adoptée au soir de Sepang: la Scuderia s'est peut-être trompée, mais sans malice. « Nous ne contestons pas le règlement et nous reconnaissons avoir commis des négligences dans nos contrôles, soutient-il. Une faute en toute bonne foi, sans subterfuge, avec la certitude ne pas avoir obtenu le moindre avantage sur le plan des performances. Nous le démontrerons devant les juges ». Les esprits chagrins relèvent que Todt n'explique pas pourquoi depuis leur apparition au Nürburgring les fameux déflecteurs étaient systématiquement camouflés sous des housses avant d'être montés sur le F399... Ron Dennis affiche de son côté une belle confiance. L'argumentation de Todt ne le convainc pas. Le patron de McLaren constate en effet non sans à-propos que la FIA n'a jamais considéré que l'absence d'avantages en performance constituait une défense valable.

 

Le Cheval Cabré gagne en appel

Vendredi 22 octobre 1999, à 9 heures 30, le tribunal d'appel de la Fédération Internationale de l'Automobile tient séance à Paris pour examiner cette affaire. Jean Todt est accompagné des ingénieurs Ross Brawn et Rory Byrne, ainsi que d'Eddie Irvine, rapatrié en urgence d'un séjour de villégiature à Macao. L'Irlandais va savoir si oui ou non il est encore en lice pour le titre mondial. Les avocats Henry Peter et Jean-Pierre Martel, d'épais dossiers sous les bras, sont prêts à assurer la défense de la Scuderia. L'audience dure près de cinq heures, après quoi les cinq juges fédéraux se réunissent pour délibérer. Ce n'est que le lendemain matin que Max Mosley dévoile le verdict en conférence de presse. A la surprise générale, Ferrari est entièrement blanchie pour la simple et bonne raison que les commissaires techniques n'auraient pas correctement effectué leur travail à Sepang !

 

En effet, les représentants de la firme italienne ont eu l'intelligence de ne pas reprendre la prétendue théorie du complot mais de s'en tenir au terrain technique. Tout d'abord, Rory Byrne a démontré que les déflecteurs douteux n'apportent aucun gain de performance, données de soufflerie à l'appui. Mais surtout, Ross Brawn a fourni aux juges fédéraux un argument imparable: Jo Bauer et son équipe n'avaient pas à Sepang les bons instruments pour contrôler efficacement les déflecteurs litigieux. Les pauvres commissaires s'y sont mal pris ! Selon Brawn, ils auraient dû fixer les pièces sur un support rigide, afin de les mesurer en biais et non à la verticale. Brawn et Byrne, démonstration à l'appui, ont prouvé qu'avec ce moyen, les fameuses pièces ne dépassaient plus que de 5 mm le seuil de tolérance admise. Bauer ne pouvait que constater son « erreur ». Et c'est ainsi que les Ferrari sont réintégrées au classement du Grand Prix de Malaisie. Eddie Irvine retrouve sa victoire et les commandes du championnat des pilotes avec quatre points d'avance sur Mika Häkkinen, tandis que la Scuderia repasse devant McLaren au classement des constructeurs.

 

Bien entendu, tout le clan ferrariste laisse éclater sa joie après ce dénouement. Me Jean-Pierre Martel triomphe: « Nous avons convaincu les juges sur les plans technique et juridique. La pièce est légale en elle-même. Les mesures précises ne pouvaient être prises au bord du circuit puisque le matériel approprié n'était pas disponible sur place. Ce n'était qu'une mesure approximative, faite avec une règle au parc fermé. Jo Bauer a montré devant le Tribunal comment il avait fait. Et nous avons montré comment il aurait dû faire ! » L'humiliation est totale pour le pauvre ingénieur allemand qui aurait pu être davantage soutenu par ses supérieurs. « Les critiques des juges envers la FIA m'attristent, mais cela montre leur totale indépendance », lâche Max Mosley. Il ajoute que la fédération va se doter d'appareils de mesure plus précis pour la saison 2000 afin que ce genre d'incident ne se reproduise plus.

 

Un parfum de suspicion

Si la disqualification des Ferrari avait été jugée bien sévère, leur réintégration n'en est pas moins étonnante. La palinodie de la FIA est un peu grossière. Tout d'abord, les déflecteurs ne dépassaient finalement que d'un demi-centimètre, soit tout juste le seuil de tolérance admis. Quel heureux hasard ! D'autre part, comment justifier l'innocence de Ferrari alors que Todt et Brawn ont reconnu en Malaisie que leur équipe avait commis une erreur involontaire ? Max Mosley a beau protester que les juges fédéraux sont indépendants, il est difficile de ne pas voir la main de Bernie Ecclestone derrière cet acquittement. Car oui, la disqualification des Ferrari compromettait son business, à savoir une belle finale pour les deux championnats lors d'un Grand Prix du Japon télédiffusé sur toute la planète. Ron Dennis, évidemment furieux du verdict, accrédite cette thèse « conspirationniste » : « Tout le monde veut une belle course au Japon. Mais cette fois, le prix à payer est trop élevé. La pression commerciale dans notre sport est devenue trop importante ». Son compère Norbert Haug affirme quant à lui que la FIA se décrédibilise en désavouant ses propres représentants, à savoir les commissaires techniques: « Cette sentence est pour nous incompréhensible. Elle ouvre un dangereux précédent. Nous aurons désormais plus de réclamations et de plus en plus de résultats seront suspendus ».

 

La presse est bien entendu partagée selon ses sensibilités partisanes et nationalistes. Les journaux italiens crient victoire alors que les titres britanniques, pro-McLaren, hurlent à la combine. « Ces hypocrites n'ont pas les tripes de sacrifier un Grand Prix à 450 millions de dollars pour 10 millimètres » cingle le tabloïd News of the World. En France, Jean-Louis Moncet, journaliste à Sport Auto et TF1, proche de Jean Todt, affirme sans preuve que McLaren aurait fomenté un coup bas contre Ferrari dans lequel Jo Bauer « aurait plongé la tête la première ». Au final, c'est peut-être l'Allemand Bild am Sonntag qui donne la meilleure conclusion en posant la question de la compétence de la FIA...

 

Sources :

- Renaud de Labroderie, Le Livre d'Or de la Formule 1999, Solar, 1999

- Formule 1, la saison 1999, Mixing GmbH, 1999

- Auto Hebdo, 3 novembre 1999 ;

- Sport Auto, novembre et décembre 1999 ;

- https://www.letemps.ch/sport/decision-inattendue-fia-laffaire-ferrari-relance-course-titre-mondial

Tony