La chasse aux puces

Mi-janvier 1993, on apprend avec stupeur que Williams-Renault, l'écurie championne du monde en titre, est exclue de la liste des engagés pour la prochain saison ! La raison ? Une étourderie commise par Frank Williams qui, en novembre 92, n'a pas envoyé en temps et en heure son inscription aux autorités sportives. En fait, il semblerait qu'il soit tombé dans un piège. Williams a en effet adressé sa candidature au bureau londonien de la FOCA qui, depuis des années, se chargeait de collecter toutes les inscriptions avant de les remettre à la FISA. Or, curieusement, l'association des constructeurs n'a pas reçu le pli et lorsque Williams, interloqué, a téléphoné à Bernie Ecclestone, celui-ci lui a signifié que son organisme n'était pas chargé de ce genre de démarches administratives... Le dossier parvient finalement à la FISA, mais hors délais. D'où cette non-inscription proprement ubuesque ! Devant le scandale, Max Mosley se défausse sur les constructeurs et affirme que c'est à eux de s'entendre pour accepter ou non que Williams participe à la saison 1993. En effet, selon les Accords Concorde, en cas d'accord unanime de la part de ses concurrentes, l'écurie de Didcot pourra s'aligner comme prévu.

 

Cet incident ravit Ecclestone qui, allié à Flavio Briatore, s'est lancé dans une croisade en faveur de la réduction des coûts et de l'interdiction des aides électroniques au pilotage. Or Williams est justement celui qui fait obstacle à leurs désirs ! Ecclestone s'amuse donc à le faire languir car, évidemment, il ne peut être sérieusement question que la meilleure équipe du monde ne puisse participer au prochain championnat. Aussi, fin janvier, lorsque la FOCA consulte ses membres par correspondance, deux opposent leur veto à la réintroduction de Williams: Flavio Briatore (Benetton) et Giancarlo Minardi, ce dernier étant un farouche partisan du bannissement des aides électroniques. On en est là début février, alors que Williams et Renault envisagent de faire appel au droit européen pour briser le carcan des Accords Concorde...

 

Alain Prost sans permis

Pendant ce temps-là, la presse spécialisée dévoile une lettre datée du 21 janvier, adressée à Frank Williams par Max Mosley. On y apprend que, dans le cas où le team Williams serait autorisé à disputer la saison 93, Alain Prost pourrait ne pas recevoir sa super-licence en raison des propos très vifs qu'il a tenus ces derniers mois à l'encontre du pouvoir sportif ! Le président de la FISA incrimine principalement un entretien accordé par le champion français au magazine Auto Plus en décembre 1992, dans lequel celui-ci accuse le duo Mosley – Ecclestone de diriger la F1 de manière arbitraire, voire dictatoriale, à seule fin de susciter un spectacle artificiel et donc d'accroître les revenus des droits TV, sans se préoccuper des intérêts des pilotes et des constructeurs. Prost ajoute également que « les sous-fifres de la FISA sont totalement incompétents ! » Mosley juge ces commentaires insultants et refuse par conséquent de délivrer une super-licence à un individu qui, selon lui, porte préjudice aux intérêts du championnat du monde.

 

Prost tombe des nues mais entend bien combattre pour son bon droit. Il refuse évidemment de se traîner aux pieds de Mosley pour obtenir son précieuse passeport et affirme que, si justice ne lui est pas rendue, il claquera tout simplement la porte de la F1 ! Menace qui porte car, à l'heure où Ayrton Senna envisage une année sabbatique, Ecclestone risque de se retrouver sans aucune vedette pour promouvoir son « F1 circus »... « Nombre de mes propos me sont jadis retombés sur la figure, mais ce n'est pas maintenant que je vais changer ! » proclame Prost, bravache. Son sort est désormais entre les mains de la Commission F1 de la FISA qui doit se réunir une semaine avant le premier Grand Prix de la saison, en Afrique du Sud. Coïncidence (?): cette même session devra décider du sort de Williams...

 

Le chemin de l'apaisement

On l'a compris, Max Mosley et Bernie Ecclestone suscitent ces tracasseries afin d'amener Frank Williams à abandonner la course à l'armement technologique qu'il a initié en gavant la FW14 de dispositifs électroniques fort onéreux. Flavio Briatore se fait le porte-voix des thèses fédérales. Toute honte bue, le businessman italien, patron de la très riche écurie Benetton, prend la défense des « petits artisans » de la F1 menacés d'asphyxie financière. Face à lui, les « nantis » tentent de former un front commun. « D'accord pour tout, à condition qu'on ne limite pas le potentiel technologique de mon équipe ! » proclame ainsi Ron Dennis. « Le nivellement par le bas n'a jamais été une bonne solution », soutient Frank Williams. « A-t-on fait quelque chose contre McLaren lorsqu'elle ne laissait aucune chance à la concurrence ? », ajoute-t-il avec pertinence. Enfin, Ferrari souffle le chaud et le froid. Sans se couper des deux grands teams anglais, Luca di Montezemolo met en garde contre le risque de « robotisation de la F1 ».

 

Mais Williams a beau s'égosiller, Mosley et Ecclestone tiennent l'épée de Damoclès au-dessus de son crâne. Le vendredi 5 mars, la Commission F1 de la FISA se réunit à Londres pour statuer sur la participation ou non de son équipe à la saison 93. La FOCA n'ayant pas arrêté de position définitive, MM. Ecclestone, Briatore et Minardi s'abstiennent de participer au vote. Personne ne s'élève donc contre l'inscription du Canon Williams Team, et Mosley l'intègre donc de son propre chef à la liste des participants au prochain championnat. Cette inscription est cependant officieuse car elle doit être validée par le Conseil mondial de la FISA qui doit se tenir le 18 mars... soit quatre jours après la manche d'ouverture, à Kyalami ! Qu'à cela ne tienne, la FISA consulte les constructeurs par fax dès la semaine suivante, et sans surprise le résultat est positif, mais on compte toujours trois abstentions. Le Conseil mondial de la FISA sera donc amené à avaliser une décision qui n'aura pas été prise à l'unanimité. C'est une brèche percée dans les Accords Concorde. Voilà qui pourrait faciliter la tâche de Mosley et d'Ecclestone dans leur volonté de révolutionner le règlement technique de la F1, en contournant l'opposition de Williams et de McLaren. La FISA et la FOCA présentent ainsi en marge de cette réunion de la Commission un projet de règlement pour 1994 largement inspiré par Flavio Briatore.

 

Et Alain Prost ? Et bien Mosley estime que, tout triple champion du monde soit-il, le Français habitué des « coups de gueule » doit rentrer dans le rang. Ainsi, si la Commission lui accorde sa super-licence, ses propos fracassants ne sont pas absous. Il est convoqué devant le prochain Conseil mondial et encourt de lourdes sanctions. « En lui accordant cette licence, la FISA ne fait que son travail », déclare Mosley avec sévérité. « Un geste sportif envers un sportif dont les compétences, le palmarès et le contrat méritent ce passeport. Par contre, l'homme devra répondre de ses déclarations injurieuses envers sa fédération. » Ce Conseil se tiendra le 18 mars 1993, donc après le GP d'Afrique du Sud. Prost risque une amende, un blâme, voir un Grand Prix de suspension, ce qui serait tout simplement interférer dans le déroulement du championnat du monde. Ces manœuvres d'intimidation ne troublent pas l'intéressé qui prépare activement sa défense. Prost assume ses propos et n'a pas l'intention de faire amende honorable. Quitte à mettre sa carrière en péril...

Tony