Honda part se mettre au vert

Le 2 octobre 2020, un coup de tonnerre secoue le ciel de la Formule 1: Honda annonce son retrait de la discipline à l'issue de la saison 2021, laissant ses partenaires Red Bull et AlphaTauri sans motoriste à l'orée de la « révolution » de 2022. Le constructeur japonais se justifie par la volonté de consacrer ressources et énergies jusqu'ici allouées à F1 à la transition écologique qui bouleverse l'industrie automobile. Celle-ci « traverse sa plus grande phase de mutation depuis un siècle », allègue Takahiro Hachigo, président du groupe, lors d'une conférence de presse. « Honda a pour ambition d'atteindre un bilan carbone neutre à l'horizon 2050 et d'électrifier les deux tiers de sa production d'ici 2030. » Les centaines de millions de dollars affectés à la Formule 1 seront dorénavant consacrés au développement de véhicules munis d'une pile hydrogène et de batteries. Mais d'emblée, les spécialistes s'interrogent: l'écologie est-il vraiment la motivation première des Japonais pour fuir (une fois encore) la Formule 1 ?

 

Certes, on ne peut nier que tout le secteur automobile vit actuellement une révolution avec l'abandon progressif des moteurs thermiques au bénéfice d'énergies « vertes », sans parler de la crise économique qui découle de la pandémie de Covid-19. En conséquence les fortunes investies dans la compétition automobile paraissent à tout le moins superflues. Renault s'est ainsi beaucoup interrogée sur son implication en Formule 1 tandis que Daimler hésite à engager une équipe d'usine Mercedes au-delà de 2021. Cependant, l'écologie a le dos large, et on peut s'étonner de voir Honda annoncer son départ de la F1 tout en confirmant son engagement à long terme en IndyCar, discipline qui ne passera aux moteurs hybrides qu'en 2023. Il semble bien que les arguments financiers aient été prépondérants: en dépit de la « nouvelle donne » mise en place par Jean Todt et Chase Carey via les « budgets plafonnés » et les Accords Concorde, la Formule 1 coûte décidément trop cher. Souvenons-nous qu'un an plus tôt, fin 2019, alors que le débat autour de la sobriété budgétaire battait son plein, Honda n'avait confirmé sa présence dans la discipline que pour deux saisons supplémentaires, soit jusqu'à fin 2021. Or, après le fiasco de sa collaboration avec McLaren (2015-2017), la firme de Wako avait dépensé sans compter pour revenir au niveau des autres motoristes, avec succès puisqu'elle a trouvé le chemin du succès depuis 2019 avec Red Bull. Reste que le développement des groupes propulseurs est exclu des nouveaux plafonds budgétaires et coûtera encore plus d'une centaine de millions d'euros sur la période 2021-2025, en dépit de la stabilité réglementaire. Beaucoup trop pour M. Hachigo et son conseil d'administration qui décident d'arrêter les frais pour préparer l'avenir de l'automobile.

 

Le Taureau dans la main du Losange

En se retirant, Honda ne prend pas au dépourvu Red Bull et son écurie-sœur AlphaTauri, averties dès le mois d'août de cette décision. Elle les plonge néanmoins dans un embarras profond car celles-ci se retrouvent sans motoriste à dix-huit mois de l'entrée en vigueur d'une réglementation révolutionnaire. La marge de manœuvre de Christian Horner et Helmut Marko est étroite puisque seuls trois constructeurs vont subsister en Formule 1. Mercedes et Ferrari n'ayant aucune raison de tendre la main à leur rivale Red Bull Racing, celle-ci semble condamnée à se rabibocher avec Renault. Or on sait en quels termes se sont quitté les deux parties fin 2018... Mais le règlement pourrait les contraindre à ce remariage forcé, puisqu'il précise que le motoriste fournissant le moins d'écuries doit secourir un concurrent démuni. Et Renault n'a pas d'autre client que son équipe d'usine, bientôt rebaptisée Alpine... Déjà la firme française a fait savoir qu'elle ne se déroberait pas à ses obligations si Red Bull la sollicite. « Nous connaissons le règlement et nous nous y conformerons si on nous le demande », confirme Cyril Abiteboul.

 

Red Bull et AlphaTauri ont donc la certitude de bénéficier d'un moteur en 2022, mais dans quelles conditions ? Elles ne seront que clientes de Renault qui, sans nul doute, ne fera rien pour alléger leurs factures. Et si le « big bang » technologique de 2022 promet de rééquilibrer les forces en présence, bénéficier d'un partenariat d'usine demeurera sans aucun doute le meilleur moyen de briller, austérité budgétaire ou pas.

 

L'hypothèse Volkswagen

Conscient de ce dilemme, la paire Marko – Horner est en quête d'une alternative. Et ressurgit alors le serpent de mer – vieux de vingt ans - de l'engagement du groupe Volkswagen en Formule 1. Voilà des années que l'on annonce des tractations entre Red Bull et l'une des deux filiales du géant allemand, Audi ou Porsche. Mais ces dernières sont aujourd'hui engagées en Formule E, où certes elles ne rencontrent pas beaucoup de succès. Mais on ne voit pas pourquoi, dans le contexte actuel décrit plus haut, un nouveau grand constructeur investirait des centaines de millions d'euros dans un sport, la F1, dont la « philosophie » n'est plus dans l'air du temps, qu'on le veuille ou non.

 

Et pourtant, le président de VW Herbert Diess a récemment entrouvert une porte dans une déclaration sur la plateforme en ligne Linkedin: « Selon moi, nous devrions continuer le sport automobile. La Formule 1 va devenir neutre en CO2, en utilisant des carburants synthétiques. C'est beaucoup plus excitant, plus amusant, avec plus de compétition et de meilleures technologies que la FE qui fait des tours en centre-ville comme si c'était un jeu. » Faut-il en déduire la possibilité d'une future alliance Red Bull – Porsche ou Red Bull – Audi ?

 

Verstappen vers Mercedes ?

Le départ de Honda devrait en outre bouleverser les plans de carrière de Max Verstappen. Le jeune prodige néerlandais, qui vient de fêter ses 23 ans, commence à se morfondre dans l'attente de son premier titre mondial. À son grand regret, il ne sera jamais le plus jeune champion de l'histoire de la Formule 1. Mais en 2019, il a prolongé son contrat avec Red Bull jusqu'à fin 2023, dans l'espoir que d'ici cette date la paire Red Bull-Honda serait enfin venue à bout des invincibles Mercedes et l'aurait conduit au Graal. Cet hiver, il rêvait même de coiffer la couronne dès 2020. Hélas, la RB16 est une monoplace rétive et la Mercedes W11 est probablement la meilleure monoplace de l'ère hybride. Ce n'est pas son unique victoire lors du Grand Prix du 70ème Anniversaire et sa troisième place au classement des conducteurs qui le satisferont. Verstappen II est las de patienter. Voici quelques mois, il se frottait les mains à l'idée que les changements technologiques de 2021 allaient rebattre les cartes. Las, crise de la Covid oblige, ceux-ci sont reportés à 2022. Honda aura alors abandonné la Formule 1...

 

Bref, Verstappen a toutes les raisons d'aller voir ailleurs, d'autant que son contrat comporterait une clause autorisant son départ en cas d'insuccès. Son point de chute à l'horizon 2022 semble devoir être Mercedes. La firme à l'Étoile, si elle est encore officiellement engagée en F1 à cette date (les rumeurs sur la vente de son team d'usine vont bon train) accueillerait sans aucun doute le Batave à bras ouverts. Il trouvera alors sans doute place nette: Valtteri Bottas ne bénéficie que de contrats annuels et Lewis Hamilton pourrait prendre sa retraiter après avoir battu les records de Michael Schumacher.

 

Formule verte, formule blette

Reste que le retrait de Honda sonne comme un échec pour la Formule 1, réduite à seulement trois motoristes (Mercedes, Renault, Ferrari). Si les groupes propulseurs hybrides sont incontestablement une réussite technologique, ils constituent un fiasco sur le plan sportif. La F1 « verte » prônée par Jean Todt, qui devait rassembler les grands constructeurs mondiaux dans une compétition écologiquement exemplaire et avant-gardiste, n'a finalement attiré qu'un seul d'entre eux, Honda, lequel a mis cinq ans avant de remporter une victoire, puis jette l'éponge avant même d'avoir glané le moindre titre. Le développement de ces complexes unités de puissance paraît décidément trop onéreux. La « nouvelle donne » fondée sur les plafonds budgétaires et des bolides de conception plus agressive donnera-t-elle envie à de nouvelles équipes, à d'autres constructeurs, de s'impliquer en Formule 1 ? Rien n'est moins sûr car en ces temps de révolutions technologiques, de crises économiques et de politiquement correct triomphant, le sport automobile apparaît de plus en plus critiquable, au mieux comme un folklore anachronique, au pire comme une détestable activité polluante. Les grands constructeurs mondiaux ne l'ignorent pas et leur intérêt pour les sports mécaniques se réduit en conséquence. Comme beaucoup commencent à la supputer, la Formule 1 ne pourrait bien survivre qu'en devenant un sport monotype...

 

Sources:

- Julien Billotte, Jean-Michel Desnoues, Honda quittera la F1 en 2021, Auto Hebdo n°2281, 7 octobre 2020

Tony