La lassitude de Mika Häkkinen
C'est le 27 mai 2001, au soir du GP de Monaco, que Mika Häkkinen aurait fait part à Ron Dennis de son désir de prendre une année sabbatique en 2002. Ce n'est toutefois que plus de trois mois plus tard, à Monza, que le Finlandais officialise sa décision, après avoir longtemps entretenu le suspense quant à ses intentions. Mais celles-ci n'étaient guère mystérieuses pour ses proches. Voilà en effet de longs mois que Häkkinen est las de la F1. En vérité, il n'a jamais complètement surmonté les immenses efforts accomplis pour décrocher in extremis sa deuxième couronne en 1999. Cette saison très éprouvante a vidé ses accus. En 2000, il a mis près d'une demi-saison à retrouver son niveau d'antan, laissant un temps David Coulthard prendre les rênes chez McLaren. Häkkinen s'est réveillé à partir de l'été et a fini par devenir le principal rival de Michael Schumacher dans la quête du titre mondial. Quitte à se surpasser. Son dépassement héroïque sur l'Allemand à Spa-Francorchamps restera dans les annales du sport automobile. Mais ce jour-là, Häkkinen est peut-être allé au-delà de ses limites. Au final, il a perdu le titre contre Schumacher, mais avec brio, les armes à la main. Il semblait alors avoir retrouver toute sa superbe.
Mais en parallèle, sa vie de famille s'est transformée par son mariage avec Erja Honkanen et surtout la naissance de son premier fils, Hugo. Et un beau matin, comme tant d'autres champions avant lui, Häkkinen s'est réveillé avec l'idée qu'il serait mieux chez lui avec ses proches plutôt que de limer le bitume pour arracher quelques centièmes de seconde. Un début de saison 2001 catastrophique, gâché par une McLaren-Mercedes ni compétitive ni fiable, et mâtiné d'une incroyable malchance (Barcelone...) finit de le convaincre que sa place n'est plus sur la grille. Deux événements l'ont particulièrement effrayé. D'abord, à Melbourne, un bris de suspension l'a envoyé dans le mur à 200 km/h. Un accident dont il s'est tiré indemne, mais qui lui a évidemment rappelé celui qui a failli lui coûter la vie à Adélaïde en 1995. Puis à Interlagos, sa McLaren est restée plantée sur la grille de départ. Une bonne quinzaine de bolides l'ont alors frôlé à plus de 200 km/h. Sans le toucher certes. Mais il a quitté son habitacle pâle comme un linge. De tels signes ne trompent pas. Häkkinen le sait: un pilote qui a peur est un danger pour lui-même et pour les autres. Aussi a-t-il annoncé à Ron Dennis son désir de prendre du recul, non de façon définitive, mais au moins pour une saison, histoire de se retrouver, de faire le point, d'établir avec Erja de quoi leur avenir sera fait.
Cette décision contrarie grandement Ron Dennis qui n'avait aucune intention de se passer de celui qui est son pilote depuis 1993. Les deux hommes ont vécu tant de choses ensemble, le pire (l'accident d'Adélaïde) comme le meilleur (la formidable campagne de 1998), qu'ils sont liés par une réelle et franche amitié. Dennis n'a sans doute eu jamais autant d'affection pour un de ses pilotes, Ayrton Senna excepté. Il ne serait pas loin de se considérer comme son père adoptif. Toutefois, plus prosaïquement, l'effacement d'Häkkinen contrarie ses plans à court et moyen termes, car la présence du double champion du monde était un gage de prestige et de stabilité, pour McLaren comme pour son partenaire Mercedes. Dennis était tout à fait prêt à reconduire le tandem Häkkinen - Coulthard pour une septième saison consécutive. Norbert Haug, son interlocuteur de Mercedes Motorsport, partageait cette idée. Pendant des semaines, Dennis tente de convaincre Häkkinen de changer d'avis. En vain. Le patron de McLaren négocie pourtant officiellement une prolongation de contrat avec Keke Rosberg, l'agent du pilote finlandais. Mais ce n'est qu'une pantomime destinée à enfumer la presse. Rosberg s'amuse à laisser filtrer de fausses informations, comme un salaire soi-disant divisé par trois qui justifierait le retrait d'Häkkinen.
Agents audacieux cherchent acheteur pour jeune talent ombrageux
Ron Dennis est donc bel et bien contraint de trouver un autre pilote. Après avoir écarté la candidature peu sérieuse de son essayeur Alexander Wurz, il songe tout naturellement à Nick Heidfeld qui, à priori, dispose de tous les atouts pour rejoindre McLaren: allemand, sous contrat avec Mercedes jusqu'en 2003, il fut déjà l'essayeur de l'écurie en 1998-1999. Après une première saison de F1 très laborieuse chez Prost GP, il se révèle cette année chez Sauber, avec des places régulières dans les points. Seulement, Dennis observe aussi de près son étonnant coéquipier, un autre Finlandais, le néophyte Kimi Räikkönen. Ce garçon de 21 ans ne laisse pas d'étonner. Débarqué en F1 après moins de vingt courses en monoplace, il se montre extrêmement rapide et a déjà accumulé neuf points en une douzaine de Grands Prix. Oh certes, sa personnalité est bien mystérieuse. Le jeune homme est revêche au point de faire passer Mika Häkkinen pour un franc extraverti. Il est aussi extrêmement solitaire, seulement cornaqué par son manager Steve Robertson. Ce dernier rêve de propulser Räikkönen au sommet de la F1 dans les plus brefs délais, comme son père David tente de le faire avec un autre jeune prodige, Jenson Button... Aussi, Robertson Jr. scrute de près la situation chez McLaren, sans se préoccuper outre mesure d'un petit détail: Räikkönen est sous contrat avec Sauber jusqu'à fin 2003 !
Au cours de l'été 2001, Steve Robertson se tient régulièrement informé de l'état des discussions entre Ron Dennis et Mika Häkkinen. Lorsqu'il devient patent que le double champion du monde ne veut pas rempiler pour 2002, il s'engouffre dans la brèche et propose lui-même les services de son poulain à Dennis. Ce dernier le reçoit assez favorablement. Mais le patron de McLaren n'a plus les mains entièrement libres pour choisir ses pilotes. Propriétaire à 40% de l'équipe McLaren, Mercedes a en effet son mot à dire, d'autant plus en cet été 2001 où l'association traverse sportivement une fort mauvaise passe. Or rien n'indique que le constructeur allemand osera miser sur un jeunot sans expérience. Qu'à cela ne tienne. David et Steve Robertson sont prêts à forcer un peu le destin. Le 12 août, Kimi Räikkönen rate le briefing organisé par son écurie à Hinwil avant le GP de Hongrie. Peter Sauber comprend qu'il y a anguille sous roche. Quelques jours plus tard, à Budapest, Steve Robertson fait monter la mayonnaise médiatique: « Kimi est un surdoué. Pour l'enrôler, il suffit d'un grand projet et de gros moyens financiers. Mais les résultats sont garantis. » Le manager anglais l'assure: son protégé remplacera Häkkinen chez McLaren en 2002. Or, rien n'est encore signé !...
Ron Dennis s'irrite des bavardages de Robertson. Au fond, que sait-il vraiment de Räikkönen ? Que ce blondinet mutique a un joli coup de volant ? Comme bien d'autres espoirs déçus avant lui... Certes, sa première saison avec Sauber est réussie, mais il roulait l'année précédente en Formule Renault ! Comment pourrait-il tenir son rang dans l'une des plus grandes écuries du monde avec un pedigree aussi mince ? Ron Dennis s'informe alors auprès de Peter Collins. L'ancien directeur du Team Lotus est un vieil ami, de bon conseil. C'est lui qui l'avait incité à recruter Mika Häkkinen en 1993. Surtout, c'est Collins qui a repéré Räikkönen dans le peloton de la Formule Renault britannique en 2000, puis a fait connaître son existence aux Robertson. Il a demandé à ceux-ci de trouver les budgets pour aider son protégé. Pour lui, la saison de Räikkönen chez Sauber confirme les espoirs placés en lui. Il s'en porte garant auprès de Dennis.
Reste donc à conclure l'affaire, en levant les doutes de chacun. D'abord, ceux de Ron Dennis qui ne se résout pas à voir partir Mika Häkkinen. Le patron de McLaren aimerait dans l'idéal reconduire le duo Häkkinen - Coulthard pour 2002, avec Räikkönen comme réserviste. En fait, Dennis n'est pas seulement mû par de doux sentiments. Ce grand égocentrique en vient à douter de son ami Mika. Et si ce dernier préparait en fait son arrivée dans un « top-team » en 2003 ? Chez Toyota ? Chez Ferrari, en successeur de Michael Schumacher ? En parallèle, l'hypothèse Räikkönen est soigneusement étudiée par Norbert Haug, patron de Mercedes Motorsport. Ce dernier paraît plus clairvoyant que Ron Dennis. Il ne doute pas que Häkkinen partira. Évidemment, Mercedes pourrait promouvoir Nick Heidfeld, qui après tout est « son » pilote. Mais si ce Räikkönen est aussi bon qu'on le dit, s'il est le champion de demain, pourquoi ne pas l'engager ? Cependant, il faut pour cela racheter son contrat à Peter Sauber.
McLaren - Sauber : les négociations
Or le Zurichois entend bien tirer son épingle du jeu. S'il est un compétiteur, c'est aussi un manager pragmatique. Sauber est très satisfait de sa paire de jeunes pousses, mais sait bien que ceux-ci sont convoités et qu'il n'a pas les moyens financiers pour les retenir. Il pourrait certes libérer Nick Heidfeld, mais ce dernier est déjà sous contrat avec Mercedes. Il ne tirerait donc aucun bénéfice de ce transfert. Avec Kimi Räikkönen, c'est tout autre chose. Sauber peut se montrer exigeant face à un acheteur pourvu de moyens très importants. Mais avant de répondre aux avances de McLaren-Mercedes, il esquisse une parade avec ses partenaires de Ferrari. Et si le constructeur italien rachetait le contrat du jeune Finlandais, puis le laissait « en réserve » chez Sauber en 2002 - 2003, avant de l'intégrer à la Scuderia en 2004 ? Jean Todt est intéressé et propose 5 millions de dollars. Peter Sauber est déçu. Il sait qu'il peut extorquer plus, beaucoup plus à Mercedes... Et puis, Räikkönen veut traiter avec la marque allemande, pas avec Ferrari. De son point de vue, il n'y a pas à hésiter entre volant chez McLaren dès 2002 et une à deux saisons de plus chez Sauber. Pour David et Steve Robertson aussi il n'y a pas photo: leur habitude est de chacun prendre 25 % de commission sur les revenus de leurs clients! Le processus de négociations s'annonce cependant complexe. Le 20 août, Peter Sauber convoque son conseil juridique pour un entretien avec Kimi Räikkönen et les Robertson. Ceux-ci proposent un arrangement à l'amiable. Mais Sauber, sévère, indique qu'il n'a pas l'intention d'accepter une rupture de contrat. Sous-entendu: il va falloir aligner un chiffre avec beaucoup de zéros derrière. David Robertson propose alors à Sauber les services de... Jenson Button. Refus du Suisse. Quant à Räikkönen, il laisse parler ses agents et se tient coi, ce qui irrite Sauber. Mais que diable pense ce taiseux ? L'entretien s'achève sur un échec.
Au cours de la dernière semaine d'août, Ron Dennis et Norbert Haug s'accordent sur le choix de Kimi Räikkönen. Mais les deux hommes ne peuvent rien faire sans l'aval du directoire de Daimler-Chrysler. Jürgen Hubbert, le mandataire du constructeur allemand auprès de McLaren, entre en scène et tente de convaincre le grand patron Jürgen Schrempp du bien-fondé de la piste Kimi Räikkönen. Mais le président du directoire s'étonne. Pourquoi racheter une fortune le contrat de ce quasi-inconnu, alors que Mercedes dispose d'une option sur le très bon Nick Heidfeld, lequel est de surcroît allemand ? Hubbert ne parvient pas à apporter une réponse satisfaisante. Schrempp l'engage alors à demander ses conditions à Peter Sauber. Le 31 août, le Suisse est reçu par Hubbert à Stuttgart, au siège de Daimler-Chrysler. Le représentant de Mercedes annonce qu'il veut acheter Räikkönen. Refus de Sauber. Hubbert lui demande son prix. Malin, Sauber refuse de répondre. Que McLaren et Mercedes lui soumettent un chiffre ! Il répondra alors. L'affaire revient entre les mains de Ron Dennis qui fait le siège du président Schrempp. Il parvient à le convaincre qu'il s'agira d'un excellent investissement à long terme. Kimi Räikkönen est un diamant brut qui a besoin d'être poli. Cela coûtera cher, mais le garçon a une telle capacité d'adaptation que les résultats suivront très vite. Il sera sans nul doute le plus jeune champion du monde de Formule 1. Et sa gloire rejaillira sur Mercedes... « Il s'agit d'une vraie politique d'image », confie Jürgen Hubbert. Le président Schrempp finit par donner son accord.
Début septembre, entre les Grands Prix de Belgique et d'Italie, Peter Sauber reçoit une offre ferme de 25 millions de dollars. Il sollicite pour avis les experts du Crédit Suisse, son partenaire. Les juristes et financiers helvètes n'émettent aucune objection. Sauber réalise une magnifique « culbute »: il avait acheté Räikkönen 5 millions de dollars neuf mois plus tôt ! De l'autre côté de la table, Ron Dennis, désormais convaincu de tenir la pépite de la décennie, avait proposé à Mercedes de faire signer Räikkönen pour... dix ans ! Les deux Jürgen, Schrempp et Hubbert, ont un peu refréné ses ardeurs. Reste que le jeune Finlandais bénéficiera d'un accord unique: un salaire de base de 8 millions de dollars qui sera augmenté de 8 autres millions par chaque année de renouvellement ! Pas mal pour un garçon qui roulait deux ans plus tôt en karting ! En réalité, Räikkönen devra céder 50 % de cette somme aux Robertson père et fils, dont la « maison de placement » est décidément la plus audacieuse de ces dernières années.
Sources :
- Renaud de Laborderie, Le Livre d'or de la Formule 1 2001, Paris, Solar, 2001
- Sport auto, octobre 2001
- Sportune
Tony