En rouge...
Le 10 septembre 2024, Aston Martin annonce le recrutement d'Adrian Newey et met ainsi un terme à plusieurs mois d'incertitude quant au sort du célèbre ingénieur anglais, lequel a savamment entretenu le flou autour de ses intentions après avoir quitté Red Bull Racing. À bientôt 66 ans, il laissait même entendre que l'heure était venue pour lui de se reposer et de profiter de sa famille. Mais il n'a pas pu résister à un dernier défi. Bien sûr, pendant ces quelques mois, son téléphone n'a guère cessé de sonner. Les sollicitations furent nombreuses et pressantes. Au moins quatre écuries ont tenté de le séduire. Deux propositions furent rapidement éliminées. Tout d'abord, celle émanant de Williams. Adrian Newey n'est pas un nostalgique et n'avait aucune envie de retourner à Grove, un quart de siècle après son départ. De toute façon, cette équipe ne pouvait répondre à ses prétentions financières. Il en allait de même pour Alpine qui s'est manifestée tardivement, durant l'été. Flavio Briatore a-t-il vraiment cru qu'il pourrait attirer Newey dans une écurie en perdition ? Il s'agissait peut-être surtout de mettre la pression sur le staff d'Enstone...
En vérité, Adrian Newey et son agent Eddie Jordan n'ont étudié sérieusement que deux pistes: Ferrari et Aston Martin. Et pendant de longue semaines, Maranello semblait avoir l'avantage. Après tout, l'histoire eût été belle. Courtisé de longue date par le Cheval Cabré (les premiers contacts remontent aux années 1990), Newey aurait enfin quitté sa chère Angleterre pour mettre son génie au service du plus prestigieux constructeur du monde. Qui plus est, au moment même où l'autre icône britannique de la Formule 1, Lewis Hamilton, rejoignait également celui-ci. Les négociations ont été fort avancées. Au printemps 2024, Newey effectue plusieurs voyages en Italie pour rencontrer John Elkann et Benedetto Vigna, respectivement président et directeur général de Ferrari. Ceux-ci sont prêts à de larges concessions. Nul doute qu'ils ont proposé à leur interlocuteur un juteux salaire. Du reste, Newey rechignant à quitter son pays, Ferrari lui aurait permis de conserver un bureau d'études outre-Manche, à l'instar de John Barnard trente ans plus tôt.
Seulement, un obstacle insurmontable fait avorter ce mariage longtemps fantasmé entre Newey et Ferrari. L'ingénieur anglais, unanimement respecté, véritable magicien qui a su mener au succès tous ses employeurs, estime à bon droit qu'à l'automne de carrière, il ne peut plus être considéré comme un simple salarié, aussi incontournable soit-il. Il aimerait enfin être impliqué dans la direction d'une écurie, peser sur les grands choix stratégiques, voire même entrer au capital. Ainsi, malgré tous ses succès, Newey a sans doute quelque peu souffert d'être cantonné au rôle de directeur technique, alors que ses compétences de manager (n'oublions pas les dizaines d'ingénieurs qu'il a formés et dirigés), son immense expérience et sa renommée dépassant largement le cadre de la F1 auraient pu lui permettre de prétendre à un rôle de véritable codirecteur. Ce qu'il ne put faire chez Williams et McLaren, où Sir Frank et Ron Dennis régnaient en maîtres absolus. Chez Red Bull, bien que bénéficiant d'une très large autonomie à l'usine de Milton Keynes, Newey a dû pendant deux décennies composer avec la dyarchie formée par Christian Horner et Helmut Marko. Et quand celle-ci faillit voler en éclats en 2023-2024, suite à la succession difficile de Dietrich Mateschitz, le natif de Stratford-upon-Avon, consterné par les conséquences néfastes de cette lutte d'influence, a préféré rendre son tablier.
Or, ce souhait de devenir un véritable codirigeant fait justement capoter ses négociations avec Ferrari. À Maranello, le pouvoir ne se partage pas, du moins avec un « étranger ». S'entrégorger entre Italiens, passe encore. Mais laisser les mains libres à un « Inglese »... Selon le magazine Autosprint, Newey souhaitait influer directement sur la gestion de l'écurie. Il exigeait notamment un droit de veto sur le recrutement des ingénieurs, la répartition des tâches et les partenariats techniques, des responsabilités qui relèvent normalement du seul team principal. Frédéric Vasseur a fait savoir à John Elkann et Benedetto Vigna qu'il n'accepterait pas de partager le pouvoir avec Newey, pour des raisons d'efficacité décisionnelle. « J'ai toujours pensé que le groupe est plus important que les individus », commente plus tard le manager français. « La stabilité de l'équipe et la sérénité indispensable pour que les autres membres du team travaillent harmonieusement ensemble sont essentielles à son bon fonctionnement. » En clair, Newey aurait été un facteur de discorde à Maranello...
... ou en vert ?
C'est ainsi qu'assez rapidement, Newey et Jordan accueillent avec plus de faveur les offres émanant d'Aston Martin. Lawrence Stroll, l'homme qui entend faire de l'ex-petite structure de Silverstone un « top team » hégémonique, se donne les moyens de ses ambitions. Ses atouts sont connus: un contrat de sponsoring avec le géant pétrolier saoudien Aramco, la construction d'une nouvelle usine ultra-moderne à Silverstone, un accord de motorisation « usine » avec Honda pour 2026, le recrutement d'ingénieurs de grand renom (le dernier en date étant l'ex-directeur technique de Ferrari Enrico Cardile), la présence jusqu'en 2026 de Fernando Alonso. Très tôt, Stroll fait du recrutement de Newey sa priorité. Engager ce dernier, c'est l'assurance d'aborder avec confiance les bouleversements réglementaires de 2026. Tout le monde s'attend à ce que, encore une fois, Newey-le-magicien triomphe des nouvelles normes aérodynamiques pour créer un nouveau modèle hégémonique. D'autant que ce futur règlement, avec notamment l'introduction de l' « aérodynamique intelligente », doit déjà faire phosphorer ses petites cellules grises...
Mais pour arriver à ses fins, Stroll doit se montrer plus généreux que Ferrari. Il ne compte pas ses deniers et offre à Newey un contrat absolument inouï pour un ingénieur, 100 millions de dollars sur trois ans, plus des bonus indexés sur les résultats. Voilà déjà de quoi éteindre la piste Ferrari. Eddie Jordan informe John Elkann de cette proposition. Le président de Ferrari refuse de s'« aligner », estimant que son entreprise doit avant tout consacrer ses ressources au développement du groupe propulseur 2026. Mais Stroll obtient surtout la faveur de Newey en acceptant de lui ouvrir le capital de son écurie. On l'a dit, voilà de longues années que Newey considère que ses éminents services justifient pareil intéressement. Déjà, en 1997, il avait abandonné Frank Williams car celui-ci refusait de lui vendre des parts de son écurie ! Et bien sûr, une telle concession était inenvisageable pour Ferrari. En revanche, Stroll Sr., prêt à tout pour hisser Aston Martin au sommet de la F1, n'a pas reculé devant cette exigence et offrirait, selon les sources, 3 à 4% du capital à Adrian Newey. L'accord est ainsi conclu fin août 2024, et l'officialisation a lieu quelques semaines plus tard, entre les Grands Prix d'Italie et de Singapour.
Lawrence Stroll met les petits plats dans les grands pour annoncer ce recrutement. Ce 13 septembre 2024, Aston Martin Aramco F1 Team diffuse en direct sur Youtube la vidéo de l'arrivée de Newey à Silverstone, accueilli en grandes pompes par les Stroll père et fils et Fernando Alonso, sous les vivats des employés. Jamais l'engagement d'un ingénieur n'avait fait l'objet d'un tel faste. L'aura du technicien en question le vaut bien, dira-t-on. Bien sûr, Lawrence Stroll pavoise. Il vient d'engager l'homme-orchestre qui pourra satisfaire toutes ses ambitions. « Je peux vous dire qu'Adrian est une bonne affaire, sourit-il. Je suis dans le business depuis quarante ans, et je n'ai jamais été aussi sûr de moi ! Il ne s'agit pas d'un investissement, il est actionnaire et partenaire, et c'est le meilleur associé possible pour l'écurie. J'insiste: c'est un partenaire, pas un simple employé. Et il est même assez peu cher par rapport à ce qu'il va nous rapporter. » Newey admet avoir été « très touché » par la confiance que lui accorde son nouvel employeur. Ainsi, en tant qu'associé et actionnaire, il aura les mains totalement libres pour insuffler une nouvelle dynamique sur le campus de Silverstone. « Adrian décidera de tout, de l'organisation à la direction technique », assène Stroll. A priori, Newey a désormais tout pour être heureux: il reste en Angleterre, bénéficie des pleins pouvoirs au sein d'une équipe dont il est financièrement parti prenant, jouit d'un salaire mirobolant et pourra exercer ses talents grâce à la nouvelle réglementation technique qui entrera en vigueur en 2026. Voilà d'ailleurs ce qui le motive peut-être en priorité: hisser Aston Martin au sommet de la F1 comme il l'a fait jadis avec Red Bull. Eddie Jordan révèle que son ami et client préférait relever pareil défi au lieu de s'installer dans une équipe déjà au sommet, comme Ferrari.
Ce grand raout organisé par Aston Martin irrite toutefois Christian Horner. Ce dernier rappelle que Newey n'en a pas fini avec ses obligations avec Red Bull: il doit encore assurer la promotion de son dernier bébé, la supercar RB17, récemment présentée au Festival de Goodwood. « Cette célébration était prématurée car Adrian n'est pas arrivé au terme de son contrat avec nous », lâche Horner à Bakou. Reste à savoir justement quand Newey pourra endosser ses nouveaux habits verts. On parle du 2 mars 2025, soit juste avant le coup d'envoi de la prochaine saison. Quoiqu'il en soit, nul doute que le vieux sorcier a déjà son idée derrière la tête pour tirer parti de la révolution de 2026...
Sources :
- f1i.autojournal.fr
- Jérémy Satis, « Adrian Newey donne des ailes à Aston Martin », Auto Hebdo n°2479, 18 septembre 2024
Tony