L'insidieuse rumeur...

Près d'un an après le dénouement litigieux du championnat 2021 à Abou Dhabi, une nouvelle ombre est jetée sur cette tumultueuse saison. Peu avant le GP de Singapour, deux journaux, l'italienne Gazzetta dello Sport et l'allemand Auto Motor und Sport, sans doute respectivement informés par Ferrari et Mercedes, révèlent que Red Bull et Aston Martin seraient soupçonnées d'avoir dépassé en 2021 le tout nouveau plafond budgétaire, alors fixé à 145 millions d'euros. Les comptes de ces deux équipes auraient été jugés irréguliers par les inspecteurs délégués par la FIA. L'infraction commise par Red Bull retient bien entendu davantage l'attention puisque cette équipe a déployé l'an passé d'énormes efforts pour permettre à Max Verstappen de remporter le titre mondial face à Lewis Hamilton et Mercedes. On évoque un dépassement de 4 à 5 millions d'euros, considéré comme « mineur » par le règlement financier car n'excédant pas 5 % du budget autorisé, mais qui peut tout de même entraîner des sanctions. Toutefois, chacun attend la publication du rapport officiel sur les comptes 2021, prévue pour le mercredi 5 octobre 2022.

 

L'affaire enfle à Singapour. Mercedes et Ferrari, les principales rivales de Red Bull, montent au créneau pour dénoncer l'infraction supposée. Selon elles, il est impossible de transiger: toute violation du fair-play financier, même « mineure », offre un avantage au contrevenant. Un châtiment exemplaire est donc indispensable sous peine de décrédibiliser le principe même du fair-play financier. « On ne veut pas que les règles changent en cours de saison via un compromis », prévient Laurent Mekies pour Ferrari. « Peu importe qu'il s'agisse d'un dépassement de 5, 7 ou 10 millions de dollars. 7 millions, ce sont 70 ingénieurs qui donneraient plusieurs dixièmes à la voiture. Il ne faut pas omettre que la réglementation financière est devenue plus cruciale que le règlement sportif et technique. » Les team managers considèrent que si les incartades ne sont pas sévèrement et immédiatement punies, alors tout le modèle économique adopté en 2020 pourra être jeté à la poubelle. « C'est un test vital pour le plafonnement budgétaire: s'il échoue, ce sera la fin de partie ! » assène Mekies. « L'établissement du budget capé a été la meilleure décision prise en F1 ces vingt dernières années, il ne faut pas la compromettre par un éventuel manque de décision ou de sévérité », renchérit Frédéric Vasseur. Enfin, Toto Wolff est sans surprise le plus virulent contre Red Bull. Il estime que si celle-ci n'est pas punie, alors Mercedes n'aura aucune raison de respecter à l'avenir les normes budgétaires... D'autre part, certains chez Mercedes se demandent s'il ne serait pas opportun de sanctionner sportivement RBR, c'est-à-dire d'ôter la couronne 2021 du front de Max Verstappen pour la donner à Lewis Hamilton !

 

La question des sanctions est en effet très épineuse. Personne ne sait quelles mesures concrètes compte prendre la FIA si les infractions sont caractérisées. La législation indique que « les manquements à la procédure peuvent entraîner des pénalités financières et/ou des pénalités sportives mineures en cas de circonstances aggravantes ». Ce qui est flou. Jost Capito (Williams) s'oppose à ce que les punitions portent sur les championnats de 2021, estimant que ce serait une terrible contre-publicité pour la F1. En effet, le grand public ne comprendrait pas que Verstappen soit déclassé un an après au profit de Hamilton, surtout après la pénible mascarade d'Abou Dhabi. Laurent Mekies relève pour sa part que les dépassements budgétaires n'ont pas seulement des conséquences sur l'exercice en cours, mais aussi à moyen et long terme: « Cela pose la question de l'avantage que l'on pourrait tirer d'une violation du règlement pour l'année suivante. Si vous violez le règlement en 2021, quel bénéfice en tirez-vous pour 2022 ou même 2023 ? Il faudra élucider tout cela avant de déterminer une éventuelle sanction ».

 

RBR contre-attaque

Après l'accusation, la parole est à la défense. A Singapour, Aston Martin, Mick Krack (Aston Martin) se borne à déclarer qu'il attend la publication du rapport fédéral pour délivrer un commentaire. Bien entendu, on est plus prolixe du côté de Red Bull. Voire même vindicatif. Ainsi, Max Verstappen invite les autres écuries - comprendre Mercedes - « à la boucler » sur ce sujet. Christian Horner nie quant à lui les assertions parues dans la presse. Il affirme que les comptes de RBR sont en règle et que de toute façon la FIA n'a pas achevé son travail de vérification. Horner dit attendre sereinement la publication du rapport fédéral. « Notre avons soumis nos comptes en mars et nous sommes absolument sûrs que notre déclaration est sous le plafond ! » assène-t-il avec sa morgue coutumière. Le patron de RBR estime que ces bruits relèvent de la diffamation et se dit prêt à riposter sur le terrain judiciaire. « Nous prenons ces déclarations au sérieux et nous allons examiner les options qui s'offrent à nous », tonne-t-il. « Il est absolument inacceptable de faire de tels commentaires, lesquels sont totalement diffamatoires ».

 

En outre, Horner se demande comment Ferrari et Mercedes ont pu recueillir ces prétendues informations: « Comment diable une équipe peut-elle connaître les détails de notre rendu de comptes alors que l'opération est strictement privée ? Comment peut-elle savoir si nous sommes en infraction ou pas ? » Le volubile Dr. Helmut Marko a son idée sur la question. D'après lui, Shaila-Ann Rao, directrice des monoplaces auprès de la FIA et ancienne conseillère de Toto Wolff, serait à l'origine de ces « fuites ». Cette déclaration est très vite qualifiée de « fake news » par la fédération. En fait, en cherchant une éventuelle « taupe », Marko et Horner avouent en creux qu'il y a bien un loup tapi au fond de leurs comptes. Et d'ailleurs Marko lui-même confirme à Singapour que certains points font l'objet d'un litige, même s'il affirme que la bonne foi de son écurie ne saurait être mise en doute...

 

Le Taureau Rouge sur le gril

Le 5 octobre, la publication tant attendue du rapport de la FIA est reportée de quelques jours. Il n'en faut pas plus à certains esprits soupçonneux, tels MM. Wolff et Binotto, pour y voir la trace d'intenses négociations entre les autorités sportives et Red Bull afin d'atténuer un scandale de plus en plus prévisible. Ce n'est finalement que le 10 octobre que la fédération remet des « certificats de conformité » aux écuries qui ont respecté le plafond budgétaire. Ferrari, Mercedes, Alpine, Alfa Romeo, McLaren, AlphaTauri et Haas sont déclarées blanches comme neige. Williams est épinglée pour un manquement à la procédure qui a cependant été résolu dès mai 2022. Contrairement à ce qu'affirmait la presse, Aston Martin n'a pas crevé le plafond mais a commis une simple infraction procédurale.

 

En revanche, Red Bull est bien la seule équipe qui n'a pas respecté la norme budgétaire, avec un dépassement de moins de 5 % qualifié de « mineur », mais tout de même chiffré à 7 millions d'euros. Bien sûr, les autres équipes, et notamment Mercedes et Ferrari, tombent à bras raccourcis sur les contrevenants et exigent une réponse très sévère. Toto Wolff rejette ainsi une simple sanction pécuniaire, et rappelle que s'il n'obtient pas satisfaction, Mercedes considérera le règlement financier comme caduc: « Cela ne serait pas juste car ça reviendrait à sanctionner le droit de tricher en s'acquittant d'une amende, et Red Bull ne manque pas d'argent. Si c'est vraiment la seule sanction dont ils écopent, alors nous sommes prêts à prévoir un budget supplémentaire et l'amende qui va avec pour récupérer de la performance et revenir au sommet ! » La situation se complexifie parce que Red Bull campe sur sa position et nie encore toute infraction. « Nous n'avons pas enfreint le règlement financier ! » réaffirme Helmut Marko. « Du reste, nous n'avons pas été informés d'une quelconque culpabilité et nous poursuivons les discussions avec la FIA ». Cette dernière assertion inquiète Mattia Binotto qui y voit la preuve de tractations secrètes entre Red Bull et le pouvoir sportif pour étouffer l'affaire: « Il y a des points qui ne sont pas clairs, tout d'abord le fait que la FIA et l'équipe incriminée se contredisent ! Je suis un peu pessimiste, mais la clarté et la transparence s'imposent ».

 

En tout cas, si Red Bull devait subir une punition sportive, cela se traduirait très certainement par une perte de points au classement des constructeurs. Or, après le Grand Prix du Japon, l'équipe au taureau affiche 619 points au compteur, soit 165 de plus que Ferrari, et se trouve donc en mesure de conquérir très prochainement ce championnat. Mohammed Ben Sulayem et la fédération se trouvent face à un choix crucial. Soit ils reprennent la main et frappent durement Red Bull, ce qui pourrait se traduire par une sévère amende et une perte de points très substantielle, peut-être à même de lui faire perdre le titre des constructeurs. Soit ils font preuve d'apaisement (certains diraient de lâcheté) et se contentent d'une punition symbolique. Mais dans ce cas, c'est tout l'édifice du « fair-play budgétaire » qui menacera de s'effondrer, car ni Mercedes ni Ferrari ni aucune autre équipe ne se sentira tenue par un règlement que chacun peut violer en toute impunité...

 

Sources :

- Jean-Michel Des noues, L'épreuve du feu pour la Formule 1, Auto Hebdo, n° 2382, 5 octobre 2022

- Jérémy Satis, Fair-play financier, Red Bull crève le mauvais plafond, Auto Hebdo n°2383, 12 octobre 2022

 

Plafond budgétaire: Red Bull sanctionnée

Tony