Hill sur le marché: des fausses pistes

Écarté par Williams au profit de Heinz-Harald Frentzen, Damon Hill se trouve en cette fin d'été 1996 dans une situation des plus paradoxales: en passe de remporter le titre mondial, aucun « bon » volant ne s'offre à lui pour 1997 ! C'est que le Britannique arrive fort tard sur le marché des transferts. Ferrari n'étant pas une option, il entretenait cependant quelques contacts avec McLaren. Mais Ron Dennis a préféré reconduire Mika Häkkinen et David Coulthard pour 1997. En 1998, peut-être... Flavio Briatore affiche un plus grand intérêt. Le patron de Benetton Formula a de l'estime pour Hill, quoiqu'il en ait dit les années précédentes, lorsque l'Anglais était le grand rival n°1 de Michael Schumacher. Briatore songe à une manœuvre hardie: casser le contrat de Jean Alesi, qui l'a déçu, pour engager le probable futur champion et ramener le n°1 à Enstone. Le 11 septembre, l'Italien demande à son avocat, Me Carman, de lui dresser le devis de la procédure de licenciement d'Alesi. Le document arrive huit jours sur son bureau. Briatore s'étrangle: s'il souhaite mener à bien cette opération indélicate, il devra s'acquitter d'indemnités s'élevant à plus de dix millions de dollars ! Du reste, Renault s'oppose fermement à l'éviction d'Alesi et ne veut pas mettre la main à la poche pour engager Hill. La piste Benetton s'évanouit.

 

Lors du GP d'Italie, du 5 au 8 septembre, Damon Hill s'est entretenu avec Jackie Stewart, Eddie Jordan et Tom Walkinshaw qui lui ont fait des propositions formelles pour 1997. La piste Stewart est attrayante: la nouvelle équipe dirigée par l'ex-champion du monde et son fils Paul bénéficiera du plein soutien technologique de la Ford Motor Company. Hill pourrait devenir le fer de lance de cette aventure. Du moins tel est le discours que tient Jackie Stewart. Car en vérité, Martin Whitaker, le directeur sportif de Ford, lui a fait savoir que sa firme ne lâcherait pas une livre sterling pour Hill. Ford cherche un pilote plus jeune (et moins cher) pour développer ce programme semi-officiel en Formule 1. Par exemple, le jeune Rubens Barrichello, tombé en disgrâce chez Jordan. Hill barre d'une croix sur l'option Stewart.

 

Restent les hypothèses Jordan et Arrows. La première semble a priori la plus attirante: l'équipe de Silverstone a jusqu'ici inscrit vingt points en 1996 contre un seul pour celle de Leafield. Elle bénéficie par ailleurs d'un budget conséquent et du très bon V10 Peugeot, alors qu'Arrows doit se contenter – pour l'heure – du modeste V8 Hart. Eddie Jordan déploie comme à son habitude des trésors de charme et de rouerie pour séduire sa proie. Mais Damon Hill écoute aussi très attentivement Tom Walkinshaw. L'ex-rugbyman, autant sinon plus roublard que Jordan, prétend faire d'Arrows un « top team » à moyenne échéance. Pour cela, il lui faut un bon moteur, et il est en passe de chiper à Tyrrell l'exploitation exclusive du V10 Yamaha, dont il s'engage à financer le développement grâce à Geoff Goddard, un ingénieur de Cosworth engagé à prix d'or. Par ailleurs, Arrows disposera en 1997 des nouveaux pneus Bridgestone, dont Walkinshaw promet monts et merveilles. Hill demeure cependant sceptique. TWR-Arrows reste pour l'heure une écurie de fond de grille. Le V10 Yamaha n'a pas la meilleure réputation, et personne ne sait ce que vaudront les Bridgestone. Mais Walkinshaw a du bagout et, à force d'arguments, il vainc peu à peu les réticences de son interlocuteur.

 

D'autre part, Damon Hill s'aperçoit à Estoril que son champ d'alternatives s'est singulièrement rétréci. En effet, Jacques Calvet, le président de PSA, a fait savoir à Eddie Jordan qu'il refusait de contribuer à l'éventuel salaire du pilote britannique, décidément peu prisé par les grands constructeurs... Hill pâtit d'une réputation contrastée: bon pilote solide et travailleur, il n'est cependant pas considéré comme un grand champion, et encore moins comme une « star » à l'égal de Michael Schumacher. Privé du soutien de Peugeot, Eddie Jordan abandonne donc la piste Hill. Au Portugal, tout en annonçant l'engagement de Ralf Schumacher pour 1997, l'Irlandais supplie Rubens Barrichello d'attendre quinze jours pour signer avec une autre équipe ! Ce dernier n'en revient pas: voilà des semaines que son patron lui a de fait redonné sa liberté... Aussi « Rubinho » s'est-il déjà formellement engagé auprès de Jackie et Paul Stewart. Jordan se retrouve le bec dans la bière (irlandaise) !

 

Hill - Diniz - Parmalat: la nouvelle armature de TWR-Arrows

Le mardi 24 septembre, deux jours après le GP du Portugal, Damon Hill et son avocat Michael Breen franchissent le seuil de Gladstone Manor, la propriété de Tom Walkinshaw, sise près de Silverstone. C'est l'heure de parler « gros sous ». Arrows ne peut certes pas offrir à Hill les 12 millions de dollars annuels qu'il réclamait à Frank Williams, mais lui propose une garantie de 8 millions de dollars, agrémentée de possibles bonus. Le pilote anglais aurait voulu 10 millions, mais il ne négocie pas en position de force... Afin d'emporter la décision, Walkinshaw laisse entendre qu'il est en passe d'engager John Barnard himself comme futur directeur technique. Néanmoins, le soir, Hill regagne son domicile de Killaney, dans la banlieue de Dublin, où il s'est expatrié, sans rien n'avoir signé. Il a exigé un dernier préalable: visiter les installations de l'entité Tom Walkinshaw F1 (qui chapeaute l'écurie Arrows), à Kidlington, au sud de Silverstone. L'excursion a lieu le 26 septembre. À son issue, Walkinshaw présente à Hill un contrat d'un an, à signer sous quelques jours. Il omet de dire que Bernie Ecclestone l'appelle presque quotidiennement pour savoir où en sont les tractations. L'œil rivé sur les audiences télévisées britanniques, le « Grand Argentier » veut absolument que le probable futur champion du monde trouve un volant pour la prochaine saison... Damon Hill paraphe le contrat proposé mais pose une dernière exigence: annoncer lui-même son transfert à la presse. Une question d'amour-propre, après le rude camouflet que lui a adressé Williams-Renault. Ainsi, le 27 septembre, l'Anglais convoque la presse pour officialiser sa signature avec Arrows pour la seule saison 1997.

 

Pour sortir Arrows de l'ornière, Tom Walkinshaw a toutefois besoin d'argent, de beaucoup d'argent. Aussi, pour épauler Damon Hill, ne songe-t-il pas à ses pilotes actuels, Jos Verstappen, encore trop maladroit, ou Ricardo Rosset, dont le talent n'est rien de moins que douteux. Ses espoirs se tournent plutôt vers Pedro Diniz, qui n'est certes pas un foudre de guerre, mais sans conteste le coureur le plus riche du plateau grâce à la manne Parmalat que lui apporte son milliardaire de père. Walkinshaw le connaît bien puisque c'est lui qui, dix mois plus tôt, l'a fait venir chez Ligier, non sans tenter au passage de poser la main sur son pactole. Fin mars, lors de sa rupture avec les Bleus, l'Écossais a tenté – en vain – d'emmener avec lui Diniz chez Arrows. En cette fin 1996, le Brésilien n'est cependant plus heureux chez Ligier, où il se sent déconsidéré. Le 7 octobre, à Tokyo, Diniz assiste à une grande réception offerte par Hirotoshi Honda à ses partenaires de Ligier Sports en marge du Grand Prix du Japon. À cette occasion, il révèle au patron de Mugen que Walkinshaw lui a fait une offre pour 1997. M. Honda lui répond aimablement qu'il a demandé à Ligier d'engager un pilote japonais pour 1997 (probablement le jeune Shinji Nakano) en échange d'une ristourne sur le prix des V10 Mugen. Diniz est donc libre.

 

Le 10 octobre, Pedro Diniz rencontre Tom Walkinshaw dans le hall de l'hôtel jouxtant le circuit de Suzuka. Il signe un contrat de deux ans avec TWR (et non avec Arrows) qui lui assure une égalité de traitement avec Damon Hill. En parallèle, Walkinshaw conclut avec José Brunoro, responsable du marketing sportif chez Parmalat, un contrat de partenariat s'élevant à 12 millions de dollars. Voilà le salaire de Hill garanti. Le bel édifice TWR-Arrows prend forme. Que vaudra-t-il à l'épreuve ?

 

Source: Renaud de Laborderie, Hill – Diniz – Walkinshaw, le trio d'or de la saison 1997, Sport Auto, novembre 1996

Tony