Présentation de l'épreuve
En 1967, l'accident mortel de Lorenzo Bandini en fin de Grand Prix avait été imputé en partie à la fatigue du pilote, tant la course était longue et éprouvante. Afin d'éviter qu'une telle situation se reproduise, la distance a été ramenée cette année à 80 tours au lieu de 100 auparavant. Par ailleurs, la célèbre chicane du port est déplacée, plus éloignée de la sortie du tunnel.
Le nombre de participants à la course est limité à 16, compte tenu du profil du circuit. Les constructeurs et les organisateurs de grand Prix ont établi une liste de pilotes et équipes « invités », donc qualifiés d'office pour chaque course, quel que soit leur chrono de qualification. Cette liste a été établie en fonction du palmarès des pilotes et de la réputation des constructeurs. Les heureux élus pour Monaco sont les deux Lotus (Hill et Clark initialement), les deux Brabham (Brabham et Rindt), les deux Mc Laren (Mc Laren et Hulme), les deux Ferrari (Amon et Ickx), la BRM de Rodriguez, la Honda de Surtees, l'Eagle de Gurney et la Cooper de Scarfiotti. L'équipe Matra n'ayant pas encore de palmarès en Formule 1 ne figure pas sur cette liste, ce qui peut sembler injuste au vu de ses performances de début de saison.
Enzo Ferrari a choisi de boycotter l'épreuve, semble-t-il, pour manifester son mécontentement face aux conditions de sécurité du circuit. Le Commendatore estime en effet que les organisateurs monégasques n'ont pas fait le nécessaire pour modifier le tracé et protéger les pilotes. La liste des pilotes invités, et donc assurés d'une place sur la grille, passe à 9, Jim Clark n'étant malheureusement plus là. Tous les autres pilotes devront se qualifier.
Sur les 22 engagements répertoriés, trois ne seront pas honorés : Keith St John, pilote sans palmarès prévu sur une antique Mc Laren M2B, David Hobbs, dont la BRM privée n'est pas prête, et Chris Irwin. Ce dernier, engagé sur une BRM officielle, a été victime d'un très grave accident une semaine auparavant aux essais des 1 000 km du Nürburgring au volant d'un proto Ford 3l. S'il a survécu, il gardera définitivement de graves séquelles qui mettront fin à sa carrière.
Le n°1 est attribué à la Matra MS 11 engagée par Matra Sports pour Jean-Pierre Beltoise. C'est le grand retour en Grand Prix d'une monoplace 100% française. Son moteur V12 de 3000cc est censé frôler les 400cv, dans un bruit qui deviendra une référence pour les amateurs du genre. Les six sorties d'échappement d'une longueur inhabituelle lui donnent une allure impressionnante. L'ensemble serait proche des 600kg, ce qui va constituer un handicap certain.
Pas de changement chez Brabham, avec Jochen Rindt sur une BT 24 et Jack Brabham sur une BT 26, comme en Espagne 15 jours plus tôt. BRM engage Pedro Rodriguez sur une P133 inchangée et Richard Attwood sur une P126, en remplacement de Mike Spence. Ludovico Scarfiotti est toujours sur une Cooper T86B à moteur BRM, mais son équipier n'est pas Brian Redman. Ce dernier participe le même week-end aux 1 000 km de Spa en Sport Prototypes. Il est remplacé par Lucien Bianchi, dont la dernière apparition en Grand Prix remonte à 1965. Sur la Honda de John Surtees, les disques de freins sont désormais ventilés, pour tenter de remédier aux problèmes rencontrés à Jarama.
Lotus présente la version B de son modèle 49 : empattement augmenté, nouvelle boite de vitesse Hewland FG 400 plus légère que l'ancienne ZF, suspension revue, jantes plus larges. Graham Hill disposera en plus d'éléments aérodynamiques inédits en F1 : petits ailerons avant et capot arrière en forme de coin terminé par un becquet. Son nouveau coéquipier est Jackie Oliver, dont ce sera le premier Grand Prix. Il s'était surtout fait remarquer par sa victoire dans la catégorie des Formule 2 lors du Grand Prix d'Allemagne 1967 sur le Nürburgring au volant d'une Lotus officielle.
Toujours handicapé par sa blessure au poignet, Jackie Stewart est remplacé sur la Matra-Ford MS10 par Johnny Servoz-Gavin. Ce sera son deuxième Grand Prix, et le premier au volant d'une Formule 1 de 3l, après sa première participation ici même en1967 sur une Formule 2. Les deux Mc Laren M7A de Bruce Mc Laren et Denny Hulme n'ont pas conservé les réservoirs latéraux aperçus en Espagne et le capot avant a été raccourci pour favoriser le refroidissement sur ce circuit à basse vitesse.
Après avoir fait l'impasse sur l'Espagne, Dan Gurney revient aux Grands Prix avec son Eagle T1G à moteur Weslake V12. Celui-ci aurait été amélioré au niveau des bielles et pistons. On retrouve les mêmes teams privés qu'à Jarama : Reg Parnell engage une BRM P126 pour Piers Courage, et Rob Walker une Lotus 49 pour Jo Siffert. Jo Bonnier fait débuter sa Mc Laren M5A BRM qu'il n'avait pas inscrite en Espagne et Silvio Moser tentera de qualifier la Brabham BT 20 Repco engagée par son compatriote Charles Vögele.
Essais et qualifications
La première séance débute jeudi à14h00 et voit Graham Hill dominer la situation, en 1'28'9, devant Rindt en 1'29''7. Attwood se montre déjà bien à l'aise avec le 3e temps en 1'30''5. Il est suivi par Siffert, McLaren, puis le débutant Servoz-Gavin en 1'31''1. On trouve ensuite Oliver et Courage en 1'31''7, Hulme en 1'32''2, Surtees en 1'32''6, Beltoise et Scarfiotti en 1'32''9, Rodriguez en 1'33''8 et Gurney en 1'38''4. Bianchi occupe la dernière place en 1'42''3, loin de la qualification, handicapé par une monoplace aux dimensions de son pilote habituel Redman.
La deuxième séance a lieu vendredi à 20h00 : la hiérarchie évolue quelque peu avec toujours Hill en tête en 1'28''2, mais suivi cette fois par le surprenant Servoz-Gavin à égalité avec Siffert en 1'28''8. Surtees remonte bien en 1'29''1, et Rindt se maintient en 1'29''2. Attwood confirme en 1'29''6 devant Beltoise en 1'29''7. Hulme suit en 1'30''4 devant Rodriguez en 1'30''5 et Courage en 1'30''6. Brabham, qui n'avait pu participer à la première séance pour un problème de moteur, réalise 1'31''2, devant Mc Laren en 1'32''9. Bianchi se montre en progrès avec 1'33''00 qui le qualifierait devant Bonnier (1'33''4) et Moser (1'34''5). Oliver faiblit avec 1'35''2. Victime d'une fuite d'huile, Scarfiotti régresse avec 1'33''9 et Gurney ne tourne pas, dans l'attente d'un nouveau moteur.
La séance du samedi se déroule sur piste en partie mouillée. Certains parviennent malgré tout à améliorer comme McLaren en 1'29''6 et Rodriguez en 1'30''4. Gurney profite de son nouveau moteur pour réaliser 1'32''9. Hulme est absent, parti pour Indianapolis où il va tenter de se qualifier pour les 500 Miles avant de revenir dimanche à Monaco pour le Grand Prix. Deux pilotes non invités seront éliminés suite aux qualifications, et ils sont trois postulants à ce stade : Bianchi, Bonnier et Moser. Bianchi arrache sa qualification en 1'31''9, devançant Bonnier de 2/10 de seconde et Moser de 5/10. Tous trois devancent deux pilotes invités, dont la place était assurée : Scarfiotti et Gurney.
Le Grand Prix
Comme chaque année, le Grand Prix F1 est précédé le samedi par le Grand Prix de Formule 3. C'est l'occasion pour les jeunes pilotes de se mettre en valeur devant les directeurs d'écuries de Formule 1 sur un tracé particulièrement sélectif. Après Jean-Pierre Beltoise en 1966 et Henri Pescarolo en 1967, c'est encore un Français qui l'emporte cette année : Jean- Pierre Jaussaud. Il devance rien moins que Peter Gethin, Ronnie Peterson et François Cevert, tous futurs pilotes de Formule 1 et vainqueurs de 12 Grands Prix à eux trois. Malgré une carrière fort honorable, Jaussaud ne connaitra pas autant de réussite alors que son talent semblait le permettre.
Le départ du Grand Prix F1 a lieu par beau temps, sous le soleil.
Départ : Les occupants de la première ligne démarrent ensemble, mais Servoz-Gavin parvient à prendre l'avantage sur Hill pour virer en tête à Sainte-Dévote. Derrière, le peloton suit dans l'ordre de la grille, mais Mc Laren et Oliver s'accrochent à la sortie du tunnel : déjà deux abandons avant la fin du premier tour.
1er tour : Devant un public ravi, la Matra bleue de Servoz-Gavin mène devant Hill, Surtees, Siffert, Rindt, Attwood, Rodriguez, Beltoise, Courage, Brabham, Scarfiotti, Gurney, Hulme et Bianchi.
2e : Siffert a passé Surtees, et Servoz-Gavin creuse un petit écart avec Hill.
3e: Courage a touché à la chicane et s'arrête à son stand. Servoz-Gavin se détache toujours mais accroche une bordure dans le tunnel. Scarfiotti touche aussi et perd deux places.
4e: Hill passe en tête. Servoz-Gavin arrive beaucoup plus tard avec la roue arrière gauche désarticulée : sa démonstration s'arrête là. Plus loin dans le classement, Gurney, Hulme et Bianchi profitent des arrêts de Courage et Scarfiotti pour gagner deux places.
8e: Brabham doit renoncer à cause d'une roue arrière desserrée.
9e: Cette fois, c'est la deuxième Brabham, celle de Rindt, qui abandonne suite à une attaque trop optimiste de Rindt sur Surtees au virage de Mirabeau. Des ennuis électriques ralentissent Gurney qui se fait passer par Hulme.
10e: Gurney abandonne finalement et il reste 10 voitures en piste, dans l'ordre : Hill, Siffert, Surtees, Attwood, Rodriguez, Beltoise, Hulme, Scarfiotti, Bianchi et Courage, ce dernier avec un tour de retard sur la leader.
12e: Abandons de Siffert sur problèmes de boite de vitesse et Beltoise qui a heurté la chicane. Courage renonce aussi sur panne de transmission.
13e: Ils ne sont plus que 7 en course : Hill, Surtees, Attwood, Rodriguez, Hulme, Scarfiotti et Bianchi.
17e: L'hécatombe se poursuit avec Surtees dont la boite de vitesses est bloquée en seconde, et Rodriguez qui percute assez violemment le rail à Mirabeau. Le classement devient : Hill, Attwood, Hulme, Scarfiotti et Bianchi. Avec cinq voitures encore en piste, on se demande qui parviendra au terme des 80 tours prévus.
42e: Tout est calme, mais Bianchi a passé Scarfiotti, qui a crevé un pneu en accrochant la chicane.
45e: Les cinq rescapés sont toujours là, mais Hulme a commis une faute à la chicane en tentant de revenir sur Attwood. Il perd 10 secondes en prenant l'échappatoire et se fait passer par les deux Cooper de Scarfiotti et Bianchi.
80e et dernier tour: Malgré une belle attaque d'Attwood, qui se rapprochera souvent du leader, les positions n'ont pas évolué, et Graham Hill franchit la ligne en grand vainqueur devant un méritant Richard Attwood. Ce dernier recevra d'ailleurs les félicitations de son ainé l'accusant avec son humour habituel de l'avoir harcelé pendant toute la fin de course.
Après la Course
Les Cooper terminent encore une fois à une place inespérée au départ, Lucien Bianchi finissant même sur le podium pour la première fois de sa carrière. Le retard de quatre tours sur le vainqueur donne toutefois une idée de leur réel niveau de compétitivité.
Quant à Denny Hulme, son aller-retour express Monaco-Indianapolis-Monaco en 48 heures n'aura pas été inutile : qualifié sur la 7e ligne des 500 Miles le samedi, il rapporte également 2 points de Monaco dimanche. De quoi le récompenser de ses efforts.
Au championnat, Hill prend le large avec deux victoires et une deuxième place en trois Grands Prix, soit 24 points sur 27 possibles. Derrière lui, c'est le vide : Hulme n'a que 10 points et devance Clark avec 9 points. Tout reste néanmoins possible pour la suite du championnat, avec le retour de Jackie Stewart prévu pour le prochain Grand Prix, en Belgique.
Si la Lotus domine toujours dans sa nouvelle version 49B, la Matra-Ford est encore apparue très performante et les BRM surprennent en bien. Les Mc Laren stagnent, la Honda et les Brabham manquent de fiabilité. A l'inverse, les Cooper sont peu compétitives mais terminent les courses. La très belle Eagle de Dan Gurney donne malheureusement l'impression d'être en fin de parcours, peu fiable et sans réel développement.
La nouvelle Matra V12 a fait des débuts honorables, et il est difficile de la juger après une courte apparition sur un circuit atypique.
Parmi les privés, le Team Rob Walker parait capable de rivaliser avec les meilleures équipes d'usine depuis que Jo Siffert dispose d'une Lotus 49.
Enfin, on attend avec impatience le retour de Ferrari au prochain Grand Prix pour voir si cette pause lui aura été bénéfique.
Jacques