Cette saison 1987, annonciatrice du retour des moteurs atmosphériques (3 500 cc pour 500 Kg) face à des turbos bridés par une Pop-off valve alimente les conversations par la poudre aux yeux qu'elle génère. Mais ce n'est rien en comparaison avec l'émoi que suscite l'allocation de 10 trains de pneus par voiture par un manufacturier unique. A l'aube du grand prix du Brésil, même la confrontation du Classico Fluminense opposé à Vasco est retardée dans la soirée pour ne pas venir gâcher la fête.
Cette allocation de 10 trains de pneus très controversée fut revue à la hausse pour Jacarepagua tant cette piste est réputée comme la plus abrasive de toutes. Quand bien même, l'inquiétude demeure. Comme à l'accoutumé une chaleur intenable s'abat sur le circuit et une question taraude les esprits ; les pilotes auront-ils suffisamment de pneus pour le weekend ?
Les qualifications mettent à nouveau en lumière l'impressionnante domination des Williams-Honda de Mansell et Piquet, plus rapides de 2,3s que Senna 3e dont la Lotus pourtant affublée de nouveautés, comme la suspension active, un moteur Honda et une nouvelle livrée jaune Camel, ne lui permettent pas de nourrir l'espoir d'aller se mesurer aux frères ennemies. Son équipier Japonais Satoru Nakajima, premier pilote Asiatique à disputer l'ensemble d'une saison de Formule 1 et porteur d'une caméra embarquée Thomson de 2,8 Kg est quant à lui atomisé à 3,5s de Senna et à 5,8s de la pole.
Prost, le « professeur » figure à la 5e des qualifications distancé par 3 secondes pleines, et même si les essais de vitesse ne sont pas son plus grand apanage, l'écart a de quoi affoler. Il est encadré par les 2 pilotes Benetton, Fabi 4e et Bousten 6e. Ce dernier devance celui qu'il remplace chez Benetton, Berger parti pour les astres illustres d'une Scuderia Ferrari décidé à retrouver rapidement le premier plan par le transfuge de l'ingénieur génial John Barnard en provenance de McLaren. Berger n'a pas tardé à démontrer à un Alboreto peut-être un peu émoussé qu'il ne serait pas là pour faire de la figuration. Johansson le 2e pilote McLaren en provenance de chez Ferrari figure à la 10e place.
Senna semblait dépité par le gouffre qui le sépare des Williams. Prost lui ne s'affolait pas. Il attribuait l'écart de performance avec les Williams à la soupape de décharge de la Pop-off valve que Honda utiliserait à la limite de la rupture du moteur. De plus il misait sur une consommation excessive de leurs pneumatiques par Mansell et Piquet obnubilés par le besoin impératif de finir l'un devant l'autre omettant les conséquences possibles de ne plus avoir de trains de pneus neufs disponibles pour la course...
Théorie étayée le matin même de la course par le meilleur temps signé par Prost au Warm-up.
On remarque l'absence des Ligier pour ce 1er départ de la saison, clouées à l'usine, faute d'avoir trouvé un moteur de remplacement après la défection d'Alfa Roméo au dernier moment.
A quelques minutes du départ, Boutsen a la très mauvaise surprise de voir sa voiture prendre feu, la faute à une surchauffe qui nécessita l'utilisation d'extincteurs pour maîtriser l'incendie.
En attente du starter, les moteurs turbo crépitent dans un incroyable tumulte rauque. On aurait pu croire que l'issue du championnat allait se jouer sur cette seule course et les échauffourées entre Paulistes et Cariocas dans les tribunes contribues à exciter un peu plus les 22 gladiateurs de la piste avant le passage au vert.
Lorsque le départ est donné, Mansell s'arracha comme un diable de sa position, mais ayant mal situé le régime de son moteur surpuissant, il ne parvint pas à enfiler la seconde correctement et se fait avaler par les 2 Brésiliens qui le passent en trombe ainsi que par les 2 Benetton. Prost passait le premier virage en 6e position dépassé par Berger la nouvelle recrue autrichienne de Ferrari.
Piquet complète le 1e tour 1,5s devant Senna, Fabi, Boutsen, Mansell et Prost qui a repassé Berger. Campos se voit quant à lui brandir le drapeau noir dès le 1er passage (il s'est arrêté sur la piste pendant le tour de mise en grille pour ajuster ses boules quies).
Piquet mène donc la charge et creuse rapidement l'écart avec Senna pendant que Mansell passe Boutsen dans le 2e tour.
3e tour, Mansell passe Fabi, pendant que Prost dépose Boutsen et que Johansson au volant de la seconde McLaren s'escrime avec Warwick pour la 10e place.
5e : Piquet précède Senna (2,7s), 3e Mansell (3,3s), 4e Fabi (5,1s), 5e Prost (6,2s) et 6e Bousten (9,1s). Senna a fort à faire pour maintenir Mansell derrière lui, mais son extraordinaire vitesse de pointe lui permet de conserver l'avantage.
7e : coup de théâtre, Piquet s'engouffre déjà dans la voie des stands et change ses pneus ! Il en profita pour faire nettoyer ses entrées d'air de radiateurs obstruées par des papiers qui avaient vite fait de faire monter la température d'eau à 120°. Après 11,5s d'immobilisation, Piquet repart en 12e position pendant que Senna s'empare de la tête devant Mansell, et Prost , lui, en a profité pour passer Fabi, qui passe la ligne de chronométrage devant Boutsen 5e, Berger 6e, Alboreto 7e et Johansson 8e.
11e : Prost qui a recollé les 2 leaders, passe Mansell sans coup férir pour la 2e place, ce dernier ayant fusillé ses pneus dans sa bataille avec Senna. Piquet pendant ce temps revenait en 8e place, derrière Boutsen 4e, Berger 5e, Alboreto 6e et Johansson 7e. Fabi avait dû renoncer pour sa part au 9e tour sur un problème de turbo.
Comme le laissait craindre la chaleur et le revêtement abrasif, les pneus se dégradèrent rapidement et commença alors la valse des arrêts aux stands
Mansell change de pneus au 12e tour, Alboreto au 13e, Senna au 14e et Johansson au 15e.
13e : Prost passe déjà les premiers attardés
15e : 1e Prost, 2e Boutsen (9,5s), 3e Piquet (12,5s), 4e Berger (14,5s), 5e Mansell (16,9s) et Warwick 6e (23s).
17e : Prost stoppe 10,4s et Berger l'imite au 19e. Pendant ce temps-là, la Belgique est en liesse avec un pilote national en tête d'un grand prix, ce qui ne s'était plus vu depuis 1975 avec Jackie Ickx en Espagne.
Liesse de courte durée, car déjà Piquet passe la ligne de chronométrage en tête avec 1,5s sur Boutsen, 4,3s sur Mansell 3e, 10,4s devant Berger 4e, 11,9s devant Prost 5e et 13,4s devant Senna 6e pendant que Nakajima prend déjà un tour de retard.
A la surprise générale, Piquet repasse pour une nouvelle fournée au 21e tour (11,2s) et Mansell au 23e (9,3s).
A ce rythme, ils n'auront jamais assez de pneus pour compléter les 61 que compte ce grand-prix...
Prost hérite alors du commandement et distance facilement Senna.
26e : la situation s'établit comme suit : 1e Prost, 2e Senna (10,2s), 3e Johansson (21s), 4e Piquet (22s), 5e Mansell (39s) et 6e Boutsen (42s).
Prost se détache au rythme de 3s par tour et c'est alors que se décide Senna de repasser par les stands au 28e tour, pneus à l'agonie, imité par Boutsen dont les pneus n'auront tenu cette fois que 8 tours.
Piquet prend-il soin de ses pneus ou est-ce une nouvelle fois la température d'eau ? Toujours est-il qu'il ne parvient pas à se défaire de la résistance d'un surprenant Johansson second.
30e : 1er Prost, 2e Johansson (23s), 3e Piquet (23,6s), 4e Mansell (43s), 5e Senna (44s) et 6e Berger (51s).
Johansson et Berger stoppe une 2e fois aux stands au 35e passage. Johansson ressort en 5e place et Berger 7e.
36e : Piquet frôle la catastrophe en se faisant presque accroché par Pascal Fabre au volant de son AGS à qui il prenait un 2e tour. Prost en profite pour s'arrêter une 2e et dernière fois aux stands et repart 4s devant Nelson Piquet ce qui incite ce dernier à s'arrêter une 3e fois au tour suivant. La messe est dite ?
40e : 1e Prost, 2e Senna (23,6s), 3e Johansson (32,7s), 4e Piquet (37,5s), 5e Mansell (47,5s) et 6e Berger (1'08,2s). Boutsen éphémère leader navigue en 9e position harcelé par Cheever au moment où il se fait prendre un tour par Prost.
« Piquet » au vif, aligne les meilleurs tours pour tenter de sauver la face. Il récupère la 3e place au profit de Senna qui observe son 3e arrêt pour en ressortir 4e puis la 2e place en dépassant cette fois-ci Johansson qui ne peut résister à l'estocade du Brésilien.
Mansell, pour sa part, dont la cadence était mise à mal par les même problèmes de températures d'eau que Piquet, boira le calice jusqu'à la lie à cause d'une crevaison à l'arrière gauche. Un désagréable sentiment de déjà vu, puisque la même mésaventure lui coûtait le titre en Australie l'année passée.
Cette crevaison sera cette fois-ci non éliminatoire, mais l'obligera à parcourir presque un tour entier pour rejoindre les stands et changer de pneus une 3e fois au 46e tour. Il repart 9e à plus d'un tour.
Les Williams si flamboyantes aux essais s'avèrent trop vorace en pneus et sont terrassées par l'intelligence de course de Prost ! Piquet se résout donc à adopter un rythme de sénateur afin de ménager ses pneus pour finir la course et de laisser Prost, qui a repris l'adage du lièvre et de la tortue à son compte, filer vers la victoire.
Pour Honda non plus cette course ne sera pas des plus festives, puisqu'en plus de la défaite des Williams, Senna range sa Lotus devant le muret des stands (serrage moteur) à 11 tours de la fin.
52e : Prost mène devant Piquet 2e (29,1s), 3e Johansson (35,6s), 4e Alboreto (1'24,9s), 5e Berger (1 t), 6e Boutsen (1t) et Mansell 7e à 1 tour.
Derniers émois de cette course lorsque Berger se défait de son tour de retard sur Prost pour aller attaquer son équipier Alboreto 4e. Pas de cadeaux entre les 2 Ferraristes, question de suprématie. Pourtant Berger chaussé de pneus plus frais qu'Alboreto n'en fera qu'une bouchée en ligne droite et Alboreto renoncera à 3 tours de l'arrivée lorsque son extracteur en train de céder le fera sortir de la route.
Prost L'emporte donc de façon magistrale en signant un temps au tour en course 2 secondes plus lent que celui de Piquet, et jamais le surnom de « professeur » ne lui aura aussi bien convenu.
Antoine