Ayrton SENNA
 A.SENNA
McLaren Honda
Gerhard BERGER
 G.BERGER
McLaren Honda
Riccardo PATRESE
 R.PATRESE
Williams Renault

515e Grand Prix

XVIII Japanese Grand Prix
Ensoleillé
20 octobre 1991 - Suzuka
53 tours x 5.864 km - 310.792 km
Affiche
F1

Le saviez-vous ?

Pilote
Ayrton SENNA est Champion du Monde
Constructeur
Moteur

Élection fédérale: Mosley détrône Balestre

 

Duel Senna - Mansell : l'heure de la décision

Pour la quatrième année consécutive, ce Grand Prix de Suzuka devrait s'avérer décisif pour l'attribution de la couronne mondiale. Cette fois, l'adversaire d'Ayrton Senna n'est pas Alain Prost mais Nigel Mansell. Le suspense est cependant ténu car le Brésilien (85 points) a seize longueurs d'avance sur le Britannique (69 pts). Celui-ci doit absolument l'emporter sans que Senna ne grimpe sur le podium pour repousser la décision à Adélaïde. On garde aussi un œil attentif sur le classement des constructeurs, où Williams-Renault (117 pts) et McLaren-Honda (116 pts) sont au coude à coude.

 

L'échange d'insultes auquel se sont livrés Mansell et Senna à Barcelone augure de passes d'armes musclées entre les deux hommes, et fait craindre que le titre mondial ne se joue une fois de plus sur un accrochage. « Je vais à Suzuka pour gagner et j'utiliserai tous les moyens légaux », prévient l'Anglais. Le Pauliste n'entretient pas la polémique: « Je vise le titre et rien d'autre », clame-t-il. Senna n'a en effet pas besoin d'entretenir une pression déjà très forte sur les épaules de son adversaire. Débarqué au Japon avec trois semaines d'avance, il est parfaitement préparé à cette épreuve décisive et affiche une relative sérénité. Mansell, pour sa part, s'isole afin de ne pas entraver sa concentration. Sa famille ne l'accompagne pas en Extrême-Orient. Si ses espoirs sont minces, il se doit de ne pas baisser les bras: à 38 ans, il n'aura peut-être plus d'autres opportunités de coiffer la couronne mondiale...

 

En attendant, McLaren sort le grand jeu pour ce rendez-vous, non seulement dans l'optique des échéances mondiales, mais aussi parce qu'Honda veut triompher sur ses terres après les pitoyables spectacles de 1989 et 1990. Deux machines sont donc à la disposition de chaque pilote et Honda apporte une douzaine de moteurs revigorés, munis d'un nouveau carburant préparé par Shell. « Ils en reviennent à la démonstration de Silverstone... » lâche Patrick Head, sarcastique. Williams n'est pas en reste avec dix V10 Renault spécialement préparés par les gars de Viry-Châtillon.

 

Prost - Ferrari: l'interminable feuilleton

Les relations entre la Scuderia et le champion français suivent ce que Renaud de Laborderie nomme « un profil sinusoïdal ». Début octobre, sur ordre de Fiat, Piero Fusaro et Piero Lardi-Ferrari adoptent la sévérité à son égard, n'admettant pas qu'il conteste un contrat signé en bonne et due forme. Me Henry Peter, l'avocat des Rouges, Me Jean-Charles Roguet, celui de Prost, et Julian Jakobi de l'International Management Group, négocient alors une rupture à l'amiable. Ivan Capelli, licencié par Leyton House, est prêt à bondir dans la Ferrari n°27. Mais ces démarches n'empêchent curieusement pas le principal intéressé de participer à d'intenses essais à Estoril, en compagnie d'Hiro Teramoto, un ingénieur spécialisé dans les amortisseurs qu'il a débauché chez Honda.

 

Finalement, aucun accord n'étant trouvé, Prost fait le déplacement à Suzuka, bien qu'il affirme que « certains » chez Ferrari lui auraient demandé d'annuler son voyage. Une fois sur place, il découvre avec stupeur que son ami Teramoto n'a pas été convié ! Colère noire du Français qui envisage de plier bagages, mais Claudio Lombardi le supplie de rester. Visiblement, « on » a encore changé d'avis en haut lieu... Pendant ce temps-là, Capelli hante le motorhome de son ancienne équipe, officiellement pour « soutenir son copain Gugelmin ». En fait, le Milanais est sur le point de signer avec la Scuderia Italia tout en négociant une option avec Ferrari, au cas où...

 

Transferts: Martin Brundle chez Benetton

Chez Benetton-Ford, le 11 octobre, Flavio Briatore officialise la non-reconduction du contrat de Nelson Piquet, remplacé à compter de la prochaine saison par Martin Brundle. Le baroudeur anglais doit cette nomination à son ami Tom Walkinshaw qui fut son patron chez Jaguar en Endurance. A 33 ans, Brundle va enfin bénéficier d'un volant digne de ce nom, même s'il s'est montré peu convaincant cette année chez Brabham, étant souvent devancé par son jeune équipier et - néanmoins ami - Mark Blundell. Quant à Piquet, son horizon se rétrécit de plus en plus. Les contacts avec Ligier et Ferrari sont rompus. Le triple champion du monde semble se diriger vers une retraite forcée...

 

La saison des transferts s'accélère en ce mois d'octobre. Footwork, allié à Mugen-Honda, alignera Aguri Suzuki aux côtés du vétéran Michele Alboreto. Alex Caffi, brouillé depuis longtemps avec Jackie Oliver, est évincé. Ken Tyrrell perd donc le V10 Honda et se retrouve dans une situation très délicate. Il n'a aucun sponsor pour 1992 (Braun va s'en aller) et aucun pilote puisque Stefano Modena est en passe de rejoindre Eddie Jordan. Lotus a confié la préparation de sa future 107 à Chris Murphy, le concepteur de la dernière Leyton House. Cependant, on ne connaît toujours pas le moteur qui propulsera cette machine: V10 Judd ? V12 Isuzu ? V8 Ford-Cosworth ? Côté pilotes, le timide – quoique dévergondé à ses heures – mais très prometteur Mika Häkkinen sera associé à Johnny Herbert, l'éternel revenant.

 

Bertrand Gachot sort de prison

Le mardi 15 octobre 1991, Bertrand Gachot est extrait de sa cellule de Brixton pour comparaître en appel devant la Cour de Justice de Londres. Le barrister Gilbert Gray est chargé de défendre son malheureux client, emprisonné depuis deux mois pour, on le rappelle, avoir fait usage d'un spray d'auto-défense... Après sa plaidoirie, la cour rend sa sentence: neuf mois de prison dont sept avec sursis. Le prisonnier est donc libre. Explosion de joie dans le clan Gachot: Bertrand saute dans les bras de son père Rodolphe et de sa fiancée Kate Palmer. L'affreux cauchemar est terminé.

 

Aussitôt, le vainqueur des 24 heures du Mans s'embarque pour le Japon afin de reprendre contact avec le monde de la F1. Il aurait aimé retrouver son baquet chez Jordan, mais celui a été acheté par Alessandro Zanardi. Gachot restera spectateur. Il compte bien remonter le plus tôt possible dans une voiture de course: « Ce sera dur, mais la vie ne peut pas être que malchance. Je suis jeune, je suis en bonne forme physique... La F1 est ma passion, mon but, j'ai confiance... »

 

Présentation de l'épreuve

La fameuse dernière chicane de ce circuit de Suzuka, où Prost et Senna se sont accrochés en 1989, est redessinée. Elle est avancée d'une dizaine de mètres et son tracé est plus serré. En outre, la grille est inversée: le poleman partira enfin à gauche, soit du côté propre. On se souvient que cette anomalie avait fortement irrité Senna l'an passé, au point de l'inciter à éliminer Prost au premier freinage...

 

Chrysler continue à faire le ménage dans le département courses de Lamborghini. D'abord mis à l'écart, Mauro Forghieri a tout simplement été licencié ! Serait-ce la fin de la très longue carrière du fameux ingénieur (qui n'a pourtant que 56 ans) ? Son remplaçant est le Français François Castaing, un des pères de l'aventure Renault turbo.

 

AGS ne se déplacera pas en Extrême-Orient et met la clef sous la porte. Le projet de fusion avec Larrousse est tombé à l'eau, et pour cause: l'équipe de Gonfaron n'avait rien à mettre dans la corbeille de mariage ! La présence de cette petite entreprise artisanale dans la Formule 1 des années 90 était anachronique, mais l'enthousiasme des hommes d'Henri Julien et Christian Vanderpleyn, la vivacité de leur passion malgré un manque criant de moyens matériels, ont toujours forcé le respect de leurs adversaires.

 

Depuis l'emprisonnement d'Akira Akagi, Leyton House est dans une situation financière dramatique, et Ivan Capelli, trop lié au businessman déchu, en fait les frais. Il est évincé par Gustav Brunner et remplacé par le jeune Autrichien Karl Wendlinger, estampillé Mercedes. Jochen Neerspach réédite la même opération qu'avec Michael Schumacher et Jordan: la promotion d'une de ses jeunes créatures en échange d'une petite enveloppe. Petit souci: comme son compatriote Berger, Wendlinger est grand (1m 84) et le cockpit de sa machine doit être spécialement aménagé.

 

Nouveau pilote également chez Coloni: le Japonais Naoki Hattori, champion national de Formule 3 et récent vainqueur des 24 heures de Spa, a obtenu ce baquet par un moyen très original: une souscription lancée dans la presse nippone ! Les noms des générateurs donateurs se retrouvent ainsi sur la carrosserie de la monoplace italienne.

 

Ford apporte un exemplaire de la nouvelle « série VI » de son V8. Il est muni d'une distribution pneumatique (le procédé qu'utilise Renault depuis 1986) qui permet de porter son régime à 13500 tours/minute. Schumacher l'éprouve lors de la première journée mais ne parvient à couvrir qu'un seul tour ! Les ingénieurs de Ford et de Cosworth choisissent donc de le remiser jusqu'aux essais hivernaux. Ferrari amène de son côté des trompettes télescopiques sur son V12. Jusqu'ici, ces éléments n'avaient pas franchi le cap des tests officieux. Ils sont démontés pour la course. Yamaha présente une nouvelle version de son V12 censée délivrer plus de 700 chevaux, et qui sera prochainement testée sur des châssis Jordan, en prévision de 1992. Enfin, quelques autres modifications sont apportées aux monoplaces: de nouvelles géométries de suspension chez Tyrrell et Lotus, et un carénage inférieur inédit chez Footwork.

 

Essais et qualifications - Grave accident d'Éric Bernard

Surprise vendredi matin: Blundell manque sa pré-qualification à cause d'une fuite d'huile sur sa Brabham. Son collègue Brundle se sauve en compagnie d'Alboreto, Caffi et Tarquini. Hattori ne couvre que trois tours avec sa Coloni avant de sortir de la route...

 

Vendredi matin, à la fin de la première séance libre, Éric Bernard escalade le vibreur en sortant de la grande épingle. La Lola est déséquilibrée et percute de plein fouet le mur intérieur, avant de rebondir sur la piste. La coque résiste mais l'onde de choc est telle que le moteur se désolidarise. Bernard ne parvient pas à s'extraire seul de son habitacle. Sid Watkins et les médecins assermentés interviennent très rapidement et constatent qu'il est grièvement blessé à la jambe gauche. Les maître-cylindres de frein et d'embrayage lui ont perforé les os. Le Martégal est transféré à l'hôpital de Nagoya où on lui diagnostique de multiples fractures au tibia et au péroné, entre le genou et la cheville gauche. Heureusement, les chirurgiens japonais réduisent très promptement ces fractures. Bernard est rapatrié trois jours plus tard en France pour être pris en charge par le professeur Letournel, le fameux orthopédiste. Il est bien évidemment forfait pour le Grand Prix.

 

Les McLaren-Honda assomment la concurrence en signant les deux meilleurs chronos de chaque session d'essais. Pour la troisième fois consécutive, Berger devance son équipier, et réalise ainsi la pole position (1'34''700'''), en dépit d'une spectaculaire panne de moteur vendredi. Senna (2ème) admet que l'Autrichien a déniché de meilleurs réglages que lui. Les Williams-Renault manquent de motricité. Mansell (3ème) ne rend que deux dixièmes à Berger, mais Patrese (5ème) subit plusieurs inquiétantes avaries. Prost place sa Ferrari au quatrième rang. Alesi (6ème) est gêné samedi par des soucis de moteur et la rupture d'une dérive d'aileron arrière. Joli tir groupé des Minardi-Ferrari (Martini 7ème, Morbidelli 8ème) qui monopolisent la quatrième ligne. Les Benetton-Ford sont sur la rangée suivante. Malgré un gros crash survenu samedi après-midi dans le 130R, Schumacher (9ème) devance une fois encore Piquet (10ème).

 

Les Jordan-Ford (de Cesaris 11ème, Zanardi 13ème) connaissent un regain de forme tout comme les Dallara-Judd (Lehto 12ème, Pirro 16ème). Les Tyrrell-Honda corrigées donnent satisfaction à Modena (14ème) et Nakajima (15ème). Les Ligier-Lamborghini (Boutsen 17ème, Comas 20ème) sont un peu plus performantes que précédemment. Les Leyton House-Ilmor souffrent de sous-virage. Gugelmin (18ème) bute sur du trafic tandis que le jeune Wendlinger (22ème) rencontre des soucis de boîte. Brundle (19ème) peine à conduire une Brabham-Yamaha au comportement vicieux. Les Lotus-Judd se qualifient aisément, et l'excellent Häkkinen (21ème), pur néophyte, précède Herbert (23ème) qui connaît pourtant ce tracé par cœur. Vendredi matin, Tarquini détruit le mulet de sa Fondmetal en quittant l'épingle. Malgré une douleur au genou, il se classe au 24ème rang. Suzuki est 25ème au volant de la seule Larrousse en lice. Enfin, pour la première fois cette année, Caffi (26ème) arrache son billet d'entrée, qui plus est aux dépens de son collègue Alboreto. Les Lamborghini de Larini et de van de Poele, frappées par d'incessantes pannes de moteur, se contentent de participer...

 

Le Grand Prix

Dimanche, le nouveau président de la FISA Max Mosley prend ses marques en dirigeant le briefing des pilotes. Il se contente pour cela d'une courte allocution, mais prend le temps de discuter avec Mansell et Senna, pour les inviter à la retenue.

 

Le Grand Prix se déroule par un beau et chaud soleil, devant 130 000 Japonais toujours très enthousiastes, et majoritairement acquis à la cause senniste. Piquet casse une rotule de suspension lors de son tour d'installation. Les mécaniciens de Benetton parviennent à effectuer la réparation à temps, mais l'homme de Rio devra s'élancer depuis la dernière place de la grille. Chez Goodyear, tout le monde part en pneus C. Du côté de Pirelli, Brundle sélectionne des pneus plus tendres que ses adversaires de Benetton et Tyrrell.

 

Départ: Berger conserve l'avantage de sa pole et vire en tête devant Senna, Mansell, Patrese, Prost et Alesi.

 

1er tour: Le moteur d'Alesi, qui avait surchauffé sur la grille, part en fumée après la petite épingle. Berger prend un net ascendant et précède Senna, Mansell, Patrese, Prost, Martini, Schumacher, Morbidelli, de Cesaris et Lehto.

 

2e: Berger a trois secondes d'avance sur Senna. Morbidelli dépasse de Cesaris. En tentant de reprendre son bien, le Romain part en tête-à-queue, en pleine piste, dans la dernière courbe. C'est alors la panique: Lehto tente en vain d'éviter la Jordan, sort de la route et percute les glissières. Pirro accroche aussi de Cesaris, lequel entraîne Wendlinger qui s'échoue contre la Dallara. Bilan: quatre voitures au tapis, mais pas de bobos pour les pilotes.

 

3e: Mansell met la pression sur Senna. Les drapeaux jaunes sont déployés dans la zone des stands pour permettre l'évacuation des bolides accidentés. Zanardi prend la huitième place à Morbidelli.

 

4e: Berger mène devant Senna (7s.), Mansell (7.7s.), Patrese (9s.), Prost (15s.), Martini (19s.), Schumacher (20s.), Zanardi (21.5s.), Morbidelli (23s.) et Modena (26s.).

 

5e: Mansell se rapproche de Senna dans les courbes, grâce à une meilleure adhérence, mais la McLaren est plus rapide dans les accélérations. L'Anglais tente de néanmoins de prendre l'aspiration mais Senna anticipe habilement ses freinages. Le moteur d'Häkkinen explose, ce qui envoie la Lotus dans le bac à sable.

 

6e: Berger précède de huit secondes le trio Senna – Mansell – Patrese. Brundle et Comas luttent pour la onzième place. Victime d'un violent sous-virage, Gugelmin doit déjà remplacer ses pneus.

 

7e: Martini, sixième, contient difficilement un Schumacher incisif. Zanardi abandonne, boîte bloquée en seconde.

 

8e: Mansell harcèle Senna, sans trouver une ouverture. Patrese demeure prudemment dans le sillage de son équipier.

 

9e: Berger porte son avance sur Senna à dix secondes. Mansell trépigne derrière le Pauliste et commence à emprunter des trajectoires originales.

 

10e: Mansell aborde le premier virage dans la boîte de Senna. Il se déporte vers l'extérieur mais – pédale de frein défectueuse ? train avant déventé ? - perd aussitôt la maîtrise de sa Williams, glisse sur la partie sale de la piste et exécute une impressionnante embardée dans les graviers. C'est fini pour lui. Senna est champion du monde pour la troisième fois. Mansell quitte son habitacle de son pas lourd si caractéristique, traverse imprudemment la piste et salue la foule. Frank Williams, filmé par la télévision japonaise, demeure impassible...

 

11e: Berger est premier devant Senna (10.6s.), Patrese (13.5s.), Prost (21s.), Martini (28.7s.), Schumacher (30s.), Morbidelli (36s.), Modena (39s.), Brundle (41s.) et Comas (42s.).

 

12e: Senna commence à combler son déficit sur Berger qui a trop demandé à ses pneus et réduit son rythme. Patrese a perdu l'usage de sa seconde vitesse et laisse les McLaren s'envoler. Prost n'est pas une menace car sa Ferrari est très instable.

 

14e: Cinq secondes séparent Berger et Senna. Morbidelli casse un roulement de roue arrière et regagne les stands pour abandonner.

 

15e: Berger est devant Senna (3.9s.), Patrese (11s.), Prost (22.3s.), Martini (35.5s.) et Schumacher (38.4s.).

 

16e: Senna reprend maintenant deux secondes au tour à son équipier. Pourtant, Ron Dennis lui demande de ne pas tenter le diable afin de préserver un doublé McLaren décisif pour l'attribution du titre des constructeurs.

 

18e: Senna n'écoute pas son patron. Il se place dans le sillage de Berger et le déborde dans la ligne droite qui mène au 130R. Suzuki change ses pneus.

 

19e: Tandis que Senna s'enfuit, Berger pénètre dans la pit-lane pour remettre quatre Goodyear C (10s.) et repart troisième, sous le nez de Prost.

 

20e: En fin de tour, Prost fait halte chez Ferrari pour changer de gommes (7.1s.) et se retrouve entre Martini et Schumacher. Revenu au douzième rang, Piquet change ses Pirelli en sept secondes.

 

21e: Senna devance Patrese de quinze secondes. Brundle prend la septième place à Modena.

 

22e: Senna stoppe chez McLaren pour prendre des pneus neufs (7s.) et reprend la piste nettement devant Berger. Patrese se retrouve leader provisoire. Arrêt également de Martini qui chute en neuvième position.

 

23e: Berger améliore régulièrement le record du tour et se rapproche de son équipier.

 

24e: Patrese arrive aux stands pour prendre de nouveaux pneus. L'opération est assez longue (10.6s.) et l'Italien repart troisième. Arrêts aussi pour Brundle et Herbert.

 

25e: Senna mène devant Berger (2.6s.), Patrese (20.), Prost (36.2s.), Schumacher (48.8s.), Modena (1m. 01s.), Comas (1m. 04s.), Martini (1m. 06s.), Nakajima (1m. 08.) et Brundle (1m. 10s.). Boutsen et Caffi changent d'enveloppes. Second arrêt pour Gugelmin.

 

26e: Modena et Comas remplacent à leur tour leurs pneus. Suzuki rejoint son garage pour faire examiner son moteur qui bafouille suite à des coupures électriques.

 

27e: Berger n'est plus qu'à deux secondes de Senna. Les deux compères arrivent cependant sur les premiers attardés. Patrese tourne en 1'41''804''' et reprend quelques longueurs aux McLaren.

 

28e: Schumacher passe chez Benetton pour prendre des gommes fraîches (6.5s.) et laisse la cinquième place à Martini. Arrêt pneus également pour Nakajima. Suzuki quitte la course, moteur en panne.

 

30e: Senna précède Berger (1.4s.), Patrese (18s.), Prost (41s.), Martini (1m. 10s.), Schumacher (1m. 14s.), Brundle (1m. 18s.), Modena (1m. 26s.), Comas (1m. 35s.) et Piquet (1m. 38s.).

 

31e: Berger est bouchonné par Nakajima sur la moitié du tour et perd une seconde sur son équipier.

 

32e: A l'entrée des Esses, Nakajima quitte la route suite à un bris de suspension avant-gauche et heurte de face la barrière de vieux pneus. Le héros nippon quitte son habitacle en boitillant, mais est parfaitement indemne. C'était son dernier GP du Japon.

 

33e: Trois secondes séparent les McLaren. Schumacher assaille Martini. Abandon d'Herbert, moteur Judd serré.

 

34e: Senna devance Berger (2.7s.), Patrese (20.7s.), Prost (41s.), Martini (1m. 21s.), Schumacher (1m. 22s.), Brundle (1m. 24s.), Modena (1m. 34s.), Comas (-1t.) et Piquet (-1t.).

 

35e: Schumacher se gare dans la pelouse peu après le premier virage, trahi par son V8 Ford. Brundle se lance à la poursuite de Martini.

 

37e: L'intervalle entre Senna et Berger se stabilise autour de trois secondes. Plus loin, Patrese se débat avec une boîte de plus en plus capricieuse.

 

39e: Senna conclut le tour le plus rapide de la course: 1'41''532'''.

 

40e: Berger perd un échappement et son moteur émet un bruit rauque. Il doit réduire son rythme et commence à laisser filer Senna.

 

41e: Alors qu'il allait concéder un tour aux leaders, Martini ralentit, en panne d'embrayage, et met pied à terre. Brundle récupère la cinquième place. Modena entre dans les points mais il est menacé par Comas.

 

42e: Comas subit une panne d'alternateur et doit renoncer. Incident fort déplorable car le jeune Français pouvait très certainement dépasser Modena et ramener enfin un point à Ligier...

 

43e: Senna mène devant Berger (4s.), Patrese (36.3s.), Prost (59s.), Brundle (-1t.), Modena (-1t.), Piquet (-1t.), Gugelmin (-1t.), Boutsen (-1t.), Caffi (-1t.) et Tarquini (-2t.).

 

45e: Berger roule à trois secondes de Senna. Les autres positions sont figées.

 

47e: Senna devance Berger (5.5s.), Patrese (44s.), Prost (1m. 08s.), Brundle (-1t.) et Modena (-1t.).

 

48e: Berger concède maintenant une seconde par tour à son leader. Son V12 crie horriblement... Le stand McLaren demande à Senna de s'effacer devant son équipier pour le remercier du travail effectué depuis deux ans, mais le Brésilien, concentré sur son pilotage, n'y prête pas garde pour le moment.

 

50e: Senna précède Berger (7s.), Patrese (50s.), Prost (1m. 15s.), Brundle (-1t.), Modena (-1t.), Piquet (-1t.) et Gugelmin (-1t.).

 

52e: A deux tours du but, Senna possède six secondes de marge sur Berger.

 

53ème et dernier tour: Senna lève considérablement le pied en fin de parcours. Il n'apprécie pas la consigne de Dennis, mais y obéit enfin. Il laisse Berger le rattraper et lui ouvre la porte dans la dernière courbe.

 

Un peu surpris, Gerhard Berger remporte donc son premier Grand Prix pour McLaren devant Senna, nouveau champion du monde. Patrese grimpe sur la troisième marche du podium. Prost finit quatrième après une course en solitaire. Brundle décroche une excellente cinquième place qui permet au V12 Yamaha de se mettre en valeur à domicile. Modena prend le dernier point, le premier pour Tyrrell depuis Montréal. Piquet, Gugelmin, Boutsen, Caffi et Tarquini rallient également l'arrivée.

 

Après la course: trois couronnes pour Senna

C'est un Ayrton Senna ivre de bonheur qui accomplit son tour d'honneur, en brandissant un petit drapeau brésilien. Cette troisième couronne mondiale, obtenue à l'issue d'une saison exemplaire, alors que la McLaren-Honda n'est plus la monoplace de référence, est sans conteste celle qui lui a réclamé le plus d'habileté et de force mentale, et donc la plus belle. Avec trois titres, Senna rejoint au palmarès Jack Brabham, Jackie Stewart, Niki Lauda et ses deux grands rivaux Nelson Piquet et Alain Prost. Du reste, comme le souligne le très chauvin commentateur brésilien Galvão Bueno, 1991 est vraiment l'année du Brésil en monoplace puisqu'outre Senna, sont aussi couronnés Paulo Carcasci (F3 japonaise), Rubens Barrichello (F3 anglaise) et Christian Fittipaldi (F3000).

 

Lorsqu'il rejoint la pit-lane, Senna tombe dans les bras de Gerhard Berger, puis reçoit les chaudes félicitations de Ron Dennis et de Jo Ramirez. Soudain, Nigel Mansell s'approche. Le moustachu a suivi la fin de la course avec les commissaires. Sans rancune malgré leurs dissensions, il tend une franche poignée de main à son rival. Nigel est peut-être le roi des gaffeurs, mais c'est aussi un gentleman.

 

Il n'empêche, Frank Williams goûte peu la faute qui a mis fin aux espoirs de remporter le titre mondial des pilotes, et peut-être aussi celui des constructeurs. Mansell assure pourtant ne pas être en cause: « Je mettais la pression sur Ayrton, pas trop quand même, lorsque dans le premier virage, la pédale de frein est devenue molle. Je n'ai pas pu me ralentir suffisamment. La voiture a glissé sur l'extérieur et m'a échappé. » Ceux qui veulent bien admettre cette explication se demandent cependant pourquoi il est arrivé aussi vite dans cette courbe délicate. « Je n'étais pas au-dessus de mes limites, répond-il, ce virage se prend très vite et les voitures sont normalement très stables. Je n'ai pas freiné pour corriger un excès de vitesse, mais pour bien prendre la corde. » Quoiqu'il en soit, Mansell et Williams sont d'accord pour admettre que le championnat n'a pas été perdu à Suzuka, mais en début de saison lorsque la boîte semi-automatique a tant de fois contraint les FW14 à l'abandon. La déception est vive également chez Renault, qui comptait sur un succès concomitant au salon international de Tokyo pour doper ses ventes...

 

Gerhard Berger affiche un sourire crispé. Il aurait aimé remporter la course d'une autre façon et trouve l'initiative de Ron Dennis plutôt maladroite, même s'il n'en dit rien sur le moment. « J'ai beaucoup aidé Ayrton cette saison. J'ai donc espéré qu'il pense à moi comme j'avais souvent pensé à lui au cours du championnat », explique-t-il. « Je ne pouvais pas gagner à la régulière car mon moteur faiblissait à chaque tour. J'étais résigné. Et finalement, Ayrton m'a fait ce cadeau... » Pour sa part, le Pauliste ne cache pas qu'il s'est fait violence pour abandonner les lauriers à son ami. Mais qu'importe, l'heure est à la liesse: après la cérémonie du podium, Dennis tente de balancer un bac d'eau glacée sur ses deux pilotes qui l'aspergent de champagne... L'après-midi est bon pour McLaren-Honda: Senna est champion du monde et, au classement des constructeurs, l'équipe reprend l'avantage sur Williams-Renault pour onze points.

 

Magic vide son sac

Senna ne serait pas Senna s'il ne créait pas une polémique. Lors de la conférence de presse d'après-course, il revient longuement, en termes grossiers, sur les tensions qui l'ont opposé à Alain Prost et à la FISA ces dernières années et règle ses comptes avec Jean-Marie Balestre. Il avoue (enfin !) que son attentat contre Prost au départ du GP du Japon 1990 était prémédité: « Pour moi, ce championnat a été fantastique, comme celui de 1988. Mais ce qui s'est passé en 1989 est impardonnable. Je me bats toujours avec ce souvenir. Balestre a été terrible contre moi. Vous savez tous ce qui s'est passé ici avec Prost. Je me suis comporté de façon correcte lorsque nous avons eu cet incident à la chicane, alors que Prost s'est rabattu sur moi et m'a balancé. La seule façon de reprendre la piste était d'aller tout droit, et j'ai gagné. Mais « ils » m'ont exclu, c'était une injustice. Ce qui s'est passé cet hiver-là était de la m****, vraiment de la m**** [...]. En 1990, lorsque nous sommes arrivés ici à Suzuka, j'étais en tête du championnat, j'avais signé la pole. Or cette position était du mauvais bord de la piste. Balestre a interdit qu'on la déplace. Encore de la m****. Je me suis dit: on essaie de bien faire son travail, et on se fait avoir par des gens stupides. Alors j'ai résolu - je vous jure que c'est la vérité – que puisque j'étais du mauvais côté, si Prost prenait un meilleur départ, je ne m'inclinerais pas. Il aurait mieux valu pour lui qu'il ne se rabatte pas... Il n'est pas sorti du virage. Je l'ai regretté, car si nous étions parti du bon côté, nous aurions pu avoir un duel fantastique. Le championnat s'est achevé dans la m****. Ce n'était pas bon pour moi, pas bon pour la F1, mais c'était le résultat de la partialité de la FISA. »

 

Senna conclut cette diatribe en exprimant son souhait que la présidence de Max Mosley soit plus efficace et plus équitable que celle de son prédécesseur. « Tu ne devrais pas dire tout ça, imagine que Balestre revienne l'an prochain ! » lui lance un Berger hilare. Afin de ménager la susceptibilité du Français qui, après tout, est encore président de la FIA, Mosley demande le lendemain à Senna de tempérer ses propos. Magic accepte pour la forme. Qu'importe, il a atteint son but: se venger de celui qui fut pendant deux ans son pire ennemi.

 

Prost et son « camion »

Alain Prost accueille les « révélations » de Senna avec indifférence. Il sort en effet épuisé de cette course, sa monoplace s'étant révélée inconduisible. Il ne prend ainsi aucune précaution pour décrire son désarroi: « Je n'ai jamais conduit une voiture aussi mauvaise. Hier avec le plein d'essence, nous avons constaté que la direction se bloquait complétement dans les grandes courbes, c'est un problème mécanique très grave qui s'est amplifié au cours de la saison. Disputer un Grand Prix dans ces conditions est très éprouvant, je n'avais pas l'impression d'être un pilote de F1, car un bon chauffeur de camion avec de gros bras aurait pu faire aussi bien. »

 

Cette image malheureuse est simplifiée et reprise de la façon suivante par la presse spécialisée: « Prost compare sa Ferrari à un camion ! » Le Français est mécontent de voir ses propos une fois de plus déformés mais, après tout, vues l'état de ses relations avec Ferrari, cela ne devrait pas avoir de conséquences. Croit-il. Ces propos, jugés insultants par la direction de la Scuderia, vont servir de parfait prétexte à la liquidation tant méditée du champion français.

Tony