Riccardo PATRESE
 R.PATRESE
Williams Renault
Ayrton SENNA
 A.SENNA
McLaren Honda
Gerhard BERGER
 G.BERGER
McLaren Honda

502e Grand Prix

XX Grande Premio do Brasil
Variable
24 mars 1991 - Interlagos
71 tours x 4.325 km - 307.075 km
Affiche
F1
Coupe

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Ayrton Senna: les tribulations de l'Idole

Mi-mars, Ayrton Senna se ressource comme chaque année dans sa villa d'Angra dos Reis, sur la côte brésilienne, en compagnie de sa famille et de quelques amis comme Gerhard Berger. Le champion du monde se coupe du monde avant d'aborder son Grand Prix national qu'il n'a pour l'instant jamais gagné, à son grand désespoir. Sa quiétude est cependant perturbée par un photographe du quotidien Folha do São Paulo. Cet importun ne cesse de le mitrailler dès qu'il fait un pas sur la plage, ou même le poursuit sur les flots lorsqu'il fait du jet-ski. Un après-midi, excédé par ce harcèlement, Senna bondit sur l'embarcation du paparazzi, lui arrache son appareil, en retire la pellicule et la jette à la mer ! Cet incident fait la une des quotidiens brésiliens pendant plusieurs jours...

 

Le mercredi 20 mars, Senna se rend sur le tracé d'Interlagos pour baptiser de son nom le circuit de karting sur lequel il a débuté, il y a plus de vingt ans. « Évidemment, ce genre d'attentions me touche, dit-il, mais cela me crée aussi des devoirs. Surtout celui de gagner ici ! Comptez sur moi pour combler cette lacune dès dimanche ! » Ayrton prie le ciel de lui donner cette opportunité. Jusqu'ici, dans son pays natal, il a toujours joué de malchance, que ce soit à Rio de Janeiro ou à São Paulo. Senna est ici d'autant plus avide de victoire que son ennemi Alain Prost a remporté six fois ce GP du Brésil (en 1982, 84, 85, 87, 88 et 90) !

 

Le 21 mars, Senna fête dans le paddock son trente-et-unième anniversaire en compagnie de sa famille et de ses amis de McLaren. Surprise: Bernie Ecclestone s'approche timidement et offre un petit cadeau au Brésilien. Jamais encore un pilote n'avait fait l'objet d'une telle faveur de la part du Grand Argentier qui considère généralement que le business prime sur les hommes. Non qu'il soit insensible, mais depuis la mort tragique de son ami Jochen Rindt, Ecclestone se garde d'entretenir des relations privilégiées avec les pilotes, y compris avec ceux qu'il dirigeait chez Brabham. Mais il éprouve pour Senna une estime et une affection sincères et hésite rarement à lui rendre service, y compris dans ses bras de fer avec le pouvoir fédéral.

 

Présentation de l'épreuve

Cette épreuve est menacée par les pluies diluviennes qui s'abattent sur São Paulo durant tout le mois de mars. Les rues de la métropole sont transformées en torrents boueux et la circulation automobile est coupée pendant plusieurs jours. Des quartiers entiers sont sinistrés, dont celui d'Interlagos. L'autodrome a subi quelques dégâts. Quelques jours avant le Grand Prix, Roland Bruynseraede inspecte méthodiquement les lieux avec les commissaires sportifs et s'aperçoit que l'eau ne s'est pas correctement évacuée. De larges flaques subsistent et le bitume est bordé d'une boue grasse. Bruynseraede ordonne quelques mesures d'urgence. Une armée de balayeurs nettoie la piste en un temps record. Mais Yvon Léon, le secrétaire-général de la FISA, s'interroge en compagnie de Bernie Ecclestone et du promoteur Tomas Rohonyi: et si la pluie revenait dimanche ? Ils évoquent la possibilité de reporter la course au lundi, mais les services météorologiques garantissent un temps à peu près stable.

 

Les tribunes sont à moitié désertes les vendredi et samedi car une grève des chauffeurs d'autobus bloque le trafic. Du reste, le prix des billets est assez prohibitif. Mais le dimanche, des dizaines de milliers de Brésiliens enflammés sont présents pour encourager Ayrton Senna. Mais si l'épreuve d'Interlagos est encore un succès populaire, São Paulo ne dément pas hélas sa réputation de ville la plus dangereuse du monde. « Magic » Senna lui-même est dépouillé d'une enveloppe contenant soixante-dix billets destinés à des proches ! Par ailleurs, sa chambre d'hôtel est « visitée » en son absence, comme celles d'Alain Prost et d'Aleardo G. Buzzi.

 

La victoire d'Ayrton Senna à Phoenix a coûté au concepteur de la MP4/6 Neil Oatley une partie de sa personnalité: suite à un pari stupide, il a rasé sa moustache ! « Peu importe ! L'important est que cette voiture marche bien. Je suis rassuré... » commente l'ingénieur britannique qui, à dire vrai, s'inquiète beaucoup des progrès des Williams...

 

La FW14 a en effet impressionné en Arizona mais la fiabilité de sa boîte de vitesses semi-automatique laisse à désirer. L'essayeur Damon Hill a tourné deux jours à Silverstone pour tester des modifications qui se révèlent insatisfaisantes. Patrick Head avoue que ce dispositif électronique n'apportera pas pleine satisfaction avant encore quelques semaines. Pour le Brésil, il décide de corriger l'échelonnement des rapports afin de n'en utiliser que cinq en course. Par ailleurs, Riccardo Patrese déplore un manque de puissance de son V10 Renault à haut régime. Bernard Dudot le rassure. Les blocs apportés en Amérique du Sud bénéficient d'une répartition et d'une distribution de puissance entièrement revues.

 

Ferrari corrige la cinématique de suspension de sa 642 qui a semblé très instable à ses pilotes à Phoenix. Par ailleurs la Scuderia reçoit le renfort de l'aérodynamicien français Jean-Claude Migeot, qui arrive dans les bagages de Jean Alesi. C'est son deuxième passage à Maranello après une première expérience entre 1985 et 1988. Migeot s'attelle à la conception d'une évolution de la 642 qui apparaîtra soit plus tard dans la saison, soit en 1992.

 

La Fondamental (ex-Osella 90) continue d'évoluer et reçoit la suspension postérieure ainsi que la boîte transversale destinées à la nouvelle machine conçue par les ateliers de Robin Herd. Olivier Grouillard espère au moins sortir ce modèle hybride des pré-qualifications.

 

L'écurie AGS paraît vivre ses dernières heures. Selon les rumeurs, Cyril de Rouvre (actionnaire à 70%) n'aurait plus investi un seul centime depuis novembre 1990 et souhaiterait vendre ses parts. Mais le repreneur se fait toujours attendre. Absent à Phoenix, Henri Cochin fait le déplacement à São Paulo pour calmer le jeu. Toutefois Gabriele Tarquini ne cache pas qu'il porte son team sur ses épaules, grâce à ses sponsors personnels: « Je suis ici pour mon plaisir, sur mon argent. Si Henri Cochin me dit de tenir encore six mois, j'accepte, à condition qu'il mette sur pied un projet efficace et cohérent. Fin 88, AGS m'a sauvé. Aujourd'hui, c'est l'inverse qui se produit ! » La grandeur d'âme du jeune Italien est louable mais elle ne suffira pas à renflouer l'entreprise gonfaronaise...

 

Essais et qualifications

Les Dallara-Judd et les Jordan-Ford dominent sans peine les pré-qualifications. Le Modena Team enregistre une rude désillusion: ni Larini ni van de Poele ne parviennent à se sauver. L'inexpérience des mécaniciens, qui mettent du temps à déceler et à réparer les petites pannes qui affectent le moteur Lamborghini, semble en cause. Chaves et sa Coloni sont éliminés (pompe à essence cassée), tout comme Grouillard et sa Fondmetal (sortie de piste après un bris de suspension).

 

Vendredi après-midi, la première séance qualificative est perturbée par une averse. Senna réalise le meilleur chrono devant Alesi. Le lendemain, sous la pression des Williams, le Brésilien décroche sa cinquante-quatrième position au moyen d'un tour magistral bouclé en 1'16''392'''. Il améliore de près d'une seconde son meilleur temps de 1990. Son compère Berger se classe quatrième. Comme on l'a dit, les Williams-Renault de Patrese (2ème) et de Mansell (3ème) montrent leurs crocs. La FW14 est d'une stabilité exemplaire et n'a pas connu de problèmes de boîte. Ferrari subit en revanche une sévère déconvenue. Ni Alesi (5ème) ni Prost (6ème) ne trouvent la bonne balance, surtout à vide, et de plus le V12 italien se montre paresseux. Piquet (7ème) et Moreno (14ème) peinent à régler une Benetton qui réclame beaucoup d'appuis, ce qui est pénalisant dans les portions rapides.

 

Les Leyton House tirent parti d'une bonne adhérence et de la souplesse de leur moteur Ilmor. Gugelmin décroche une belle huitième place. Capelli, quinzième, est plus décevant. Les Tyrrell-Honda (Modena 9ème, Nakajima 16ème) montrent sous la pluie de belles dispositions qui hélas disparaissent sur le sec. Les Jordan se comportent d'excellente manière mais malheureusement le moteur Ford HB a quelques faiblesses. Néanmoins, Gachot se classe onzième et de Cesaris treizième. Belle prestation également des Lola-Ford de Gérard Larrousse (Bernard 11ème, Suzuki 17ème). Les Dallara-Judd (Pirro 12ème, Lehto 19ème) confirment le potentiel entrevu à Phoenix mais sont ralenties par des soucis de fiabilité. Les Ligier-Lamborghini ne brillent pas. Boutsen (18ème) s'accroche vendredi avec Piquet et Comas (23ème) se contente d'obtenir sa qualification. Les Minardi (Martini 20ème, Morbidelli 21ème) souffrent de plusieurs maux: un châssis visiblement mal adapté au V12 Ferrari et une transmission très fragile. De plus, le meilleur chrono de Morbidelli est annulé car il a franchi la ligne jaune à la sortie des stands. Les Lotus-Judd enregistrent une cascade de pannes qui contraignent Häkkinen et Bailey à se partager la même voiture pour se qualifier. Le Finlandais y parvient (au 22ème rang) tandis que l'Anglais fait chou blanc. Tarquini (24ème) sauve son AGS à la tenue de route désastreuse, combat dans lequel échoue Johansson. Les Brabham-Yamaha (Blundell 25ème, Brundle 26ème) rencontrent de gros soucis de boîte et échappent in extremis au couperet.

 

Le V12 Porsche des Footwork-Arrows manque toujours de chevaux. L'équipe tente de retirer de l'appui pour gagner en vitesse, mais alors la voiture glisse comme une savonnette ! Résultat: ni Caffi, ni Alboreto ne sont qualifiés !

 

Le Grand Prix

L'échauffement se déroule sous une bruine qui augure des conditions météorologiques troublées. Mansell réalise le meilleur temps mais il rencontre des soucis avec sa boîte électromagnétique. Gugelmin connaît une stupide mésaventure: son extincteur de bord se déclenche au passage d'une bosse ! Le Brésilien est brûlé aux jambes et au derrière et envisage un temps le forfait.

 

Pré-grille: Une courte averse pousse certains pilotes à chausser les pneus rainurés, mais le vent chasse très vite l'humidité. Ils se ravisent alors et reviennent aux pneus slicks. Le ciel est très chargé et les météorologues prévoient d'autres ondées durant la course. Goodyear fournit des gommes tendres qui devront être changées en cours de route, alors que Pirelli sélectionne un composé plus résistant. La Lola-Ford de Suzuki refuse de démarrer. Les hommes de Daniel Champion la poussent vers les stands où leurs efforts demeurent vains. L'entraînement de la pompe à essence mécanique a cédé. Le Japonais ne prendra pas le départ.

 

Départ: Senna s'envole parfaitement pendant que derrière lui les deux Williams sont côte à côte à l'amorce du premier virage. Mansell prend l'avantage sur Patrese. Alesi est quatrième. Berger patine beaucoup et se retrouve cinquième devant Piquet et Prost. Pirro heurte Comas au freinage et traverse la pelouse.

 

1er tour: Senna mène devant Mansell, Patrese, Alesi, Berger, Piquet, Prost, Modena, Gugelmin et Gachot. Tarquini bloque une roue à Subida do Lago. L'Italien quitte la piste, frotte un muret de béton et n'ira pas plus loin.

 

2e: Senna roule une seconde et demie devant Mansell. Patrese est décroché.

 

3e: Mansell réduit l'écart avec le leader. Patrese sème Alesi qui est dans le viseur de Berger.

 

4e: Meilleur temps pour Senna (1'21''401'''). Prost reste dans le sillage de Piquet sans pouvoir l'inquiéter. La tenue de route de la Ferrari avec le plein est catastrophique.

 

5e: Senna mène devant Mansell (1.4s.), Patrese (5.7s.), Alesi (8s.), Berger (9.4s.), Piquet (11.8s.) et Prost (12.5s.). Suit un peloton comprenant Modena, Gugelmin, Gachot, Moreno et de Cesaris.

 

7e: Senna porte son avance sur Mansell à deux secondes et demie. Alesi garde Berger à distance.

 

9e: Prost colle à la Benetton de Piquet sans trouver d'ouverture. Gugelmin souffre de ses brûlures aux membres inférieurs. Il choisit de renoncer par prudence.

 

10e: Senna devance Mansell (2.3s.), Patrese (9.2s.), Alesi (13.5s.), Berger (15.1s.), Piquet (20.1s.), Prost (20.6s.) et Modena (25s.).

 

12e: Senna améliore le record du tour (1'21'386''') mais ne décramponne pas Mansell. Patrese est plus prudent car il souhaite ménager sa fragile transmission.

 

13e: De Cesaris et Moreno se battent pour la dixième place. Nakajima exécute un tête-à-queue à Cotovelo et échoue dans la pelouse. Le Japonais abandonne, moteur calé.

 

14e: Senna souffre de survirage. Il pense que la pression de ses pneus arrière est trop élevée. Mansell le rejoint.

 

15e: Senna mène devant Mansell (1.9s.), Patrese (11s.), Alesi (18s.), Berger (19.7s.), Piquet (24.5s.) et Prost (25s.). Pirro stoppe aux stands pour remplacer son museau endommagé dans la collision du départ.

 

16e: Mansell se rapproche de Senna et ne lui concède plus qu'une seconde et deux dixièmes.

 

18e: Une seconde entre Senna et Mansell. Prost fait changer ses pneus (8s.) en espérant trouver un peu d'adhérence au fur et à mesure que son réservoir se videra. Il repart au onzième rang entre Moreno et Bernard. Capelli se gare dans l'herbe, moteur éteint.

 

20e: Modena abandonne car il a cassé son levier de vitesses. Senna précède Mansell (0.7s.), Patrese (14.5s.), Alesi (22.2s.), Berger (25s.), Piquet (29s.), Gachot (45.7s.), de Cesaris (47.6s.), Moreno (49.6s.), Prost (49.7s.), Bernard (55s.) et Morbidelli (1m. 02s.).

 

21e: Prost efface Moreno. Le moteur Ford de de Cesaris coupe, ce qui expédie le Romain dans une grande embardée. Il s'arrête dans le gazon et met pied à terre.

 

22e: Prost s'empare de la septième place aux dépens de Gachot.

 

23e: L'intervalle entre Senna et Mansell oscille entre cinq dixièmes et une seconde et demie. La McLaren est plus rapide dans les lignes droites, mais en courbe la Williams a l'avantage. Gachot casse un échappement, ce qui engendre de terribles vibrations et dérègle son injection. Il s'incline devant Moreno.

 

24e: Bernard fait changer ses gommes. Le Martégal est à la peine car son V8 ne tourne que sur sept cylindres. Lehto renonce à cause d'une panne d'alternateur.

 

25e: Mansell est dans la boîte de Senna. Patrese évolue à dix-huit secondes du leader.

 

26e: Mansell entre aux stands pour changer de gommes. Ses mécaniciens sont très prompts mais hélas il cafouille au moment d'enclencher la première. Il ne repart qu'au bout de quinze secondes, en quatrième position, entre Alesi et Berger.

 

27e: Senna s'arrête chez McLaren pour prendre des Goodyear neufs et dotés d'une pression plus basse (6.9s.). Il reprend la piste sans avoir perdu les commandes du Grand Prix. Mansell double Alesi.

 

28e: Senna compte trois secondes de marge sur Patrese qui entre aux stands en fin de parcours.

 

29e: Patrese prend des gommes fraîches (7.5s.). Alesi et Berger l'imitent et repartent tous deux derrière Prost. Boutsen et Gachot changent aussi de pneus.

 

30e: Senna précède Mansell (7.2s.), Piquet (19.8s.), Patrese (27s.), Prost (32s.), Alesi (36.3s.), Berger (38s.) et Moreno (55s.). Martini se ravitaille en gommes neuves.

 

31e: Mansell tourne en 1'20''831''' et comble peu à peu son retard sur Senna. Arrêt pneus pour Häkkinen.

 

32e: Morbidelli et Comas changent d'enveloppes.

 

33e: Tandis que Mansell améliore ses chronos régulièrement, Patrese fond sur Piquet qui n'a pas remplacé ses Pirelli.

 

34e: Six secondes séparent Senna et Mansell. Patrese s'empare de la troisième place aux dépens de Piquet. Plus loin, Berger met la pression sur Alesi.

 

35e: Mansell fixe le meilleur tour définitif (1'20''436'''). Berger double Alesi qui n'est pas du tout satisfait de ses nouveaux pneus. Bernard abandonne: la canalisation hydraulique de son embrayage a cédé.

 

37e: Mansell aurait-il trop demandé à ses gommes ? Il ne reprend plus rien à Senna. Berger remonte par contre très facilement sur Prost qui, comme son équipier, ne trouve aucun grip avec ses nouvelles chausses. Abandon de Blundell, moteur Yamaha serré.

 

39e: Mansell ré-appuie sur le champignon et revient à quatre secondes et demie de Magic. Berger pourchasse Piquet. Dépité par le comportement erratique de sa Ferrari, Prost chausse un troisième jeu de pneus (5.9s.). Il reprend sa route en septième position.

 

40e: Senna devance Mansell (3.1s.), Patrese (40s.), Piquet (48s.), Berger (50s.), Alesi (1m. 05.) et Prost (1m. 11s.). Arrêt aux stands pour Brundle.

 

42e: Mansell n'est plus qu'à deux secondes et huit dixièmes de la McLaren de tête.

 

43e: Au tour d'Alesi de chausser un troisième train de pneus (6.3s.). Il retrouve le circuit derrière Moreno.

 

44e: Berger est dans le sillage de Piquet. Alesi double Moreno qui, comme son équipier, est toujours avec les pneus du départ.

 

45e: Senna repousse Mansell à trois secondes et demie. Berger prend l'aspiration derrière Piquet et le dépose au premier freinage.

 

46e: Senna perd soudain l'usage de son troisième rapport. Les crabots n'accrochent plus. Il poursuit mais sa tâche se complique singulièrement.

 

47e: Senna prend un tour à Moreno. Piquet stoppe chez Benetton pour passer son deuxième jeu de Pirelli (6.8s.) et redémarre devant Alesi. Preuve de l'incroyable méforme des Ferrari...

 

48e: Mansell concède maintenant six secondes à Senna. La Williams est beaucoup moins rapide car un de ses pneus se dégonfle.

 

49e: Mansell reste coincé derrière Moreno et perd quatre secondes au tour sur Senna. Privé d'embrayage depuis longtemps, Martini perd ses freins et exécute un tête-à-queue au pied de la grande côte. La Minardi s'enlise dans le gazon humide et l'Italien renonce.

 

50e: Senna mène devant Mansell (15.1s.), Patrese (41s.), Berger (54s.), Prost (1m. 07s.), Piquet (1m. 17s.), Alesi (1m. 20s.), Moreno (-1t.), Gachot (-1t.), Morbidelli (-1t.), Comas (-2t.) et Häkkinen (-2t.).

 

51e: Mansell regagne son stand pour remplacer ses pneus. L'arrêt dure dix secondes à cause du mécanicien en charge du lève-vite qui cafouille au moment de libérer l'Anglais. Celui-ci conserve la seconde place. Moreno s'arrête chez Benetton pour s'équiper en Pirelli neufs (7.4s.).

 

52e: Senna compte trente-quatre secondes d'avance sur Mansell et paraît avoir course gagnée. Hélas, le sélecteur de vitesses de la McLaren est totalement déréglé. Le Brésilien vient de dire adieu à sa cinquième.

 

53e: Le ciel se couvre de plus en plus. Comas escalade une bordure et crève ainsi son radiateur d'huile. Le V12 Lamborghini n'y survit pas et prend feu. Le jeune Français s'arrête en catastrophe dans la pelouse.

 

55e: Quelques gouttes tombent sur le circuit. Senna devance Mansell de trente secondes, Patrese de quarante-cinq secondes.

 

56e: Senna perd l'usage de ses second et quatrième rapports. Son levier est dorénavant bloqué en sixième. Le champion du monde est astreint à la plus grande prudence. Mansell lui reprend cinq secondes dans ce tour.

 

57e: Senna mène devant Mansell (21s.), Patrese (37.9s.), Berger (49.1s.), Prost (1m. 04s.), Piquet (1m. 11s.), Alesi (1m. 15s.), Moreno (-1t.), Gachot (-2t.) et Morbidelli (-2t.).

 

59e: Mansell remonte à grandes enjambées sur Senna. Dix-huit secondes les séparent.

 

60e: La boîte de Mansell se met en rideau dans la descente qui suit le premier S. La Williams part dans une impressionnante embardée mais reste sur le bitume. Mansell repart en faisant crisser ses pneus... et s'immobilise dix mètres plus loin. Ses palettes ne répondent plus. Patrese récupère la seconde place.

 

61e: L'abandon de Mansell semble libérer Senna qui possède quarante secondes de marge sur Patrese.

 

62e: La situation devient intenable pour Senna. Seule sa sixième vitesse demeure enclenchée. Toucher à nouveau au levier serait suicidaire. Il est donc privé de frein moteur et ne peut décélérer qu'en sollicitant les freins, ce qui est extrêmement délicat dans les virages serrés et au bout de la longue pleine charge.

 

64e: Patrese revient à vingt-six secondes de Senna qui se cramponne à son volant et sollicite durement sa pédale de frein. Propulsée par le couple du V12, sa McLaren manque de sortir à chaque virage... Berger n'est pas mieux loti car son accélérateur est grippé.

 

65e: Senna précède Patrese (19s.), Berger (30s.), Prost (41s.), Piquet (51s.), Alesi (53s.), Moreno (-1t.) et Morbidelli (-2t.). Gachot tombe en panne sèche suite à la défaillance de son alimentation.

 

66e: Patrese remonte sur Senna au rythme de quatre secondes au tour. Mais lui-même doit surveiller sa transmission électronique et ne peut donc pas donner sa pleine mesure. Cela va-t-il sauver Senna ? Le public retient son souffle.

 

68e: Les mains crispées sur son volant, Senna souffre le martyr, d'autant que la pluie s'intensifie...

 

69e: En fin de boucle, Patrese pointe à quatre secondes de Senna. L'Italien conserve cependant un rythme raisonnable car sa propre boîte cafouille. Elle saute des rapports lors des rétrogrades. Patrese abandonne donc de fait les lauriers à Senna.

 

70e: Les spectateurs déchaînés encouragent bruyamment Senna. Mais celui-ci ne voit rien, n'entend plus rien ; il prie seulement pour que sa boîte et lui-même tiennent le coup jusqu'au drapeau à damiers.

 

71ème et dernier tour: Patrese rend trois secondes et demie à Senna. Ayrton trouve la force de pointer un doigt victorieux à l'intention des tribunes. Il est proche de la délivrance... C'est alors que les nuages crèvent et arrosent l'asphalte !

 

Après la course: Magic Senna, au bout de lui-même

Sous une pluie battante, Ayrton Senna coupe la ligne d'arrivée et remporte enfin le Grand Prix du Brésil. Patrese termine second à trois secondes du Pauliste. Berger grimpe sur la troisième marche du podium. Prost amène sa Ferrari rétive au quatrième rang. Piquet finit cinquième. Sixième, Alesi empoche son premier point pour le compte de Ferrari. Moreno, Morbidelli, Häkkinen, Boutsen, Pirro et Brundle rallient également l'arrivée.

 

Senna hurle de joie et de douleur dans sa radio. Il souffre de crampes terribles et son harnais lui cisaille la chair. Il stoppe sa machine dans la ligne droite qui suit la Curva del Sol. Des commissaires lui offrent un drapeau brésilien qu'il n'a pas la force de saisir. Il relâche l'embrayage et cale. Qu'importe, il lui faut récupérer. Blanc comme un linge, il retire son casque, reste assis dans son cockpit et attend de retrouver la sensation de ses membres. Il a puisé dans ses ultimes ressources physiques pour aller au bout de cette épreuve et en paie le prix. Sid Watkins et les médecins fédéraux l'entourent bientôt pour l'aider à se mettre debout, avec mille précautions. Il reçoit même une piqûre d'anesthésiant. Pendant ce temps-là, malgré la pluie, la foule chavire dans le bonheur au rythme de la samba.

 

Senna rejoint finalement le podium dans une voiture officielle. Il grimpe d'un pas lent sur la plus haute marche et agite un drapeau brésilien, pour le plus grand bonheur de ses fans comblés. Cependant sa faiblesse est visible et il chancelle sous le poids de son trophée. Riccardo Patrese, Gerhard Berger et Ron Dennis l'observent, gênés, prêts à le secourir à la moindre défaillance. Mais Senna ne fléchit pas et, après les hymnes nationaux, déverse sur sa tête le contenu d'une bouteille de champagne.

 

Une fois les célébrations officielles terminées, Senna récupère peu à peu et bavarde avec les siens. Dans la fraîcheur humide d'Interlagos, il se livre à une étrange introspection: « Je crois que je suis allé dans l'inconnu de l'être humain », lâche-t-il, énigmatique. Mais cette fois on ne la taxera pas de mysticisme. Son degré d'épuisement force l'admiration de tous. Le stress et la douleur laissent peu à peu place à une douce quiétude. Senna sait qu'il n'est seulement enfin devenu « roi en son royaume », mais aussi qu'il a livré la course la plus difficile de sa déjà longue carrière. « Un jour comme celui-ci, un week-end comme celui-là, avec autant de pression, de chaleur provenant des supporteurs, qui hurlent ton nom, dansent pour toi... Cela te porte. Tu es dans un autre monde », explique-t-il.

 

Puis il revient sur son exploit. « A vingt tours de l'arrivée, les petites alertes que je rencontrais avec ma boîte se sont transformés en gros problèmes », raconte-t-il. « La 3ème a commencé à sauter, puis la 5ème... Au début, en tenant le levier, j'arrivais à tenir le rythme. Lorsque Mansell a changé de pneus pour la seconde fois, j'ai cru pouvoir respirer un peu. Mais non. J'ai perdu les autres rapports. C'était complétement fou cette histoire. J'ai décidé de rester en 6ème et de ne plus en bouger. Je ne savais plus quoi faire. D'habitude, je freine la voiture en jouant sur les freins autant que sur la boîte, en enclenchant un petit rapport. Là, impossible. Imaginez: tomber de 300 à 70 km/h, uniquement avec les freins, avec le moteur qui poussait et me faisait sortir de la bonne trajectoire. Sur la fin, je me suis dit que c'était foutu, et puis finalement j'ai tenu. Comment ai-je réussi un truc pareil ? »

 

Patience chez Williams, crise chez Ferrari

Williams-Renault déplore l'abandon de Nigel Mansell qui aurait certainement pu aller chercher Senna, contrairement à Riccardo Patrese qui a toujours joué la prudence. « Notre boîte n'est en service que depuis cinq mois. Nous payons notre retard de mise au point, mais nous sommes sur la bonne voie », promet Frank Williams. Et en effet, les FW14 ont montré une efficacité redoutable. Le châssis conçu par Adrian Newey est sans aucun doute le plus réussi du plateau. Le V10 Renault RS3 paraît puissant, fiable et souple. Bref, lorsque la boîte électronique sera enfin au point, les bolides de Didcot feront la loi sur les circuits. « Ici, c'est Senna qui a fait la différence », admet ainsi Steve Nichols, l'ingénieur en chef de Ferrari.

 

L'atmosphère est lourde, très lourde chez Ferrari. Le comportement de la 642 est tout simplement désastreux. Alain Prost et Jean Alesi se sont démenés pour la maintenir sur le circuit. Pour au final grappiller quatre points... « Le moteur et le châssis sont à revoir », assène Prost, furieux. « Tant que je conduirais une voiture bonne au warm-up et mauvaise en course, nous n'arriverons à rien. Vivement la 643 ! » Steve Nichols et Jean-Claude Migeot planchent en effet déjà sur un nouveau modèle. « Ce que nous traversons me rappelle ma saison 83 chez Renault, poursuit Prost. Nous nous étions bercés d'illusions en pensant être en avance sur la concurrence... »

 

La Scuderia est indubitablement en crise. Le 27 mars, Cesare Fiorio convoque une réunion de travail dans la fameuse salle ovale de Maranello. Tous les chefs ingénieurs sont présents: Steve Nichols, Jean-Claude Migeot, Pierguido Castelli, Paolo Massai, Maurizio Nardon et Luigi Mazzola. Jean Alesi et Alain Prost ont également été conviés. Fiorio demande qu'une machine évoluée soit préparée pour le rendez-vous d'Imola afin d'éviter une humiliation à domicile. « Je pense avoir remis les pendules à l'heure dimanche soir en disant le fond de pensée », commente un Prost aigre-doux. Ambiance...

 

Après deux manches, Senna mène confortablement le championnat avec 20 points. Il précède Prost (9 pts), Patrese et Piquet (6 pts). Chez les constructeurs, McLaren-Honda (24 pts) jouit déjà d'une nette avance sur Ferrari (10 pts), Williams-Renault et Benetton-Ford (6 pts).

Tony