Riccardo PATRESE
 R.PATRESE
Williams Renault
Alessandro NANNINI
 A.NANNINI
Benetton Ford Cosworth
Thierry BOUTSEN
 T.BOUTSEN
Williams Renault

483e Grand Prix

XVI Japanese Grand Prix
Couvert
22 octobre 1989 - Suzuka
53 tours x 5.859 km - 310.527 km
Affiche
F1
Coupe

Le saviez-vous ?

Pilote
Alain PROST est Champion du Monde
Constructeur
Moteur
47e tour, cet accrochage entre les McLaren donne le titre à Alain Prost.

Prost - Senna: la veillée d'armes

L'issue du championnat paraît limpide: Alain Prost (76 points) jouit d'une confortable avance sur Ayrton Senna (60 pts). En fait, tout est beaucoup plus compliqué. Le scénario de 1988 peut se reproduire. « Magic » a encore son destin en main et peut rafler la mise s'il remporte les deux dernières courses de la saison. En effet, à cause du barème en vigueur et de sa grande régularité, Prost ne peut plus améliorer son total qu'au moyen d'une unique seconde place ou d'une victoire. Autrement dit, il ne peut plus inscrire que six points au maximum contre dix-huit pour son rival. Deux secondes places derrière celui-ci ne lui suffiraient pas car l'une d'elles entrerait dans le résidu. Donc Prost doit bel et bien disputer la victoire à Senna lors de ces deux derniers Grands Prix. En revanche, si le Brésilien rate le coche à Suzuka, il sera alors sacré avant le déplacement aux antipodes.

 

Comme l'an passé, Jean-Marie Balestre sème le trouble avant le GP du Japon en demandant à Honda de traiter ses pilotes avec équité, ce qui suscite l'ire des motoristes nippons, mais aussi de Senna qui est de plus en plus persuadé que le président de la FIA complote en faveur de Prost. Les deux rivaux s'évitent et, lorsqu'ils ne le peuvent pas, s'ignorent. Pour sa part, Ron Dennis s'évertue à prévenir tout esclandre et pour cela annule la conférence de presse organisée par Marlboro. Mais il ne peut apaiser l'extrême suspicion de Prost qui ne s'adresse plus qu'à ses ingénieurs Neil Oatley et Tim Wright. Certes, il bénéficie cette fois d'un mulet. Mais il s'agit de la MP4/5 expérimentale avec laquelle Emmanuele Pirro a couvert des milliers de kilomètres. « Vous déduisez vous-même ce que je peux en penser » lâche-t-il, grinçant. En tout cas, les deux équipiers reçoivent un châssis neuf. C'est le sixième de l'année pour Senna, le second seulement pour Prost...

 

Avertissement: quelques jours avant le rendez-vous de Suzuka, Prost commet une violente sortie contre le comportement en piste de Senna qu'il assimile à de l'inconscience. Il a toujours en mémoire leur passe d'armes d'Estoril l'an passé, mais aussi leur friction au départ à Silverstone cette année. Et il prévient: si son adversaire vient encore lui forcer le passage, cette fois il n'ouvrira pas la porte...

 

Offensive japonaise en Formule 1: rachats de Larrousse et Arrows

Gérard Larrousse officialise sa nouvelle alliance avec le groupe japonais Espo, propriété de Kazuo Ito, un businessman ambitieux, au physique de judoka, féru de course automobile. Celui-ci entre à 51 % dans le capital de la nouvelle écurie Espo-Larrousse. Depuis sa cellule de Fresnes, Didier Calmels a suivi les modalités de l'opération et conseillé son ancien associé. « Je ne me suis pas vendu. Je me suis simplement renforcé », assène Larrousse qui constate que son budget a doublé depuis 1987. Aguri Suzuki a servi d'auxiliaire durant ces négociations et s'en trouve récompensé par un volant pour 1990. Son coéquipier sera le jeune Français Éric Bernard. Trop lié à Calmels, Philippe Alliot quitte le navire mais trouve aussitôt un point de chute chez Ligier qui cherchait un remplaçant à Olivier Grouillard. Une courte entrevue dans la casemate Ligier de Suzuka avec Jean-Pierre Paoli et Dany Hindenoch scelle cet accord.

 

Une autre équipe passe son pavillon nippon: Arrows. Jackie Oliver vend en effet la majorité de ses parts au consortium Footwork Express Ltd., spécialisé dans la logistique et dirigé par M. Wataru Ohashi. L'ancien pilote demeure néanmoins à la tête de son officine. Arrows utilisera un V8 Ford-Cosworth préparé par Brian Hart en 1990, mais cherche un motoriste prestigieux pour 1991. On parle de Nissan, de Yamaha, voire de Porsche. Les yens de Footwork sont destinés à séduire ces partenaires éventuels. En outre, Ross Brawn annonce son départ et sera remplacé par son adjoint James Robinson. Côté pilotes, Michele Alboreto a paraphé un contrat de deux ans. Son équipier pourrait être Gregor Foitek ou Bertrand Gachot qui ont tout deux roulé avec l'A11 en essais privés.

 

Présentation de l'épreuve

Jean-Marie Balestre se rend à Suzuka afin de faire régner la paix et la concorde entre les concurrents. Sa première tâche est de ramener à la raison Nigel Mansell qui n'a pas digéré son exclusion du Grand Prix d'Espagne. Le Britannique se fait prier avant d'accepter un entretien avec le président qui débouche sur une réconciliation. Nanti d'un exceptionnel record officieux sur le circuit de Fiorano, Mansell revient sur ses menaces de retraite et envisage de remporter les deux derniers Grands Prix.

 

Ferrari annonce que Peter Windsor prend la direction de l'atelier de GTO, l'antenne de Ferrari en Angleterre désertée par John Barnard. Un beau point de chute pour l'ancien journaliste, sans aucun doute « pistonné » par son ami Nigel Mansell. GTO perd sa vocation de bureau d'études pour devenir l'usine de construction des voitures dessinées à Fiorano.

 

Pierluigi Martini a été victime à Jerez d'un incident stupide: il est tombé de l'échelle de son camion-atelier ! Bilan: une côte fracturée et une autre fêlée. Forfait pour le GP du Japon, Martini cède son baquet au Milanais Paolo Barilla, 28 ans, un des héritiers de la fameuse fabrique de pâtes. Paolo n'est pas une nouille derrière un volant puisqu'il a remporté les 24 heures du Mans en 1985 avec une Porsche 956 du Team Joest. Mais ses résultats en monoplace n'ont jamais été brillants, que ce soit en F2 ou en F3000. Il doit son engagement à l'appui de quelques sponsors. Barilla connaît cependant très bien le circuit de Suzuka puisqu'il court pour Toyota en voitures de sport et vient de remporter une épreuve ici même.

 

Effrayé par son accident de Jerez (un aileron envolé à 300 km/h), Gregor Foitek a déserté Rial sans demander son reste. Gunter Schmidt le remplace par Bertrand Gachot qui n'y voit qu'une opportunité pour garder le contact avec la F1. Il ne retrouvera en effet pas son Onyx car Mike Earle a confirmé l'engagement de JJ Lehto pour 1990.

 

Williams remise définitivement sa FW12C et amène trois FW13 au Japon. Thierry Boutsen expose les problèmes causés par cette nouvelle monoplace: « Le train antérieur offre une efficacité très supérieure à ce que nous avions, mais le train arrière, qui est toujours celui de la FW12, ne suit pas, il est en déroute totale. Ce qui nous cause un violent survirage dans les courbes à moyenne et haute vitesse et une forte perte de motricité. Le jour où nous trouverons le parfait équilibre entre les deux, cette voiture sera extraordinaire. » Benetton accueille un V8 Ford expérimental, spécialement dédié aux qualifications, à la fois plus souple et plus puissant.

 

Nouveau coup dur pour Eurobrun qui perd le soutien de Jägermeister, son principal commendataire. La voiture de Larrauri est tout bonnement repeinte en noir... Il semble que Walter Brun soit sur le point de jeter l'éponge et d'abandonner cette entreprise désastreuse. Jamais sa voiture n'est cette saison sortie des pré-qualifications !

 

Essais et qualifications

Pour la première fois depuis Monaco, les Onyx ne franchissent pas l'étape des pré-qualifications. Johansson est trahi par sa pompe à essence tandis que Lehto est à la peine sur cette piste inconnue de lui. Les Lola d'Alliot et d'Alboreto échappent à cette mésaventure, de même que l'Osella de Larini et... la Zakspeed-Yamaha de Schneider ! Le jeune Teuton bénéficie probablement d'un moteur revitalisé pour que Yamaha ne perde pas la face dans son archipel. Suzuki passe en revanche à la trappe, et y retrouve Ghinzani, Moreno, Bertaggia, Dalmas, Tarquini et Larrauri.

 

Senna réalise sa douzième pole position de la saison (1'38''041''') avec une seconde et sept dixièmes de marge sur Prost (1'39''771''') qui comme à l'accoutumée se concentre sur le réglage de sa machine en vue de la course. Les McLaren-Honda sont ici inattaquables et les Ferrari de Berger (3ème) et Mansell (4ème), en deuxième ligne, leur concèdent plus de deux secondes. Patrese (5ème) et Boutsen (7ème) se surpassent pour tirer le meilleur de leurs très instables Williams-Renault. Nannini s'intercale au sixième rang, en partie grâce au nouveau moteur Ford, mais son équipier Pirro sombre à la vingt-deuxième place à cause de soucis électroniques. Alliot (8ème) met de nouveau en évidence la Lola-Lamborghini. Hélas, Alboreto rencontre de graves problèmes d'alternateur et ne peut l'imiter au point de rater sa qualification.

 

Les pneus Pirelli de qualification fonctionnent bien, ce qui profite aux Brabham (Modena 9ème, Brundle 13ème), et surtout à l'Osella de Larini, étonnant dixième. Les Lotus-Judd (Piquet 11ème, Nakajima 12ème) affichent pour une fois un bon équilibre. Pérez-Sala (14ème) et Barilla (19ème) qualifient leurs Minardi malgré un accident chacun. Les Dallara (Caffi 15ème, de Cesaris 16ème) rencontrent de nombreuses pannes, à l'instar des March (Capelli 17ème, Gugelmin 20ème). Les Tyrrell (Alesi 18ème, Palmer 26ème) sont très mal placées à cause de mauvais réglages. Champagne chez Zakspeed: pour la première fois depuis Rio, Schneider (21ème) parvient à qualifier la voiture allemande. Grouillard (23ème) sauve sa Ligier au contraire d'Arnoux (27ème). Les Arrows sous-virent affreusement et usent leurs pneus de qualification en un demi-tour ! Cheever (24ème) et Warwick (25ème) sont en queue de peloton. Ni Gachot ni Raphanel ne parviennent à se qualifier, et pour cause: leurs Rial concèdent neuf secondes au tour aux McLaren !

 

Le Grand Prix

Prost réalise le meilleur chrono du warm-up devant Mansell et Senna. Les deux pilotes McLaren choisissent la version 4 du V10 Honda, celle destinée aux hauts régimes. Les Ferrari manquant pour leur part de motricité dans les virages lents. Ce troisième Grand Prix à Suzuka explose les records d'affluence. On compte ainsi 130 000 spectateurs dans les tribunes rien que le dimanche. Les jeunes Nippons et surtout les jeunes Nippones n'ont d'yeux (bridés) que pour Alain Prost et Ayrton Senna. La perspective d'un duel acharné entre les deux ennemis échauffe les cœurs et les esprits. Les Sennistes (nombreux jusque dans la presse française) brocardent Prost la « pleureuse », le « mauvais perdant », tandis que les zélateurs du Français dépeignent son adversaire sous les traits d'un mystique fanatique, persuadé de conduire sous protection divine. Les intéressés, eux, se contentent de détourner le regard lorsqu'ils se croisent.

 

Le ciel est quelque peu couvert ce dimanche après-midi. Tous les coureurs partent en pneus tendres et prévoient donc un changement à mi-parcours. Chez Benetton, Pirro s'élance avec le nouveau moteur Ford tandis que Nannini opte pour l'ancien modèle, plus fiable. Brundle et Palmer sont absents de la pré-grille. Tous deux sont victimes de fuites à leurs réservoirs de carburant et partiront avec leurs mulets respectifs. Brundle parvient néanmoins à rejoindre la grille, contrairement à Palmer qui s'élancera depuis le bout des stands. Lors du tour de formation, le moteur de Barilla soulève un énorme panache de fumée mais cela ne semble pas prêter à conséquence.

 

Départ: Prost prend d'emblée l'avantage sur Senna qui manque son démarrage et reste de justesse devant Berger. Mansell s'est loupé et se retrouve derrière Nannini et Patrese.

 

1er tour: Prost mène devant Senna, Berger, Nannini, Patrese, Mansell, Boutsen, Modena, Alliot et Brundle. A l'épingle, Nakajima percute Pérez-Sala qui termine sa course dans le décor. Son équipier Barilla est aussi hors-jeu avec un embrayage coincé.

 

2e: Prost compte une seconde et demie d'avance sur Senna. Berger ne peut pas suivre les McLaren. Schneider renonce après la rupture de son arbre de liaison de transmission.

 

3e: Le moteur de Senna reprend mal à bas régime. Le Pauliste concède déjà trois secondes à Prost. Mansell prend la cinquième place à Patrese.

 

4e: Prost s'envole au commandement. Senna n'a plus le choix: il doit le rattraper et le doubler pour conserver une chance de s'adjuger le titre mondial.

 

5e: Prost devance Senna (3.8s.), Berger (5.7s.), Nannini (8s.), Mansell (11s.), Patrese (15s.) et Boutsen (18s.).

 

6e: Piquet prend la dixième place à Brundle. Larini sort dans la pelouse dans les Esses et plonge de la seizième à la vingt-et-unième place.

 

7e: Alliot dépasse Modena. Comme d'habitude, les Brabham ne parviennent pas à exploiter les Pirelli en course. Alesi et Pirro doublent ainsi Brundle.

 

8e: Tout va bien pour Prost qui compte quatre secondes et demie de marge sur Senna.

 

9e: Pour la première fois depuis le départ, Senna conclut un meilleur chrono que son équipier. Piquet dépasse Modena. Pirro attaque Alesi à la grande épingle mais il touche la Tyrrell avec sa roue avant-droite et l'envoie en tête-à-queue. Tous deux peuvent toutefois repartir sans problème.

 

10e: Prost mène devant Senna (4.9s.), Berger (9s.), Nannini (11s.), Mansell (19s.), Patrese (24s.), Boutsen (25s.), Alliot (36s.), Piquet (45s.), Modena (47s.), Nakajima (47.5s.), Pirro (48s.), Alesi (50s.) et Brundle (53s.).

 

11e: Pirro profite de la puissance de son moteur neuf pour se défaire de Modena et de Nakajima.

 

12e: L'intervalle demeure stable entre les McLaren. Plus loin, Mansell se déchaîne pour rattraper Nannini, mais ce faisant abîme ses pneus.

 

14e: Prost a trois secondes et demie d'avance sur Senna. Berger est à douze secondes du leader. Mansell fait la jonction avec Nannini. Alesi déboîte Nakajima par l'extérieur devant les stands.

 

16e: Prost est premier devant Senna (4.2s.), Berger (15s.), Nannini (22s.), Mansell (23s.), Patrese (34s.) et Boutsen (36s.). Alliot dérape et ratisse les graviers à Degner mais ne perd pas de place.

 

17e: Tombé au dernier rang, Larini rencontre des problèmes de freins et asse par son garage pour les faire vérifier.

 

18e: Senna reprend quelques dixièmes à Prost. Trois secondes et sept dixièmes les séparent.

 

19e: Prost arrive sur les premiers attardés. Mansell ouvre le bal des changements des pneus. Il se munit de Goodyear neufs en à peine huit secondes et redémarre en septième position.

 

20e: Prost précède Senna (4.1s.), Berger (20s.), Nannini (28s.), Patrese (39s.), Boutsen (41s.), Mansell (50s.), Alliot (58s.), Piquet (1m. 03s.), Pirro (1m. 04s.), Modena (1m. 28s.), Alesi (1m. 29s.) et Capelli (1m. 30s.). Nakajima chausse des gommes fraîches.

 

21e: Nannini stoppe chez Benetton pour prendre des pneus neufs et parvient à repartir devant Mansell. Prost rejoint les stands en fin de tour.

 

22e: Prost chausse des gommes neuves (7.8s.) et reprend la piste seize secondes derrière Senna. Arrêt également pour Grouillard. Palmer abandonne après une nouvelle fuite d'essence qui se produit cette fois sur sa voiture de réserve.

 

23e: Senna joue de malchance en tombant sur de Cesaris qui, comme toujours, ne s'efface pas immédiatement. Changements de pneus pour Boutsen, Alliot et Modena. Larini est éliminé par une rupture de son répartiteur de freinage.

 

24e: Senna arrive aux stands pour prendre un second train de pneus. L'opération dure dix secondes car la roue avant-gauche fait des siennes. Le Pauliste ressort cinq secondes derrière Prost. Chez Ferrari, Berger s'empare de gommes neuves et reste au troisième rang. Pirro et Caffi chaussent aussi de nouvelles gommes.

 

25e: Senna réalise son meilleur chrono depuis le coup d'envoi: 1'43''904'''. Patrese arrive chez Williams pour se ravitailler en pneus frais. Cheever observe la même opération chez Arrows.

 

26e: Prost est en tête devant Senna (3.7s.), Berger (24s.), Nannini (32s.), Mansell (35s.), Piquet (37s.), Patrese (1m.) et Boutsen (1m. 03s.). De Cesaris change de pneus.

 

28e: Au fur et à mesure que sa McLaren s'allège, Senna sort mieux des virages et se rapproche de Prost. Il lui concède désormais moins de trois secondes.

 

29e: Patrese prend le dessus sur Piquet qui n'a pas changé de gommes. Capelli renonce suite à un bris de suspension. Il évoluait en douzième position. Arrêt pneus pour Warwick.

 

30e: Prost devance Senna (2.3s.), Berger (27s.), Nannini (34s.), Mansell (40s.), Patrese (1m. 04s.), Piquet (1m. 06s.), Boutsen (1m. 07s.), Pirro (1m. 13s.), Alliot (1m. 21s.), Alesi (-1t.), et Modena (-1t.).

 

31e: Senna n'est plus qu'à une seconde et demie de son coéquipier. Piquet arrive chez Lotus pour passer de nouveaux pneumatiques. Il repart entre Alliot et Alesi.

 

33e: Prost réagit et repousse Senna à plus de deux secondes. Alesi observe un changement de gommes très tardif et se retrouve perdu au milieu du peloton. Abandon de Grouillard, moteur Cosworth cassé.

 

34e: Berger regagne son box avec une boîte de vitesses bloquée. Nannini s'empare de la troisième position. Pirro manque une seconde fois son freinage à l'épingle et emboutit la Dallara de de Cesaris. Il stoppe dans les graviers avec une suspension avant-droite pliée tandis que son compatriote parvient à redémarrer.

 

36e: Prost est devant Senna (3.3s.), Nannini (51s.), Mansell (56s.), Patrese (1m. 19s.) et Boutsen (1m. 21s.). De Cesaris passe par son stand pour remplacer sa roue arrière-gauche qui a été endommagée par Pirro.

 

37e: Senna s'excite et fixe le record du tour à 1'43'300. Alliot s'immobilise peu avant l'épingle, moteur en feu.

 

38e: La menace se précise pour Prost: Senna tourne en 1'43''035'''. Alesi renonce car sa boîte de vitesses est déréglée.

 

39e: Les deux McLaren ne sont plus séparées que par une seconde et sept dixièmes.

 

40e: Prost est gêné par Cheever dans la chicane. Senna revient dans ses échappements. Le moteur de Mansell commence à fumer dru, mais l'Anglais poursuit son chemin.

 

41e: Prost est toujours en tête devant Senna (0.4s.), Nannini (56s.), Mansell (1m. 03s.), Patrese (1m. 28s.), Boutsen (1m. 30s.), Piquet (-1t.), Modena (-1t.), Gugelmin (-1t.) et Brundle (-1t.).

 

43e: Prost conclut son meilleur tour en cours (1'43''506''') mais Senna demeure collé à ses basques. Nakajima ne verra pas le bout de son Grand Prix national à cause de la surchauffe de son moteur Judd.

 

44e: Senna évalue les possibilités de dépassement. Les deux V10 Honda semblant égaux, il estime qu'il ne pourra doubler son équipier qu'à la chicane Casio. Il doit impérativement réussir, sinon le titre mondial lui échappera. Mansell s'arrête dans la pelouse, son moteur ayant fini d'expirer.

 

45e: Prost est devant Senna (0.6s.), Nannini (1m. 06s.), Patrese (1m. 33s.), Boutsen (1m. 35s.), Piquet (-1t.) et Modena (-1t.). Brundle prend la huitième place à Gugelmin qui n'a pas changé de pneus et n'est donc pas très rapide.

 

46e: Senna ne trouve pas l'ouverture sur Prost. Il est maintenant résolu à tenter le tout pour le tout... mais Prost aussi ! Troisième, Nannini réduit sa cadence pour ménager son moteur.

 

47e: A l'abord de la chicane, Senna plonge à l'intérieur pour surprendre Prost. Il emprunte pour cela la surlargeur de la piste qui matérialise l'entrée des stands. Mais lorsque celle-ci se rétrécit, il n'est qu'à la hauteur de son rival. Pris au piège, il freine sur le béton tandis que Prost, imperturbable, négocie sa trajectoire et bifurque à droite. La roue avant-gauche du Brésilien heurte le ponton droit du Français. Tous deux s'immobilisent au bord de l'échappatoire, roues enchevêtrées ! Senna adresse un « bravo ! » ironique à l'adresse de Prost qui a calé son moteur et quitte son habitacle en jetant un regard noir à son adversaire. De son côté, Senna s'agite et demande aux commissaires de le pousser. Son moteur reprend vie et il retrouve la piste avec un aileron avant de guingois.

 

48e: Senna perd son aileron. Il parcourt cette boucle au petit trot avant de rentrer aux stands pour changer de museau et chausser des pneus neufs. L'opération dure dix-huit secondes. Magic repart dix secondes derrière Nannini, nouveau leader ! Le moteur de Modena coupe, privant le jeune Italien de la septième place. Warwick prend le meilleur sur Gugelmin.

 

49e: Senna se lance dans une folle poursuite pour rattraper Nannini. Il reprend cinq secondes à l'Italien en un seul tour ! Mais ses efforts sont vains car, puisqu'il a court-circuité la chicane, les commissaires vont le disqualifier. De son côté, Prost regagne les stands, sûr de son fait et d'avoir remporté la couronne mondiale.

 

50e: Nannini est un leader tout provisoire devant Senna (0.6s.), Patrese (15.6s.), Boutsen (18.7s.), Piquet (1m. 39s.), Brundle (-1t.), Warwick (-1t.), Gugelmin (-1t.) et Cheever (-1t.).

 

51e: Senna rattrape facilement Nannini qui a en vue sa première victoire. Mais le Brésilien est beaucoup plus rapide. Il prend l'aspiration derrière la Benetton dans le 130R et la déborde à la chicane. Nannini esquisse un début de résistance avant de bloquer ses roues et de s'incliner. Il sait que Senna n'est pas disposé à transiger.

 

52e: Senna vole maintenant vers une victoire fictive. Prévenu par radio du cours des événements, Nannini se contente de le suivre.

 

53ème et dernier tour: Ayrton Senna franchit la ligne d'arrivée à la première place, trois secondes devant Nannini. Patrese et Boutsen viennent ensuite. Ils sont parvenus à maintenir en piste leurs rétives Williams, ce qui n'est pas un mince exploit. Piquet se classe cinquième, Brundle sixième. Warwick, Gugelmin, Cheever, Caffi et de Cesaris reçoivent aussi le drapeau à damiers.

 

Après la course: Nannini vainqueur surprise

Ron Dennis apprend aussitôt à Ayrton Senna que la direction de course a prononcé sa disqualification. Les commissaires ont réagi avec célérité. Ils excluent le Brésilien pour trois raisons: 1) l'emprunt de la zone de décélération qui ne fait pas partie de la piste, 2) le redémarrage grâce à une aide extérieure, 3) le court-circuit de la chicane. Senna perd ainsi le championnat. Écœuré, il accuse aussitôt Jean-Marie Balestre de comploter en faveur de Prost.

 

Pendant ce temps-là, un officiel japonais se présente devant Alessandro Nannini et s'adresse à lui très cérémonieusement: « Voulez-vous monter le premier sur le podium ? » Le jeune Italien ne se fait pas prier mais titube d'allégresse. Il retrouve sur le podium Riccardo Patrese et Thierry Boutsen qui le portent en triomphe. Cette première victoire n'est point usurpée car Nannini avait volontairement ralenti avant l'accrochage entre les McLaren. Sans cette mesure préventive, il se serait retrouvé très loin devant Senna après l'arrêt de celui-ci, si bien qu'il n'aurait pas pu être rejoint. « Lorsque le stand m'a averti que j'étais en tête devant Senna, je l'ai aperçu derrière mon aileron ! » raconte le Siennois. « Bien sûr, une victoire est toujours sympathique, c'est l'occasion de boire un bon coup de champagne ! Pourtant, celle-ci ne me satisfait pas pleinement. Je n'aime pas ces histoires de disqualification... »

 

Sandro ne fait pas pour autant la fine bouche. Il remercie Cesare Fiorio, qui lui a donné sa chance chez Lancia en Endurance, et Giancarlo Minardi qui lui a mis le pied à l'étrier en F1. En outre, il acquiert ainsi dans son pays une nouvelle notoriété, car jusqu'ici il était surtout connu comme le frère de Gianna Nannini, une chanteuse de pop-rock très célèbre au-delà des Alpes. Enfin, le succès de ce garçon sympathique met fin à quatre années de disette pour les pilotes italiens. La dernière victoire obtenue par Michele Alboreto remonte en effet au 5 août 1985.

 

Par ailleurs, l'exclusion de Senna offre dix points à Williams-Renault qui repasse devant Ferrari au classement des constructeurs. Warwick glane un point pour Arrows, ce qui est totalement inespéré au regard de ses essais...

 

Affaire Senna: McLaren fait appel, Prost champion du monde

La collision entre les pilotes McLaren retient bien sûr toute l'attention. Ron Dennis annonce sa décision de faire appel de la disqualification de Senna, ce qui revient donc à porter le fer contre Prost, son autre pilote ! Outré, le Français le quitte en claquant les talons. Quant à Senna, il entame un long plaidoyer: « Je considère ce résultat comme provisoire. Maintenant la balle est dans le camp des hommes de loi. Ce que j'ai fait est correctement fait. J'ai gagné cette épreuve sur la piste, mais je ne suis pas monté sur le podium célébrer ce succès devant le public, mon plus grand fan-club en dehors du Brésil. C'est regrettable pour le sport. Quant à l'accident proprement dit, je n'avais pas d'autres possibilités pour doubler et quelqu'un qui ne devait pas se trouver là m'a fermé la porte. C'est tout. S'il s'était agi d'un autre pilote que Prost, il m'aurait laissé passer. » Il accuse donc très clairement le Français de l'avoir « sorti ». Dès dimanche soir, il se réunit avec Ron Dennis, Bernie Ecclestone et Max Mosley pour préparer sa défense devant le tribunal d'appel de la FIA.

 

Persuadé de son bon droit, Alain Prost fait mine de ne pas préoccuper de ces suites juridiques. Il savoure une froide revanche (certains emploient un autre mot). Il dénie toute responsabilité dans l'incident: « Je n'avais pas à laisser passer Senna, tout simplement parce que j'étais plus rapide que lui et que la place manquait à cet endroit. J'étais sur ma ligne, il était derrière moi. Profiter du bas-côté était trop facile. Avec Dennis, ça n'a bien sûr pas été très chaleureux. Mais je m'en fous maintenant. Pour moi, la saison est terminée. Les relations humaines ne m'intéressent plus. Après avoir travaillé comme je l'ai fait pour cette écurie, voir la récompense accordée aujourd'hui ne me fait guère plaisir... » Affirmer que ce troisième titre mondial lui laisse un goût amer dans la bouche relève de la litote.

 

Le tribunal d'appel de la FIA jugera cette affaire dans les jours à venir, mais l'issue ne fait guère de doute. La cause de Senna est indéfendable, quelles que soient les responsabilités de Prost: il a bel et bien profité d'une aide extérieure et traversé la chicane pour revenir en piste, ce qui suffit à justifier sa disqualification. L'ennui est que Jean-Marie Balestre intervient directement dans le débat et se répand en violentes déclarations à l'égard du Pauliste, qu'il accuse de manquer de respect à l'égard des autorités. Il prête ainsi le flanc aux critiques qui dénoncent sa partialité. Il n'est en effet pas douteux que le président de la FISA est un fervent soutien de son compatriote Alain Prost. Plus fâcheux encore: sitôt sorti de sa voiture, ce dernier a rejoint Balestre et Roland Bruynseraede dans la tour de contrôle, vraisemblablement pour s'assurer que son ennemi serait sanctionné. De quoi alimenter la thèse du « complot français »...

 

Réflexions sur une collision

Quoiqu'il en soit, cette affaire fait couler beaucoup d'encre et divise pour très longtemps les fanatiques de Prost et de Senna. Avec le recul, on peut considérer que le Pauliste a tenté une attaque très osée, voire suicidaire, et rien ne dit qu'il ne serait pas sorti de la route si Prost l'avait laissé passer. « Bien sûr qu'il a commis une erreur, mais pour lui il ne s'agit pas d'une faute, mais d'une manœuvre courageuse, la seule qu'il pouvait tenter. C'est son caractère qui veut ça. », explique un de ses amis brésiliens. Ce serait en effet mal connaître Ayrton de penser qu'il aurait laissé Prost s'emparer de la couronne mondiale sans rien faire pour l'en empêcher. Ce compétiteur-né ne supporte pas la défaite qu'il ressent comme une humiliation personnelle. Cette faiblesse rend aussi sa personnalité plus profonde, plus captivante, mais hélas ses thuriféraires n'admettent que difficilement que leur idole est un être humain comme un autre, et non un demi-dieu.

 

Quant à Prost, sa défense est pour le moins confuse. « J'ai pris une trajectoire un poil plus à droite, dit-il, mais à la vitesse où il était, je ne pouvais pas l'éviter. Ayrton était à l'agonie derrière. Je voulais le laisser revenir un petit peu et réaccélérer ensuite pour lui casser le moral. » Les images vidéos montrent surtout que le Français n'a rien fait pour éviter la collision. Lui aussi fut logique avec lui-même: il avait prévenu qu'il n'ouvrirait pas la porte à Senna. Il a tenu parole, quitte à provoquer une double-élimination. Prost estime, à tort ou à raison, avoir été maltraité depuis 1988 par McLaren et par Honda. Sa rancune et son aigreur ont trouvé leur expression dans cette seconde fatidique au cours de laquelle il n'a pas modifié sa trajectoire pour éviter l'obus blanc et rouge qui fonçait sur lui. Mais rien ne permet d'affirmer qu'il a délibérément attiré Senna dans un traquenard. Aussi, plutôt que de polémiquer dans les rangs des supporteurs de l'un ou de l'autre, on peut regretter que cette splendide saison 1989 trouve un si triste épilogue, d'autant plus que le pouvoir sportif incarné par Jean-Marie Balestre soufflera sur les braises.

Tony