Jacky ICKX
 J.ICKX
Brabham Ford Cosworth
Denny HULME
 D.HULME
McLaren Ford Cosworth
Jack BRABHAM
 J.BRABHAM
Brabham Ford Cosworth

184e Grand Prix

VIII Gran Premio de Mexico
Légérement nuageux
19 octobre 1969 - Mexico
65 tours x 5.000 km - 325.000 km
Affiche
F1

Le saviez-vous ?

Pilote
Constructeur
Moteur

Les grandes manœuvres avant 1970

Ken Tyrrell n'a toujours pas de voiture pour la saison suivante. Il explore un temps la piste Lola et prend langue avec Eric Broadley et Carl Haas, sans succès. Finalement, quelques jours après ce GP du Mexique, il se rabat sur March Engineering, une toute nouvelle firme fondée par un triumvirat comprenant l'avocat et ancien pilote de F2 Max Mosley, le coureur Alan Rees et l'ingénieur Graham Coacker, et qui patronne la conception d'un modèle de F1 imaginé par Robin Herd. Les négociations vont traîner en longueur, mais fin novembre Tyrrell concrétise l'achat de deux nouvelles March 701.

 

Après la rupture avec Tyrrell, Matra reviendra en 1970 avec sa propre écurie d'usine... et son moteur V12. Las d'être le second de Jackie Stewart, Jean-Pierre Beltoise sera le fer de lance de cette nouvelle aventure. Il devrait être associé à Henri Pescarolo, Johnny Servoz-Gavin demeurant dans le giron de Tyrrell. Après avoir remporté le championnat d'Europe de Formule 2, Servoz entend franchir une nouvelle étape dans sa carrière et faire oublier son dilettantisme : « Pour moi le temps de l'amateurisme est révolu ! » proclame-t-il à qui veut l'entendre.

 

Le cru 69 a consolidé l'hégémonie du V8 Ford-Cosworth qui a remporté tous les Grands Prix de Formule 1 de l'année. Le DFV est l'arme absolue qui a fait mordre la poussière à Ferrari et à BRM. Si bien que Jackie Stewart a décidé de mettre un terme à sa collaboration avec Matra qui souhaitait lui imposer son V12 pour 1970. L'Écossais ne veut pas d'autre moteur que le Ford. Quelle publicité pour la firme américaine, après ses succès en protos les années précédentes ! Dans ce contexte, on se demande pourquoi Jacky Ickx quitte Brabham-Ford pour rejoindre une Scuderia Ferrari moribonde. Contre l'avis de nombreux « spécialistes », le jeune Bruxellois estime son choix pertinent : « Je n'ai pas quitté Enzo Ferrari en mauvais termes, nous sommes toujours restés d'excellents amis. Selon moi, grâce à l'important soutien de Fiat, c'est le moment idéal de revenir chez eux car la Ferrari de l'année prochaine [NDLA : la 312 B2 à Flat 12] sera sans aucun doute une très, très bonne voiture. »

 

1969 restera surtout pour Ickx l'année de sa première victoire aux 24 heures du Mans. Néanmoins, l'homme de l'année en prototypes est sans conteste Jo Siffert, six fois victorieux sur Porsche 908 et 917. Cette brillante campagne fait de « Seppi » un pilote très courtisé. Franco Lini lui propose ainsi de rejoindre Ferrari via un double programme en Formule 1 et en voitures de sport. Mais Porsche refuse évidemment de voir son champion rejoindre le grand rival italien. Le directeur sportif de la marque allemande Rico Steinemann propose à Siffert une rallonge financière à condition qu'il ne rejoigne pas la Scuderia Ferrari en Formule 1. Le Suisse accepte et ne retient plus que trois pistes : continuer avec Rob Walker, accepter les offres du BRM, ou faire le pari de conduire la future March 701 dans un team d'usine.

 

L'Endurance influence beaucoup le marché des transferts en F1. Ainsi, Pedro Rodríguez souhaite rejoindre Porsche mais doit pour cela rompre avec Ferrari en monoplaces. Il trouve finalement un point de chute, à savoir BRM qui cherche à remplacer John Surtees. Le champion du monde 1964 est en effet dégoûté par les performances calamiteuses de la firme de Bourne et aspire à l'indépendance. La Surtees Racing Organisation est devenue en 1969 un constructeur à part entière en créant une voiture de Formule 5000, la TS5. Pour 1970, Surtees envisage de s'engager comme « privé », avant de bâtir sa propre Formule 1.

 

McLaren-Ford: une saison contrastée

Matra, Brabham et Lotus ont ramené une moisson de lauriers à Ford-Cosworth, au contraire de McLaren qui n'a pas tenu les promesses entrevues en 1968. Denny Hulme aurait pu l'emporter à une ou deux reprises, mais la fiabilité lui a fait défaut. L'équipe néo-zélandaise est encore trop modeste pour mener de front plusieurs programmes intensifs, en Formule 1 et en CanAm. De plus elle s'est fourvoyée dans le développement de sa 4RM, la M9A. Au moins, elle est parvenue à installer sa suprématie en Can-Am : en neuf manches disputées, McLaren et Hulme ont réalisé huit fois le doublé !

 

En ce qui concerne la F1, Bruce McLaren reporte ses efforts sur 1970. Systématiquement battu par Hulme, il aimerait céder son volant à un pilote plus jeune et se concentrer sur la Can-Am, mais il n'en a pas pour l'heure l'occasion.

 

Présentation de l'épreuve

Afin de fêter les titres de Jackie Stewart et de Matra, Elf a affrété un Boeing pour transporter à Mexico bon nombre de journalistes, de techniciens et de supporteurs français, qui pour la plupart attraperont la turista en vingt-quatre heures... Ils pourront néanmoins assister à ce Grand Prix du Mexique toujours très folklorique. Cette année, le GPDA a demandé aux autorités de faire des efforts pour éviter que des spectateurs, des enfants ou des chiens traversent la piste pendant que les bolides sont en action...

 

Les delphinats ne sont pas encore attribués avant cette dernière étape. Chez les pilotes, Ickx (31 pts) précède nettement McLaren (26 pts) et Rindt (22 pts). Côté constructeurs, Lotus-Ford (47 pts) détient pour le moment le second rang devant Brabham (45 pts).

 

Lotus engage deux voitures officielles : une 49B pour Jochen Rindt, et la 63 4RM, dont ce devrait être la dernière apparition, pour John Miles qui supplée Mario Andretti. Graham Hill est bien évidemment forfait du fait de son terrible accident de Watkins-Glen. Les nouvelles ne sont d'ailleurs pas très bonnes puisqu'il pourrait demeurer en convalescence près de six mois et donc manquer le début de la saison 1970.

 

Les qualifications

Il apparaît que les monoplaces chaussées de pneus Goodyear disposent d'un immense avantage sur ce circuit. Elles tournent environ une seconde au tour plus vite que la concurrence. Dans ces circonstances, la victoire devrait se disputer entre les McLaren et les Brabham, équipées non seulement des mêmes pneus Goodyear G20, mais aussi du V8 Ford-Cosworth et de la boîte de vitesses Hewland.

 

Brabham frappe un grand coup en réalisant la pole position avec un chrono d'1'42''90, nouveau record du tracé, bien inférieur à la pole de Siffert en 1968. Son équipier Ickx l'accompagne en première ligne, mais lui rend sept dixièmes de secondes. Stewart obtient une troisième place très méritante compte tenu du fait qu'il est chaussé de pneus Dunlop et non de Goodyear. Ses collègues Beltoise (8ème) et Servoz-Gavin (14ème) sont moins heureux. Hulme se classe quatrième avec sa McLaren, quatre rangs devant son patron. Siffert est cinquième et se paie le luxe de précéder la Lotus officielle de Rindt dont la forme physique laisse à désirer. Courage est neuvième après avoir rencontré des problèmes de suspension arrière. Du côté de BRM, Surtees est dixième devant Oliver (12ème) et Eaton (17ème et dernier). Miles place la Lotus 4x4 en onzième position. Les figurants Moser (13ème) et Lovely (16ème) sont toujours de la partie, tout comme l'unique Ferrari de Rodríguez qui paraît bien fatiguée.

 

Le Grand Prix

Le dimanche 19 octobre est une journée splendide. Le Grand Prix est précédé par plusieurs épreuves de voitures de tourisme. L'une d'elles se conclut malheureusement par un grave accident : un bolide rentre dans la foule et blesse grièvement un commissaire et un policier.

 

Tour de chauffe : McLaren s'arrête à cause d'un souci d'alimentation. Pour la deuxième fois consécutive, il est hors-jeu avant même le coup d'envoi. De son côté Miles s'aperçoit que sa pompe à essence fait des siennes mais va tout de même se rendre à son emplacement.

 

Départ : Les Brabham démarrent moyennement. Au contraire, Stewart s'élance comme une flèche et aborde la courbe d'Espiral devant Ickx, Brabham, Rindt, Hulme et Beltoise.

 

1er tour : Stewart est premier devant Ickx, Brabham, Rindt, Hulme, Beltoise, Courage, Surtees, Rodríguez et Siffert.

 

2e : Ickx est sur les talons de Stewart. Les six premiers s'échappent devant un peloton emmené par Courage. Hulme dépasse Rindt tandis que Rodríguez est doublé par Siffert et par Moser. Miles est au stand Lotus pour faire vérifier sa pompe à essence.

 

3e : Stewart résiste farouchement à Ickx, mais ses pneus Dunlop sont bien inférieurs aux Goodyear de son adversaire. Siffert double Surtees.

 

4e : Stewart et Ickx sont roues dans roues, devançant de quelques dizaines de mètres Brabham et Hulme. Rindt et Beltoise sont semés. Siffert attaque Courage.

 

5e : Siffert plonge à l'intérieur de l'épingle pour déborder Courage. Les deux voitures sortent du virage côte à côte. Siffert tente de porter l'estocade dans la courbe à gauche qui suit, mais il heurte l'arrière de la Brabham et part en tête-à-queue. La Lotus finit sa route contre le rail. Courage repartira mais en toute dernière position.

 

6e : Les drapeaux jaunes sont agités dans le secteur d'Horquilla pour évacuer la Lotus de Siffert. Surpris, Stewart manque une vitesse et Ickx en profite pour s'emparer du commandement. Au même instant, Hulme dépossède Brabham de la troisième place. L'Australien rencontre des soucis d'alimentation. Miles regagne son garage pour abandonner.

 

7e : Très incisif, Hulme dépasse Stewart qui ne peut plus résister au « clan Goodyear ». Le moteur de Brabham coupe par intermittence. En début de tour, Rindt dépasse le vétéran, mais celui-ci lui reprend la quatrième place avant même la fin de la boucle. Eaton est au stand BRM pour mettre pied à terre, boîte de vitesses bloquée.

 

8e : Ickx et Hulme s'échappent tandis que Stewart voit revenir Brabham qui « remorque » Rindt. Beltoise ne suit plus l'Autrichien. Septième, Surtees est sous la menace de... Moser. La BRM est incapable de distancer une Brabham vieille de deux ans ! Quelle honte pour le pauvre Sir Alfred Owen...

 

9e : Hulme est dans les échappements d'Ickx. Brabham déborde Stewart.

 

10e : Hulme tourne comme un métronome et parvient à déborder Ickx devant les stands. Voici le troisième leader de l'épreuve. De son côté, Brabham a repris une seconde pleine au duo de tête. Moser prend la septième place à Surtees.

 

11e : Hulme est premier devant Ickx (0.8s.), Brabham (3s.), Stewart (5s.), Rindt (7s.), Beltoise (11s.), Moser (48s.) et Surtees (49s.). Suivent Oliver, Rodríguez, Servoz-Gavin, Lovely et Courage.

 

13e : Hulme possède une seconde et demie d'avance sur Ickx. Stewart demeure au contact de Brabham. Beltoise pointe maintenant à vingt secondes du leader. Il se débat avec un terrible sous-virage, mais ce mauvais réglage est volontaire : le Français n'a pas assez de forces dans le bras gauche pour conduire des voitures sur-vireuses.

 

15e : Hulme précède Ickx (2s.), Brabham (5s.), Stewart (7s.), Rindt (10s.) et Beltoise (23s.). A plus d'une minute roule Moser qui contient les BRM de Surtees et d'Oliver.

 

18e : Ickx contre-attaque et reprend une demi-seconde à Hulme. Stewart se rapproche de Brabham dont le moteur est toujours aussi imprévisible. Oliver efface Surtees.

 

19e : Hulme cherche à épuiser Ickx : il appuie sur le champignon et lui reprend une seconde pleine. Brabham, Stewart et Rindt se regroupent.

 

20e : Servoz-Gavin et Rodríguez luttent pour la dixième place, tout en concédant un tour aux leaders.

 

21e : Rindt arrive au stand Lotus avec une suspension avant-gauche affaissée. C'est un nouvel abandon pour le jeune Autrichien.

 

23e : Hulme prend un tour à Surtees et compte maintenant quatre secondes de marge sur Ickx. Brabham et Stewart sont définitivement semés. Courage stoppe chez Williams car il a perdu son quatrième rapport. Comme toute réparation est impossible, il reprend la piste.

 

25e : Hulme est en tête devant Ickx (5s.), Brabham (19s.), Stewart (21s.), Beltoise (40s.), Moser (1m. 28s.) et Oliver (1m. 31s.).

 

26e : Rodríguez dépossède Servoz-Gavin de la neuvième place.

 

29e : Lovely et Courage concèdent un second tour à Hulme qui poursuit son forcing.

 

30e : Tout va bien pour Hulme qui devance Ickx de six secondes. Suivent Brabham (21s.), Stewart (24s.) et Beltoise (46s.). Moser et Oliver sont doublés par le leader.

 

32e : Hulme et Ickx soufflent durant quelques instants, ce qui permet à Brabham et à Stewart de leur reprendre trois secondes.

 

34e : Hulme repart à l'attaque mais ne se défait pas d'Ickx. Les deux hommes réalisent peu ou prou les mêmes chronos. Oliver se rapproche de Moser au rythme de deux dixièmes par tour.

 

36e : Surtees est lent à cause d'un problème de boîte de vitesses. Il laisse passer Rodríguez et Servoz-Gavin, qui ne se quittent pas.

 

38e : L'écart est stable entre Hulme et Ickx. On le chiffre à six secondes.

 

40e : Hulme est premier devant Ickx (5.5s.), Brabham (22s.), Stewart (24s.), Beltoise (1m.), Moser (-1t.), Oliver (-1t.), Rodríguez (-1t.), Servoz-Gavin (-1t.), Surtees (-2t.), Lovely (-2t.) et Courage (-2t.).

 

42e : Ickx hausse le rythme et revient à quatre secondes de Hulme. L'issue de la course paraît incertaine.

 

44e : Trois secondes et demie entre Hulme et Ickx. Brabham a maintenant cinq secondes de marge sur Stewart. Oliver est dans la roue de Moser.

 

45e : Oliver s'empare de la sixième place aux dépens de Moser. Il a en vue son premier point de la saison.

 

47e : Bien renseigné par le stand McLaren, Hulme a reconquis deux secondes sur Ickx. Brabham et Stewart naviguent à plus de trente secondes. Très en verve, Oliver sème facilement Moser.

 

48e : Cinq secondes séparent désormais les deux premiers.

 

50e : A quinze tours du but, Hulme précède Ickx (6s.), Brabham (35s.), Stewart (43s.), Beltoise (1m. 23s.) et Oliver (-1t.).

 

51e : Hulme conclut son meilleur tour de l'après-midi : 1'43''98'''.

 

52e : Ickx est épuisé par la cadence imposée par Hulme : il lui concède plus de cinq secondes en l'espace de deux tours !

 

54e : Ickx rend maintenant quinze secondes à Hulme. La course parait jouée en faveur du Néo-Zélandais.

 

55e : Surtees rejoint le stand BRM et abandonne, la mine déconfite. Son commentaire ? « Rien ne va, ni la boîte, ni l'embrayage, ni le moteur, ni la tenue de route... »

 

57e : Ickx se retrouve et tourne à nouveau dans les mêmes temps que Hulme. Son retard s'élève à treize secondes.

 

58e : Un coup de théâtre n'est pas à exclure : Ickx est revenu à neuf secondes de la voiture orange. Moser s'aperçoit que sa jauge d'essence baisse dangereusement et vient à son garage pour ravitailler.

 

60e : Hulme est toujours en tête devant Ickx (7s.), Brabham (31s.), Stewart (41s.), Beltoise (1m. 40s.), Oliver (-1t.), Moser (-2t.), Rodríguez (-2t.), Servoz-Gavin (-2t.), Lovely (-3t.) et Courage (-3t.).

 

61e : Ickx est déchaîné et reprend une seconde par tour à Hulme. Moser s'arrête, réservoir vide suite à une fuite d'essence.

 

62e : Ickx signe son meilleur chrono et ne concède plus que cinq secondes à Hulme. Celui-ci mène un train de sénateur.

 

63e : Ickx a encore grappillé une demi-seconde. Mais en passant devant les stands, Hulme lève le pouce en l'air et rassure son équipe. Sa machine tourne comme une horloge.

 

64e : Ickx s'emballe et n'hésite pas à frôler les barres en ciment qui délimitent la piste. Il réalise le meilleur tour de la course : 1'43''05'''. Hélas, il est trop tard : en fin de boucle, Hulme compte encore trois secondes de marge.

 

65ème et dernier tour : Denny Hulme donne à McLaren sa première victoire de l'année en Formule 1. Ickx est vaincu pour deux secondes et demie. Brabham complète le tiercé Goodyear. Stewart finit son année triomphale par une modeste quatrième place devant son équipier Beltoise. Oliver inscrit un point pour le compte de RBM. Rodríguez se classe septième devant Servoz-Gavin, Lovely et Courage.

 

Après la course

A plus de deux mille mètres d'altitude, sous un soleil de plomb, sur un tracé parsemé de nombreux virages éprouvants, la robustesse de Denny Hulme a eu raison de l'ardeur juvénile de Jacky Ickx. Les qualités physiques du Néo-Zélandais permettent à McLaren d'embellir une saison de Formule 1 bien terne. A pied depuis le tour de formation, Bruce McLaren a suivi avec anxiété la prouesse de son compagnon d'écurie, aux côtés de ses adjoints Phil Kerr et Teddy Mayer. Le Kiwi ne tenait pas en place dans les derniers tours. Lorsqu'enfin s'abaisse le drapeau à damiers, il saute de joie et se confie au reporter de la BBC Barrie Gill : « Je suis ravi ! Quelle merveilleuse façon de gagner ! Denny a dû attaquer très fort tout le temps, d'un bout à l'autre et il a vaincu tout le monde. Il a conduit parfaitement, c'est magnifique ! »

 

« Denny the Bear » rejoint ensuite le podium pour cueillir les lauriers puis salue la foule quelque peu négligemment, d'un sourire crispé. Il faut s'y résoudre : Hulme ne sera jamais une « super-star ». « Un jour, il plaquera tout et s'en retournera d'un coup d'aile pour toujours dans une île de sa Nouvelle-Zélande natale... » commente Jackie Stewart qui a beaucoup d'estime pour ce curieux personnage.

 

Bien sûr, cette ultime épreuve du championnat du monde a été biaisée par l'écrasante supériorité des pneus Goodyear. La preuve ? Pendant un temps, Silvio Moser a roulé aussi vite que Jackie Stewart... Les journalistes français Christian Moity et Gérard Flocon qualifient ainsi ce Grand Prix de « finale à la gomme... » Néanmoins, sur l'ensemble de l'année, c'est bien Dunlop qui se taille la part du lion avec six victoires, contre trois pour Goodyear et deux pour Firestone.

 

Stewart est champion du monde avec vingt-six points d'avance sur Ickx, une marge considérable. En ce qui concerne la coupe des constructeurs, Matra-Ford était sacrée depuis longtemps. Brabham subtilise in extremis la deuxième position à Lotus. McLaren finit quatrième, tandis que BRM et Ferrari n'auront chacune marqué que sept misérables points... C'est le pire résultat de l'histoire de la Scuderia.

 

Le stewartisme, ou l'avènement du professionnalisme

Jackie Stewart n'aura pas réussi à conclure sa saison par une victoire. Qu'importe, sa moisson fut suffisamment abondante : six victoires en onze Grands Prix, soixante-trois points marqués : on n'avait pas vu une telle domination depuis Jim Clark. Le pilotage fin, coulé, dépourvu de toute fioriture de l'Écossais est cité comme un modèle du genre. Bien sûr, certains puristes font la fine bouche et préfèrent la virtuosité d'un Jochen Rindt, le panache d'un Chris Amon, le courage d'un Jean-Pierre Beltoise ou l'éclectisme d'un Jacky Ickx.

 

Surtout, Stewart est un champion moderne qui fait entrer la Formule 1 et tout l'automobilisme dans une nouvelle ère : celle de la professionnalisation et de l'argent-roi. Intelligent, souple, rusé, peu scrupuleux, Stewart pilote avec sa tête et pense... avec son portefeuille. Exilé dans le canton de Vaud pour des raisons fiscales, Stewart jouit aussi de la proximité de l'aéroport de Lausanne, un des mieux desservis au monde, afin de voyager à raison de centaines d'heures de vol par an, pour disputer des courses mais aussi pour participer à des tournées promotionnelles. Comme il l'écrit sans ambages dans son autobiographie : « La course doit devenir une entreprise commerciale saine. Un titre de champion du monde est un capital à faire fructifier, autant pour soi que pour ceux qui nous entourent. [...] Du plus loin qu'il m'en souvienne, j'ai toujours eu envie de gagner beaucoup d'argent. J'ai besoin d'en gagner encore plus. Je ne resterai pas pilote toute ma vie. Je ne suis pas au sommet de ma carrière en ce moment, il faut donc que je consolide un peu tout ça. Je dois assurer mon avenir et celui de ma famille. Si je continue à courir, je veux amasser le plus d'argent possible. » Oui, la course automobile « romantique » meurt avec Stewart, mais au moins on ne pourra pas taxer celui-ci d'hypocrisie...

Tony