Jean-Pierre BELTOISE
 J.BELTOISE
Matra Ford Cosworth
Jackie STEWART
 J.STEWART
Matra Ford Cosworth
Jacky ICKX
 J.ICKX
Brabham Ford Cosworth

178e Grand Prix

LV Grand Prix de France
Ensoleillé
6 juillet 1969 - Clermont-Ferrand
38 tours x 8.055 km - 306.090 km
Affiche
F1

Le saviez-vous ?

Pilote
Constructeur
Moteur

Brabham accidenté à Silverstone

Jack Brabham se prépare pour le Grand Prix de France lorsqu'il est victime lors d'une séance d'essais à Silverstone d'un accident qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques. L'Australien perd en effet l'arrière de sa voiture à 170 km/h dans le virage de Club. Celle-ci file alors comme une balle et rebondit contre un talus avant de s'immobiliser une vingtaine de mètres plus loin. Brabham nous raconte les minutes d'angoisse qu'il a vécues : « Mes jambes étaient coincées sous la tôle écrasée et la douleur était insupportable. [...] Je fis des efforts désespérés pour me dégager. Je commençai par couper le contact car le moteur tournait toujours et je détachai ma ceinture. Le réservoir s'était fendu et l'essence se répandait au sol... Je me trouvais au milieu d'une énorme flaque qui ne demandait qu'à s'enflammer et je me jetai sur l'extincteur. Assis dans la voiture et vidant l'extincteur autour de moi, je me disais que si l'essence prenait feu, j'aurais eu l'air malin avec ce petit appareil pour lutter contre l'incendie. » En grand péril, Jack Brabham attend cinq longues minutes avant de voir arriver un commissaire. Comme il est incapable de se dégager seul, il faut découper la tôle pour l'extraire de son habitacle. Il demeure ainsi une longue demi-heure gisant au milieu d'un lac d'essence...

 

Finalement, il s'en tire avec une fracture de la cheville et une belle frayeur : « Ce qui m'a le plus marqué dans cette aventure, c'est cette peur atroce d'être brûlé vif, que le feu n'éclate alors que j'étais pleinement lucide et prisonnier dans ma voiture... »

 

Présentation de l'épreuve

Le Grand Prix de France se tient cette année sur le magnifique circuit de Charade, près de Clermont-Ferrand. Celui-ci a déjà accueilli l'événement en 1965. Avec ses cinquante-et-un virages en montagne, c'est un sacré défi qui est proposé aux pilotes, d'autant plus que l'asphalte est souvent parsemé de petits gravillons tombés des sommets. « Ce circuit en montagnes russes n'est pas fait pour remettre d'aplomb. » explique Jackie Stewart. « On se cogne la tête d'un côté de la voiture à l'autre dans ces maudits virages. Nos changements latéraux de direction dans l'amorce des virages sont très pénibles en raison du dessin très étroits de ces tournants. »

 

Chez Tyrrell, les deux Matra MS80 n'ont pas évolué depuis les Pays-Bas. L'équipe se concentre sur le développement de la MS84 à quatre roues motrices. Stewart l'essaie le samedi après-midi mais s'aperçoit qu'elle concède quatre secondes à la MS80, et la laisse donc logiquement de côté.

 

Les Lotus 49B présentent un nouvel aileron monté très en arrière sur une structure tubulaire. Ce dispositif fonctionne trop bien : les voitures sont très rapides mais les suspensions sont soumises à rude épreuve. Graham Hill et Jochen Rindt insistent auprès de Colin Chapman pour disputer la course avec les mêmes ailes qu'à Zandvoort, attachées à la boîte de vitesses. La 63 à quatre roues motrices est confiée au jeune John Miles, fils d'un célèbre acteur britannique. Élève de Chapman, Miles a obtenu de beaux succès sur des Lotus en F3 et F2 et reçoit la délicate mission de mettre au point cette 4x4 qui laisse dubitative un coureur aussi chevronné que Graham Hill...

 

Du fait du forfait de Jack Brabham, Jacky Ickx est le seul représentant de MRD à Charade. Le patron en béquilles demeure néanmoins à la tête des opérations, toujours assisté par Ron Tauranac et son jeune chef mécanicien Ron Dennis. La BT26 possède désormais à l'arrière une aile en bois balsa et en matière plastique, ainsi que deux petites dérives à l'avant. La Brabham de l'équipe Williams arbore une nouvelle calandre qui ne va pas donner satisfaction à Piers Courage. Il n'y a toujours qu'une seule Ferrari engagée, les négociations entre Enzo Ferrari et Pedro Rodríguez piétinant. Au lieu d'un plateau, la 312 est gréée d'un plan unique fixé sur le différentiel. Les McLaren officielles possèdent un vaste capot-déflecteur et deux « moustaches » à l'avant. La McLaren M7A privée de Vic Elford dispose désormais d'un capot-déflecteur différent de celui des voitures d'usine.

 

Chez BRM, Louis Stanley a tranché le conflit opposant Tony Rudd à John Surtees au profit du second. Rudd a démissionné de ses fonctions de directeur sportif. Il pourrait être remplacé par Tim Parnell dont la petite équipe est en pleine déliquescence. Mais Surtees aimerait bien être seul maître à bord comme il l'était chez Honda... En conséquence de cette restructuration, l'équipe anglaise est absente à Charade.

 

Hormis la Ferrari d'Amon, tous les concurrents sont donc propulsés par un V8 Ford-Cosworth.

 

Goodyear apporte des nouveaux pneumatiques en profil « Indy » moulés dans un gomme baptisée G16. Dunlop présente aussi un nouveau modèle, le CR82 qui équipe les Matra.

 

Les qualifications

Les séances d'essais se répartissent entre le vendredi et le samedi. Stewart exerce une domination sans partage et réalise sa deuxième pole position de l'année avec un temps de trois minutes. Rindt est le seul pilote qui aurait pu le menacer, mais il se rend compte rapidement que les fortes dénivellations du tracé lui donnent la nausée ! Il doit même abandonner son « casque de scaphandrier » qui l'empêchait de respirer... L'Autrichien obtient tout de même le troisième temps, loin devant Hill (8ème). Très content de ses nouveaux pneus Goodyear, Hulme se hisse en première ligne aux côtés de Stewart. Incommodé à l'instar de Rindt, McLaren se contente du septième chrono. Ickx se classe quatrième avec la Brabham officielle. Très en verve, Beltoise partage la troisième ligne avec Amon. Le Néo-Zélandais a bien du mérite à conduire une Ferrari à la tenue de route désastreuse.

 

En cinquième ligne on trouve Siffert et Elford qui commence à avoir sa McLaren en main. Courage est onzième devant Miles qui fait ce qu'il peut au volant d'une Lotus 4x4 très rétive. Moser est lanterne rouge et rend douze secondes à Stewart.

 

Le Grand Prix

Malgré les 800 mètres d'altitude, la chaleur est étouffante dans les monts auvergnats. On comptabilise environ 60 000 spectateurs courts-vêtus qui s'éventent comme ils peuvent. La plupart encourage les voitures bleues de Matra, et en particulier la n°7 de Jean-Pierre Beltoise. Celui-ci mise sur le succès de son équipier mais s'attend à batailler ferme : « Il sera vraisemblablement impossible de suivre Stewart, mais je tiens absolument à ne pas perdre le contact avec le groupe de chasse. Si ce peloton est aussi fourni et ardent qu'à Zandvoort, on devrait s'amuser... »

 

Le départ est donné par Jean Lucas, le directeur de Sport Auto, en la présence de Joseph Comiti, secrétaire d'État aux Sports.

 

Départ : Stewart prend un excellent envol, suivi par Hulme et Ickx. Rindt est seulement quatrième et gêne Beltoise qui se trouve débordé par Amon et Hill.

 

1er tour : Stewart creuse un écart de plus d'une seconde sur Hulme. Viennent ensuite Ickx, Rindt, Amon, Hill, Beltoise, Siffert, McLaren, Courage, Elford et Moser. Miles s'arrête au stand Lotus car sa pompe à essence ne fonctionne pas. Il ne redémarrera pas.

 

2e : Stewart précède Hulme (3s.), Ickx (5s.), Rindt (5.5s.) et Amon (7.5s.). Beltoise prend la sixième place à Hill. Ce dernier se débat avec une Lotus très instable.

 

3e : Tout va bien pour Stewart qui augmente régulièrement son avance. Amon est rattrapé par Beltoise.

 

4e : Rindt se porte à la hauteur d'Ickx sans pouvoir le dépasser. Siffert attaque comme un fou pour rattraper les leaders et se débarrasse de Hill. Mais le Suisse en fait trop : il bloque ses roues au virage Rosier, tire tout droit et heurte les bottes de paille. Il parvient à repartir mais sa calandre et surtout sa « nageoire » avant-gauche ont souffert.

 

5e : Stewart précède Hulme (8s.), Ickx (15s.) et Rindt (16s.). A vingt secondes, Beltoise dépasse Amon dont la Ferrari mal réglée glisse dans les virages. Siffert a laissé passer Hill, McLaren et Courage.

 

6e : Beltoise a semé Amon et commence à rattraper Rindt qui a la nausée.

 

7e : McLaren double Hill. Siffert s'arrête au garage Walker pour faire rafistoler l'avant de sa Lotus avec du scotch et de la toile. Il perd deux tours dans cette opération esthétique.

 

8e : Neuf secondes séparent Stewart et Hulme. Le peloton est très largement distancé : Ickx tourne deux à trois secondes au tour moins rapidement que le leader. Beltoise a repris quelques secondes à Rindt.

 

9e : Courage s'arrête chez Williams pour faire vérifier son embrayage qui a tendance à coller. Beltoise tourne en 3'04'', c'est-à-dire à peine moins vite que Stewart.

 

10e : Stewart est premier devant Hulme (11s.), Ickx (24s.), Rindt (30s.), Beltoise (36s.), Amon (57s.), McLaren (1m. 09s.), Hill (1m. 20s.), Elford (1m 30s.), Moser (2m. 45s.), Courage (-1t.) et Siffert (-2t.).

 

11e : Dans la première courbe à droite qui conduit au virage Rosier, Beltoise maîtrise un impressionnant dérapage. Siffert revient à son stand, cette fois-ci pour faire réparer son câble d'accélérateur.

 

12e : Hulme entre aux stands en fin de tour : sa barre anti-roulis avant s'est détachée ! Il faut plus de cinq minutes à ses mécaniciens pour resserrer la pièce. Stewart mène avec trente-cinq secondes de marge sur Ickx.

 

13e : Beltoise est maintenant dans les roues de Rindt. Courage a touché une botte de paille et revient à son stand pour faire réparer l'avant de sa carrosserie.

 

14e : Beltoise prend facilement l'avantage sur Rindt, de plus en plus malade. Encouragé par le public, le pilote français n'est qu'à dix secondes d'Ickx.

 

15e : Stewart précède Ickx (34s.), Beltoise (43s.), Rindt (47s.), Amon (1m. 18s.) et McLaren (1m. 28s.). Elford menace Hill. Hulme reprend la piste.

 

16e : Troisième arrêt de Courage, cette fois-ci à cause d'un capotage désaxé.

 

17e : Beltoise a repris deux secondes à Ickx. De son côté, Hill tente de semer Elford.

 

19e : Une fumée bleue s'échappe de la Ferrari d'Amon. Elford prend l'avantage sur Hill. Courage renonce : son museau n'est pas correctement fixé, et de plus il ne peut pas sélectionner ses quatrième et cinquième rapports.

 

20e : A mi-parcours, Stewart devance Ickx (37s.), Beltoise (42s.), Rindt (1m. 08s.), Amon (1m. 33s.), McLaren (1m. 45s.), Elford (2m. 19s.), Hill (2m. 25s.), Moser (-1t.), Siffert (-2t.), Hulme (-3t.) et Courage (-3t.).

 

21e : Beltoise est revenu derrière Ickx.

 

22e : Le drapeau bleu est agité devant Ickx qui ne cille pas. Rindt s'arrête et son stand et déboucle son harnais, prétextant un mal de voiture.

 

23e : A l'abord du virage Rosier, Beltoise freine tard et déborde Ickx, mais la Matra dérape. Beltoise la maîtrise in extremis et passe à deux mètres des bottes de paille. Ickx a lui aussi retardé sa décélération mais contrôle mieux son bolide et conserve la deuxième place.

 

24e : Stewart prend un tour à Hill. Beltoise demeure dans les échappements d'Ickx.

 

25e : Stewart devance Ickx (43s.), Beltoise (44s.), Amon (1m. 48s.), McLaren (2m.), Elford (2m 55s.), Hill (-1t.), Moser (-1t.), Siffert (-3t.) et Hulme (-3t.).

 

26e : Elford concède un tour à Stewart.

 

27e : Stewart signe le meilleur tour de la course : 3'02''7'''. Ickx a pris un peu de champ sur Beltoise. Hulme dépasse Siffert.

 

28e : Beltoise repasse à l'attaque et réalise son propre meilleur tour de la course (3'03''7'''). C'est deux dixièmes de mieux que le tour le plus rapide d'Ickx.

 

30e : McLaren s'écarte devant Stewart qui désormais ménage sa monture.

 

31e : Amon stoppe au niveau du poste n°13, moteur en panne. Seuls Ickx et Beltoise roulent désormais dans le même tour que Stewart.

 

32e : Stewart est leader devant Ickx (51s.), Beltoise (52s.), McLaren (-1t.), Elford (-1t.), Hill (-1t.), Moser (-2t.), Hulme (-3t.) et Siffert (-3t.).

 

33e : La foule encourage son chouchou Beltoise qui tente de dénicher un trou de souris par lequel s'engouffrer, mais Ickx résiste valeureusement.

 

34e : Dans la montée du retour vers les stands, Ickx effectue un travers dans une courbe. Beltoise plonge à droite pour doubler la Brabham, mais ce faisant il roule sur l'herbe et les gravillons. La Matra tressaute, effleure deux gros extincteurs placés en bordure de piste, avant que Beltoise parvienne à la remettre sur l'asphalte. Il a eu très chaud... mais repart aussitôt aux trousses de son rival. Il se porte à sa hauteur à l'épingle du Petit-Pont, sans succès.

 

35e : Pendant qu'Ickx et Beltoise se livrent à une foire d'empoigne, Elford remonte sur McLaren et convoite la quatrième place.

 

36e : Stewart a cinquante-trois secondes d'avance sur le duo Ickx – Beltoise. Il n'a toutefois pas l'esprit libre car son moteur déjauge. Le niveau d'essence est bien bas et chez Tyrrell on se tient prêt à ravitailler au cas où.

 

37e : Il reste deux tours et Ickx a une seconde de marge sur Beltoise.

 

38ème et dernier tour : Dans la descente vers Gravenoire, après l'épingle à cheveux du Belvédère, Ickx manque la corde dans un gauche rapide et roule sur du sable. Il ralentit pour éviter le dérapage et Beltoise en profite pour le déposséder de la seconde place. Mais le jeune Belge ne baisse pas les bras. Entretemps, Jackie Stewart reçoit le drapeau à damiers. La foule applaudit mais fixe ses regards vers le virage Rosier. Beltoise en sort en tête : il a habilement coupé la trajectoire à son adversaire. Ickx met les gaz et revient à la hauteur de la Matra, mais il est trop tard : Beltoise coupe la ligne et finit deuxième !

McLaren assure la quatrième place devant Elford qui inscrit ses premiers points de la saison. Hill achève un week-end catastrophique pour Lotus à la sixième place. Moser, Hulme et Siffert viennent ensuite.

 

Après la course

Le public offre une ovation à Jean-Pierre Beltoise, auteur d'une course absolument remarquable. Sa seconde place équivaut à une victoire. Jacky Ickx a encore fait montre de sa combativité et de son esprit de résistance contre lesquels a buté Hans Hermann au Mans. Mais cette fois, il a dû s'incliner.

 

Mais le vainqueur du jour est bien Jackie Stewart, auteur encore une fois d'une course « à la Clark » : pole position, meilleur tour, victoire, domination d'un bout à l'autre de l'épreuve. Stewart s'affirme de plus en plus comme le successeur de son regretté ami comme « roi » de la Formule 1. En outre, après ce doublé Matra, l'hégémonie bleue s'installe peu à peu sur la discipline. Jamais un châssis français n'avait dominé le championnat du monde. Évidemment, Jean-Luc Lagardère préférerait que les MS80 soient propulsées par son propre V12 et non par le V8 Ford-Cosworth...

 

Stewart place le championnat du monde sous sa férule. Avec 36 points, il a vingt longueurs d'avance sur Hill (16 pts). Suivent Siffert et McLaren (13 pts), Hulme et Beltoise (11 pts). En ce qui regarde le trophée des constructeurs, Matra-Ford compte maintenant quatorze points de mieux que Lotus. McLaren revient à quatre unités de l'équipe de Colin Chapman.

Tony