Le principal enjeu de ce dernier Grand Prix de l'année aux Etats-Unis est la coupe des constructeurs convoitée par Lotus et Tyrrell. Un point seulement sépare les deux équipes anglaises, au profit de celle de Colin Chapman. Certains prêteront aussi attention à la lutte pour la place de vice-champion pour laquelle s'affrontent Emerson Fittipaldi et François Cevert. Le Brésilien a un net avantage de sept points sur le Français. Mais là n'est pas son principal souci. La presse brésilienne a en effet rapporté que Fittipaldi a signé un contrat pour rejoindre McLaren-Ford-Cosworth en 1974. L'annonce aurait lieu après le Grand Prix pour ne pas froisser Chapman. Celui-ci est déjà en quête d'un remplaçant pour seconder Ronnie Peterson. Carlos Reutemann, Jacky Ickx, Jean-Pierre Jarier et Jody Scheckter seraient les postulants.
De son côté la Scuderia Ferrari a décidé de se séparer d'Arturo Merzario. C'est Niki Lauda, révélation de cette saison 1973, qui a été choisi pour épauler Clay Regazzoni, et ce bien qu'il ait signé quelques mois auparavant une prolongation de contrat avec BRM.
Il est fort probable que cette course, sa centième en carrière, soit la dernière de Jackie Stewart. Si l'Ecossais n'a pas annoncé officiellement son retrait, celui-ci est devenu un secret de polichinelle. François Cevert a toutes les chances de devenir premier pilote chez Tyrrell en 1974. En revanche l'identité de son équipier demeure inconnue, mais les noms de Patrick Depailler et Jody Scheckter sont souvent prononcés. En attendant, à la demande de Ken Tyrrell, Stewart a promis d'offrir la victoire à Cevert s'il en a l'occasion.
Comme au Canada, Tyrrell engage une troisième voiture pour Chris Amon. Très critiqué par Cevert après leur accrochage à Mosport, Scheckter est encore au volant de la troisième McLaren. Surtees aligne une autre voiture pour Jochen Mass. Enfin Shadow engage aussi un troisième modèle confié à Brian Redman. Déjà aperçu à Silverstone, John Watson remplace Rolf Stommelen dans la Brabham sponsorisée par Ceramica Pagnossin. Clay Regazzoni fait son retour dans la deuxième BRM après une course d'absence. Frank Williams a réalisé un gros coup pour cette dernière épreuve: il a obtenu l'accord de Jacky Ickx pour piloter la deuxième Iso-Marlboro.
Lors des essais du vendredi, Peterson réalise le meilleur chrono malgré un accident.
Le samedi 6 octobre, Peterson conserve l'avantage et rien ne semble pouvoir troubler sa domination. Pourtant, à six minutes de la fin de la séance, bien qu'il ait obtenu une bonne quatrième place tandis que Stewart est seulement sixième, Cevert reprend la piste. Le jeune Français est très en verve puisqu'il a annoncé à Jo Ramirez qu'il allait signer la pole. Quelques instants plus tard, la Tyrrell aborde la portion des Esses à haute vitesse. Pour une raison inexpliquée, elle part en glissade, heurte un trottoir et percute le côté droit de la piste. La voiture rebondit alors contre les protections, décolle dans les airs, se retourne et vient s'écraser contre le rail du côté opposé. Elle glisse sur quelques dizaines de mètres, se disloquant complétement et détruisant le rail en acier. Celui-ci a fait l'effet d'une guillotine: le malheureux pilote est coupé en deux. Jody Scheckter, qui suivait la Tyrrell, s'arrête aussitôt pour porter secours au pilote, mais il constate rapidement qu'il n'y a rien à faire. Il est suivi de peu par Jean-Pierre Beltoise, le beau-frère de Cevert, mais Scheckter préfère l'écarter en lui disant que le spectacle est horrible. Jackie Stewart et Chris Amon arrivent sur les lieux et vont aller porter l'affreuse information à Ken Tyrrell. La nouvelle du décès de Cevert se répand rapidement dans le paddock, et c'est Jackie Stewart qui l'annonce officiellement à la presse.
La mort de François Cevert bouleverse le monde du sport automobile et ses supporteurs. Avec lui, ils ne perdent pas seulement un futur champion du monde, mais aussi un jeune homme charismatique, beau, intelligent, aimé de tous et surtout très talentueux.
L'équipe Tyrrell se retire aussitôt du Grand Prix en signe de deuil. Ce faisant, elle abandonne le titre constructeurs à Lotus.
Peterson a donc réalisé la pole position et précède Reutemann, dont les résultats sont de plus en plus encourageants pour Brabham. Fittipaldi est troisième devant Hunt qui prouve une nouvelle fois toute la qualité de la March Hesketh. Du fait du forfait de Stewart, Hailwood se retrouve virtuellement cinquième. Il devance les McLaren de Revson et Hulme. Viennent ensuite Pace et Scheckter. Malgré son deuil, Beltoise accepte de tout de même prendre le départ, en 14ème position. Il est devancé par Redman qui réalise une très belle performance puisqu'il domine ses équipiers Oliver et Follmer pour sa première course avec Shadow.
Départ: Peterson conserve l'avantage par rapport à Reutemann. Fittipaldi garde un temps la troisième place mais Hunt le surprend par l'extérieur. Pendant ce temps Revson a eu un problème d'embrayage et est resté un temps scotché. Il agite les bras mais surprend Redman et W. Fittipaldi qui doivent partir en tête-à-queue pour l'éviter. Finalement les trois pilotes parviennent à reprendre leur route.
1er tour: Peterson mène devant Reutemann, Hunt, E. Fittipaldi, Hailwood, Hulme, Scheckter, Beltoise, Pace et Mass. Von Opel renonce suite à une panne d'accélérateur tandis que Redman doit s'arrêter à son stand pour changer ses pneus qui sont détruits.
2e: Hunt met la pression sur Reutemann. Redman est bloqué à son stand mais parvient à repartir avec l'aide de ses mécaniciens qui poussent la Shadow jusqu'à ce que son pilote puisse enclencher les vitesses.
3e: Beltoise se fait doubler par Pace et Mass.
4e: Hunt prend la deuxième place à Reutemann. De son côté Fittipaldi commet une erreur et perd trois places aux profits de Hulme, Hailwood et Scheckter.
5e: Peterson ne compte qu'une seconde et demie d'avance sur Hunt, suivi par Reutemann. Hulme est à cinq secondes puis vient Scheckter qui a doublé Hailwood. W. Fittipaldi est bloqué aux stands pour réparer sa Brabham endommagée. Il y reste dix minutes.
7e: A la surprise de tous, Hunt suit le rythme de Peterson qui ne parvient pas à s'échapper. Reutemann les observe en troisième position.
8e: Fittipaldi prend la sixième place à Hailwood. Redman est disqualifié pour avoir reçu une aide extérieure. Il doit regagner le stand Shadow et mettre pied à terre. Watson s'arrête dans l'herbe à cause d'une défaillance de son moteur.
10e: Peterson compte une et deux secondes d'avance sur Hunt et Reutemann. Hulme est à cinq secondes et précède Scheckter et Fittipaldi. Suivent les trois Surtees de Hailwood, Pace et Mass, ainsi que la BRM de Beltoise. Revson est revenu à la quinzième place.
12e: Ganley s'arrête au stand Williams à cause d'un problème de suspension. Il repartira dernier après quelques minutes de réparations.
15e: Beltoise rencontre également un souci avec ses suspensions et doit passer par le garage BRM, avant de regagner la piste au dix-huitième rang.
17e: Lauda regagne les stands suite à des ennuis de conduite d'essence. L'arrêt s'éternise et c'est bon dernier que l'Autrichien reprend la piste.
19e: Arrêt aux stands de Hailwood à cause d'un problème de suspension. L'Anglais dégringole au classement et ne repart qu'en vingt-et-unième position. Cette mésaventure permet à Revson de grimper au dixième rang.
20e: Peterson a pris un peu de champ par rapport à Hunt et possède trois secondes d'avance. En revanche Reutemann a décroché après avoir été gêné par Hill. Il est à une quinzaine de secondes du leader. Hulme est quatrième puis viennent Scheckter et Fittipaldi, toujours en lutte. Pace est septième devant Mass, Merzario et Revson.
22e: Merzario prend la huitième place à Mass.
25e: Peterson creuse l'écart en tête avec cinq secondes d'avance sur Hunt. L'écart avec Reutemann se maintient entre quinze et vingt secondes.
28e: Les écarts sont stables en tête de la course. La principale lutte oppose Scheckter à Fittipaldi pour la sixième place, tandis que Ickx et Regazzoni rivalisent pour la treizième place.
30e: Peterson possède sept secondes d'avance sur Hunt et vingt secondes sur Reutemann. Hulme est relégué à plus de trente secondes.
31e: Revson est revenu sur les talons de Mass.
32e: Revson prend la neuvième place à Mass.
33e: Pace est victime d'un bris de suspension et s'arrête sur le bas-côté, juste en face de la voiture de Watson. Le Brésilien va observer ses collègues évoluer en buvant une bière.
34e: Merzario est en difficulté puisqu'il se fait passer par Revson et Mass.
35e: Pas de changement en tête de la course. Jarier double Merzario.
36e: Mass est trahi par son moteur et doit renoncer alors qu'il pouvait convoiter un point.
38e: Arrêt aux stands de Merzario qui chute ainsi au classement. Beltoise est maintenant dixième, pourchassé par Ickx.
39e: Ickx dépasse Beltoise.
40e: Scheckter part en tête-à-queue à cause d'une défaillance de ses suspensions. Fittipaldi qui le suivait doit freiner en catastrophe et faire un gros écart pour l'éviter. La course est terminée pour le Sud-Africain.
41e: Fittipaldi a fait deux énormes plats sur ses pneus avants en voulant éviter Scheckter. Il entre aux stands à la fin de ce tour.
42e: Les mécaniciens de Lotus changent les deux pneus avant de Fittipaldi. Celui-ci regagne la piste en sixième position.
45e: Peterson mène avec sept secondes d'avance sur Hunt. Reutemann est troisième à vingt secondes. Hulme est à quarante-cinq secondes, suivi par Revson, E. Fittipaldi, Jarier, Ickx, Beuttler et Beltoise.
47e: Peterson est en difficulté semble-t-il tandis que Hunt, qui a préservé ses forces et ses pneus, commence à hausser le rythme.
50e: Peterson n'a plus que cinq secondes d'avance sur Hunt. Reutemann est toujours troisième à une vingtaine de secondes. Suivent Hulme, Revson, E. Fittipaldi, Jarier, Ickx, Beuttler et Regazzoni, lequel est en lutte avec son équipier Beltoise.
52e: Hunt est revenu à trois secondes de Peterson.
53e: Beuttler, Beltoise et Regazzoni sont roues dans roues et se disputent la neuvième place.
55e: Hunt est de plus en plus proche de Peterson et semble en mesure de l'attaquer. Beuttler se fait doubler par Beltoise et par Regazzoni.
57e: Moins d'une seconde sépare Peterson et Hunt qui convoite sa première victoire.
58e: Hunt réalise le meilleur tour: 1'41''652'''. Jarier sort de la piste dans les Esses et heurte le rail à l'endroit même où Cevert s'est tué la veille. Fort heureusement le jeune Français est parfaitement indemne.
59ème et dernier tour: Ronnie Peterson aura résisté jusqu'au bout à James Hunt pour empocher sa quatrième victoire de la saison. Le jeune Anglais termine à seulement six dixièmes du Suédois. Reutemann finit troisième et donne à Brabham son second podium de la saison. Hulme et Revson sont quatrième et cinquième, tandis que Fittipaldi conclut son année par une terne sixième place. Ickx a réussi sa pige au volant de l'Iso et ramène une belle septième place. Viennent ensuite Regazzoni, Beltoise, Beuttler, Jarier (tout de même classé), Ganley, Hill, Follmer, Oliver et Merzario. W. Fittipaldi n'est pas classé.
Le succès de Peterson permet à Lotus de remporter son sixième titre de champion du monde des constructeurs. Ce qui est sans doute mérité car la Lotus 72 a encore une fois été très impressionnante cette année-là, même si le titre des pilotes lui échappe.
Emerson Fittipaldi est tout de même titré vice-champion du monde tandis que Ronnie Peterson grimpe sur le podium du championnat à la place de François Cevert. Enfin il faut souligner la performance du moteur Ford-Cosworth et des pneus Goodyear qui ont remporté toutes les courses de la saison.
Même si Colin Chapman peut être heureux du triomphe de son équipe, la joie n'est évidemment pas au rendez-vous dans le paddock. Dès la course terminée, Jean-Pierre Beltoise rentre à Paris retrouver son épouse Jacqueline, sœur de François Cevert.
Une semaine plus tard, lors du gala organisé par la Fédération internationale pour récompenser le champion du monde, Jackie Stewart annonce sa retraite du sport automobile. Seuls Ken Tyrrell et le patron de Ford Europe Walter Hayes étaient au courant. Stewart avait fait son choix dès le mois d'avril, mais bien sûr la mort de son meilleur ami n'a fait que le conforter dans sa décision. Comme il le rappelle: « Mon corps ne conserve aucune trace de la course. Je n'ai jamais versé une goutte de mon sang à la suite d'un accident. »
Comme le dira le journaliste français Johnny Rives, en huit jours la Formule 1 avait perdu son prince et son champion.
Tony